KELLEY STOLTZ

A l’oc­ca­sion de la sor­tie de son dou­zième al­bum, le brillant bri­co­leur Amé­ri­cain ra­conte un éton­nant par­cours où se croisent John Dwyer, Jack White, Jeff Bu­ck­ley et Echo & The Bun­ny­men.

Rock & Folk - - Edito - Eric Del­sart

Par­rain de la scène de San Fran­cis­co qui a vu émer­ger Ty Se­gall et Thee Oh Sees, Kelley Stoltz est un mu­si­cien sin­gu­lier. Hom­meor­chestre, or­fèvre de la mé­lo­die, ma­gi­cien de stu­dio et doux rê­veur, il en­chaîne les al­bums ma­gni­fiques avec une ré­gu­la­ri­té dé­con­cer­tante. Por­trait d’un per­son­nage hors normes à la fan­tai­sie sa­lu­taire.

“J’ai tra­vaillé pour Jeff Bu­ck­ley. Je ré­pon­dais au té­lé­phone, j’al­lais cher­cher le cour­rier...”

S’il vit à San Fran­cis­co de­puis plus de vingt ans et qu’il est dé­sor­mais in­dis­so­ciable de la scène lo­cale, Stoltz est ori­gi­naire de De­troit, Mi­chi­gan. C’est même un ami d’en­fance de Dave Buick, un des pi­liers de la scène de la Mo­tor Ci­ty des an­nées 2000 (bas­siste dans The GO et, sur­tout, pa­tron du la­bel Ita­ly Re­cords qui a pu­blié les pre­miers singles des White Stripes). “Je connais Dave Buick de­puis l’école pri­maire” se re­mé­more l’af­fable mu­si­cien, “Nous al­lions dans une sorte d’école pri­vée un peu chic. Une école ma­gni­fique, avec de grandes pe­louses. On nous en­sei­gnait le russe. Dave avait une pho­to d’Adam & The Ants scot­chée sur ses livres, j’avais des che­veux comme ceux d’Echo & The Bun­ny­men et nous n’avions que peu d’in­té­rêt pour Dos­toïevs­ki. On s’est fait ren­voyer deux ans plus tard.” Le jeune Kelley Stoltz a très tôt ma­ni­fes­té un in­té­rêt pour la mu­sique, grâce aux conseils de son de­mi-frère : “Il ai­mait Front 242, Einstür­zende Neu­bau­ten, Skin­ny Pup­py, beau­coup d’in­dus. Il ai­mait aus­si Da­vid Bo­wie, Black Sab­bath, Joy Di­vi­sion, Bau­haus, les Bun­ny­men. Je l’ad­mi­rais, parce qu’il avait des che­veux très co­ol. J’étais jeune et il était le re­belle de la fa­mille. Il m’a don­né sa col­lec­tion de disques quand il a quit­té De­troit vers 1992”. De cette pé­riode for­ma­trice, Stoltz a gar­dé une dé­vo­tion to­tale pour Echo & The Bun­ny­men, et une pas­sion pour le rock. Après le ly­cée, il a étu­dié la lit­té­ra­ture an­glaise avant de dé­mé­na­ger à New York en 1994. Un ami du Mi­chi­gan ve­nait de s’y ins­tal­ler, Stoltz a alors sai­si l’op­por­tu­ni­té d’en­trer dans le mi­lieu de la mu­sique en tra­vaillant pour Jeff Bu­ck­ley. “Je me suis dit : ‘Je ne se­rai ja­mais un mu­si­cien mais j’adore la mu­sique, donc je vais tra­vailler dans ce bu­si­ness.’ Sur son pre­mier EP, ‘Live At Sin-é’, il y avait une pe­tite adresse, alors j’ai écrit une lettre à son ma­na­ger: ‘Je vis à New York, j’adore sa mu­sique, s’il a be­soin d’aide, je suis là !’ J’ai tra­vaillé pour Jeff Bu­ck­ley pen­dant un an. Je ré­pon­dais au té­lé­phone, j’al­lais cher­cher le cour­rier de ses fans, je m’oc­cu­pais des listes d’in­vi­tés, ce genre de pe­tites tâches.” C’est aus­si à cette époque que Stoltz com­mence mal­adroi­te­ment à écrire des chan­sons : “Je ne vou­lais les faire écou­ter à per­sonne. Quand mon co­lo­ca­taire ren­trait, je plan­quais la gui­tare et je fai­sais sem­blant de faire autre chose. Je n’étais pas prêt à par­ta­ger. Je me di­sais : ‘Je ne se­rais ja­mais un mu­si­cien parce que les mu­si­ciens viennent de l’es­pace et je ne suis qu’une per­sonne sans in­té­rêt du Mi­chi­gan.’ ” Après deux an­nées à New York, Stoltz est ren­tré à De­troit, où il a tra­vaillé au Ma­gic Bag, salle fa­meuse où ont joué tous les groupes lo­caux à la fin des an­nées 90, des White Stripes aux De­troit Co­bras, une fa­bu­leuse ex­plo­sion rock’n’roll que Stoltz a ra­té d’un che­veu : “J’étais par­ti ! Je ne connais­sais au­cun d’entre eux quasiment. Je suis al­lé au Gold Dol­lar quelque fois voir Dave jouer dans The GO, quand je ren­trais dans la ré­gion, mais je n’étais pas là.” Stoltz avait, dès 1996, mis les voiles pour la Ca­li­for­nie, pour une ques­tion de météo : “J’avais un ami qui jouait de la bat­te­rie. Moi je jouais de la gui­tare. On tra­vaillait tous les deux au Ma­gic Bag, et on y en­trait en douce la nuit pour ré­pé­ter sur la scène. On bu­vait des bières de la ti­reuse, on al­lait s’as­seoir backs­tage, on fu­mait des joints. On avait 20 ans et on fai­sait sem­blant. Un jour gla­cial de fé­vrier, alors que je sor­tais ma caisse de gui­tare de ma voi­ture, je me suis dit : ‘Je vis dans un ré­fri­gé­ra­teur, il doit bien y avoir un en­droit où c’est plus fa­cile.’ La Ca­li­for­nie était ten­tante. On est al­lés à Los An­geles : trop de voi­tures. A San­ta Cruz : trop de hip­pies. On a fi­ni à San Fran­cis­co. C’est la meilleure dé­ci­sion que j’aie ja­mais prise. Ça fait 22 ans que j’y vis”. Si le groupe avec son ami n’a pas du­ré, Stoltz a alors com­men­cé à don­ner des concerts et sur­tout, s’est es­sayé à l’en­re­gis­tre­ment mai­son. “J’ai ache­té un Tas­cam 388 à 300 $ sur eBay et je me suis

ren­du compte que j’ado­rais en­re­gis­trer tous les jours. A l’époque, je met­tais la bat­te­rie de mon pote dans ma chambre, j’ins­tal­lais tous les pieds de mi­cro, je coin­çais le mi­cro du chant dans le dres­sing pour qu’il tienne debout. Et voi­la !”

Po­chettes peintes à la main

Au­to­di­dacte com­plet, Kelley Stoltz joue de tous les ins­tru­ments sur ses en­re­gis­tre­ments et pos­sède au­jourd’hui un vé­ri­table stu­dio qu’il a nom­mé Elec­tric Duck et dans le­quel il passe ses jour­nées à en­re­gis­trer ses chan­sons, ou celles d’autres groupes. “Mon stu­dio est ins­tal­lé dans mon ga­rage. Il y a des syn­thé­ti­seurs, un mel­lo­tron, des en­re­gis­treurs à bandes, une bat­te­rie, un pia­no. J’y ai en­tas­sé pas mal de ma­té­riel. Les an­nées Sub Pop étaient bonnes pour moi parce que j’ai eu pas mal de dif­fu­sion dans des pu­bli­ci­tés et des émis­sions TV. J’ai pu m’ache­ter plu­sieurs gui­tares et cla­viers. La console est celle des Re­si­dents. Un de mes amis est leur in­gé­nieur du son. Je suis al­lé dans la mai­son de l’un d’eux — je ne peux pas dire qui, il por­tait un casque ! — et il m’a don­né cette console 16 pistes qu’ils n’uti­li­saient plus.” Les an­nées Sub Pop qu’évoque ici Kelley Stoltz ont eu lieu entre 2006 et 2010, du­rant les­quelles il a pu­blié trois su­perbes al­bums de pop dé­li­cate pour le la­bel de Seat­tle. La ren­contre s’est faite par l’en­tre­mise de Ben Bla­ck­well, bat­teur des Dirt­bombs (et ac­ces­soi­re­ment ne­veu et bras droit de Jack White) : “Ben est un col­lec­tion­neur, donc tout truc bi­zarre l’in­té­resse. Il avait ache­té ‘An­tique Glow’, mon pre­mier bon al­bum dont j’avais peint toutes les po­chettes à la main parce que je n’avais pas de la­bel. J’en avais fait 300. Je pre­nais une vieille po­chette de Neil Dia­mond sur la­quelle je lui pei­gnais des oreilles d’ex­tra­ter­restre... Un jour il m’a contac­té par mail en me di­sant qu’il ado­rait l’al­bum et qu’il l’avait fait pas­ser à Sub Pop. Une se­maine plus tard, j’étais si­gné.” Son contrat avec Sub Pop ter­mi­né, Kelley Stoltz a pu­blié en 2013 “Double Ex­po­sure”, un autre ex­cellent al­bum sur Third Man (“A cause de Ben, mais parce que Jack White ai­mait ma mu­sique aus­si”). La col­la­bo­ra­tion s’est mal­heu­reu­se­ment in­ter­rom­pue : “J’étais prêt à en re­faire un avec eux mais ils m’ont dit qu’ils avaient trop de disques pré­vus et qu’il me fau­drait at­tendre un an. Alors, John Dwyer, à qui j’en­voie tou­jours ma mu­sique — et il le fait aus­si — m’a dit : ‘Tu sais, si ces gens ne veulent pas le sor­tir, moi je le fe­rai.’ C’est ain­si qu’après des an­nées d’ami­tié et de col­la­bo­ra­tion, Kelley Stoltz a en­fin fi­ni par si­gner sur Castle Face : “Je connais John de­puis des an­nées. J’ai en­re­gis­tré ‘Sucks Blood’ des Oh Sees, il y a 10 ou 12 ans. J’ai beau­coup joué avec eux, ils ont beau­coup ou­vert pour moi. J’ai un pos­ter chez moi avec écrit en pe­tit Ty Se­gall, Thee Oh Sees et mon nom en gros au des­sus. C’est fou, que s’est-il pas­sé ?” Kelley Stoltz, à l’image de ses amis de la Bay Area, est un tra­vailleur in­fa­ti­gable qui passe sa vie à écrire et en­re­gis­trer des chan­sons quand il ne joue pas sur scène. Il a ain­si pu­blié du­rant la même se­maine de 2016, un nou­vel al­bum (“In Tri­angle Time”), un double EP (“4 New Cuts”) et son pre­mier disque sous le pseu­do­nyme de Willie Weird (“The Scuz­zy In­puts Of...”), un per­son­nage co­mi­co-ex­pé­ri­men­tal qui prend de plus en plus de place dans son oeuvre et même sur scène. Sur sa der­nière tour­née, on a ain­si eu droit à un pas­sage où Kelley Stoltz en­file une veste à paillettes do­rées (“Comme John­ny Hal­ly­day”) et in­ter­prète les chan­sons de ce per­son­nage. “J’aime ra­con­ter des blagues, j’au­rais ai­mé être un co­mique, être à la fois George Car­lin et George Har­ri­son. Si j’ai bu as­sez de vin et que c’est mon propre concert, mes mo­no­logues peuvent du­rer. Je pense que je suis drôle, mais par­fois je me tourne vers le groupe qui at­tend et je vois qu’ils se disent : ‘Pu­tain, mais ce mec ne va ja­mais la fer­mer.’ Willie Weird vient de là, l’idée était de faire un truc idiot, de chan­ter avec une voix de ro­bot, de mettre du saxo­phone. J’ai fait un al­bum comme ça, puis un autre.” D’où cet al­bum en 2017, “Live At The Wham­my Bar” de Strat, faux­groupe me­né par Willie Weird, “parce que la Strat c’est l’ar­ché­type de la gui­tare stu­pide que pos­sède tout mau­vais blues­man”, en­re­gis­tré avec des faux cris et ap­plau­dis­se­ments, que Stoltz ajoute sur scène. “J’ai tou­jours pen­sé que ce se­rait drôle de jouer un concert dans une pe­tite salle, et d’ap­puyer sur un bou­ton à la fin de chaque chan­son pour avoir une salve d’ap­plau­dis­se­ments.” Bref, une belle pan­ta­lon­nade. “Willie Weird ce n’est que du fun, et une fa­çon d’être quel­qu’un d’autre. Ça fi­nit par être en­nuyeux de n’écrire que des chan­sons sen­sibles tout le temps. Etre un sin­ger-song­wri­ter, c’est chiant, on fi­nit par avoir en­vie de crier des choses dé­biles dans un mi­cro. Voi­là qui cor­res­pond mieux à ma per­son­na­li­té.” Eter­nel ado, Kelley Stoltz ? En tous cas, l’ado­les­cent qu’il était se­rait heu­reux de le voir au­jourd’hui of­fi­cier sur scène au sein d’Echo & The Bun­ny­men. “Un jour de 2001, je me suis dit que ce se­rait amu­sant de re­prendre une de leurs chan­sons, juste pour le fun. Il n’y avait pas Google à l’époque, alors je l’ai fait de mé­moire. C’était tellement plai­sant que j’en ai fait une autre, puis tout l’al­bum ‘Cro­co­diles’. Il est sor­ti sous le nom de ‘Cro­cko­dials’. Je l’ai joué sur scène plu­sieurs fois, avec mon groupe de l’époque, dans le­quel il y avait Scott Kann­berg de Pa­ve­ment et Shayde Sar­tin des Fresh & On­lys. Au concert de New York, les Bun­ny­men sont ve­nus nous voir ! Sur scène, j’imi­tais Ian McCul­loch entre les mor­ceaux ( il re­pro­duit avec une drô­le­rie cer­taine les mar­mon­ne­ments du Li­ver­pud­lien), ce qui n’a pas man­qué de les ef­frayer. Du coup, lors de leurs pas­sages sui­vants à San Fran­cis­co, j’étais tou­jours sur la guest­list. J’ai fi­ni par me lier d’ami­tié avec eux, puis Ian m’a de­man­dé d’ou­vrir pour eux. J’ai fait trois ou quatre tour­nées avec eux et puis un jour la mère du gui­ta­riste ryth­mique était ma­lade et il ne pou­vait pas faire la tour­née amé­ri­caine, alors ils m’ont pro­po­sé le poste et j’ai évi­dem­ment ac­cep­té. J’ai dû an­nu­ler ma propre tour­née, j’al­lais jouer dans mon groupe pré­fé­ré ! 30 ans après, j’ai réa­li­sé mon rêve d’ado­les­cence.” De­puis, Stoltz est un membre à part en­tière du groupe (l’autre gui­ta­riste, Gor­dy Gou­die, ayant re­joint Simple Minds) et rêve les yeux ou­verts.

Comme Ray Da­vies

De quoi ex­pli­quer le ré­cent tour­nant an­nées 80 de ses for­mi­dables der­niers al­bums ? “J’ai ache­té des syn­thé­ti­seurs ! Le son eig­ties des deux der­niers al­bums, c’est quelque chose avec le­quel j’ai gran­di. J’au­rais mieux fait d’al­ler vers ce son en 2002 plu­tôt que main­te­nant, j’au­rais été pré­cur­seur. Mais je crois que je vou­lais à mes dé­buts al­ler vers quelque chose que je connais­sais moins, parce que ça c’était dé­jà dans mon ADN. J’ai vou­lu ap­prendre à jouer comme Ray Da­vies et Brian Wil­son, avoir des plus grandes idées, parce que leurs chan­sons étaient de vraies chan­sons. Mes chan­sons au­jourd’hui fonctionnent sur deux ac­cords. A l’époque j’ai vou­lu al­ler vers quelque chose de plus com­pli­qué et ap­prendre comment faire ça. Je vou­lais me mettre à l’épreuve. Faire des choses com­plexes au dé­but, et être de plus en plus stu­pide. C’est de la dé-évo­lu­tion. En vieillis­sant je ne veux pas être meilleur, je veux des­cendre jus­qu’à un ac­cord”.

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