FRAN­COISE, HAR­DY

La chan­teuse a mi­ra­cu­leu­se­ment réus­si à sor­tir un nou­vel al­bum, son vingt-hui­tième. Ren­contre avec la reine des mé­lan­co­liques.

Rock & Folk - - Edito - Ba­sile Far­kas

C’est dans les quar­tiers chic, au bar d’un hô­tel cos­su sis dans l’ave­nue où Eric Roh­mer avait ses bu­reaux, que Fran­çoise Har­dy re­çoit. Pré­cau­tion d’usage : l’in­ter­prète de “Mon Monde N’est Pas Vrai” ne serre pas la main à ses in­ter­lo­cu­teurs. Sa­lu­ta­tions dis­tantes mais émues, donc, à celle qui après quelques lourds tra­cas de san­té a mi­ra­cu­leu­se­ment re­pris son mé­tier de chan­teuse. Le cas­ting de son vingt-hui­tième al­bum ? Erick Ben­zi cha­peaute la réa­li­sa­tion, les ar­ran­ge­ments, et com­pose la ma­jo­ri­té des titres. Les autres sont si­gnés Yaël Naim, La Grande So­phie ou Thierry Strem­ler. Les ama­teurs de pop au­raient sans doute rê­vé à autre chose, mais, dans ce disque un rien va­rié­toche, quelques mo­ments de grâce et de gra­vi­té sur­nagent. Lé­gère comme une plume et em­mi­tou­flée sous un châle, Fran­çoise Har­dy contemple der­rière ses lu­nettes fu­mées les Tal­king Heads en cou­ver­ture de Rock&Folk :

“Ah, en­core des jeunes gens que je ne connais pas !”

Des mé­lo­dies intemporelles

Rock&Folk : Comment l’éner­gie né­ces­saire à la réa­li­sa­tion d’un al­bum est-elle re­ve­nue ?

Fran­çoise Har­dy : Les rai­sons rai­son­nables pour les­quelles je ne vou­lais pas faire un al­bum, ce sont celles-là : je sais que je suis sur un fil. Non seule­ment à cause de l’âge, mais aus­si de ce qui s’est pas­sé, la ma­la­die. Mon état s’est sta­bi­li­sé, mais ça peut re­par­tir du jour au len­de­main. Il faut que je sois très pru­dente. C’est pour ce­la que je n’avais pas en­vie. J’ai eu d’énormes pro­blèmes pul­mo­naires, entre autres, je ne pou­vais plus chan­ter du tout. Et puis c’est re­ve­nu, pe­tit à pe­tit. C’est un concours de cir­cons­tances. Un jour, je suis tom­bée sur une chan­son, en cher­chant autre chose sur YouTube : “Sleep”, du groupe fin­lan­dais Poets Of The Fall, dont je n’avais ja­mais en­ten­du par­ler. J’ai tout de suite ac­cro­ché. Quand quelque chose me touche, je veux tout avoir. J’ai une ad­dic­tion et je n’écoute que ça — là, en ce mo­ment, c’est Oren La­vie. Tou­jours est-il que c’est à cette pé­riode que ma mai­son de disques m’a re­lan­cée. C’était me mettre en dan­ger que de me re­plon­ger dans tout ce cirque. La mai­son de disques m’en­voyait des tas de liens de groupes bran­chés que je ne connais­sais pas. Non seule­ment ce­la ne m’in­té­res­sait pas, mais je n’étais pas per­sua­dée d’in­té­res­ser les ar­tistes en ques­tion. Vous sa­vez, au bout d’un mo­ment on est ex­cé­dé, ac­ca­blé et, de guerre lasse, j’ai donc en­voyé la chan­son fin­lan­daise. En di­sant : “Voi­là ce qui m’in­té­resse. Et si vous trou­vez des mé­lo­dies de cette qua­li­té-là je se­rais quand même ten­tée d’y re­tour­ner.”

R&F : On re­trouve en­core dans l’al­bum cette ob­ses­sion pour une mu­sique intemporelle.

Fran­çoise Har­dy : C’est parce que je trouve qu’il n’y a rien de plus dif­fi­cile à trou­ver qu’une mé­lo­die intemporelle. Une mé­lo­die dont l’ins­pi­ra­tion est telle, qu’on se­ra sus­cep­tible de l’écou­ter dans un siècle.

R&F : Oui, mais c’est l’en­semble qui est sou­vent in­tem­po­rel chez vous, les mots, la pro­duc­tion, la voix, tout. Fran­çoise Har­dy : Je suis tou­jours at­ti­rée par les mêmes choses, je tourne tou­jours au­tour du même pot. En par­ti­cu­lier sur cet al­bum-là. A part le thème de la chan­son “Le Large”, tout parle de la même chose, je suis at­ti­rée par les mé­lo­dies mé­lan­co­liques.

R&F : “Le Large”, peut-on dire que ça parle de la mort ? Fran­çoise Har­dy : A l’âge que j’ai, il est très dif­fi­cile d’avoir des textes cré­dibles. Je ne peux pas chan­ter les textes que je chan­tais même quand j’avais 50 ans, ce n’est pas pos­sible. Fa­ta­le­ment, quand on est sep­tua­gé­naire, on a beau­coup moins de temps de­vant soi que der­rière. On pense for­cé­ment à ça. On voit mal­heu­reu­se­ment des per­sonnes au­tour de soi, aux­quelles on était très at­ta­ché, qui s’en vont. C’est nor­mal qu’on évoque ce thème.

R&F : Mais c’est La Grande So­phie qui signe la chan­son. Fran­çoise Har­dy : Mais je l’ai fait aus­si ! Dans “Tant De Belles Choses”. Il faut es­sayer de par­ler de tout ça de ma­nière po­si­tive, sur­tout quand on est, comme moi, ver­sé dans la spi­ri­tua­li­té. Il y a des an­nées, on m’a diag­nos­ti­qué un lym­phome, j’avais ap­pris la nou­velle dé­but jan­vier. Je suis née un 17 jan­vier. Ce jour-là, nous fê­tions mon an­ni­ver­saire avec une amie très proche, née le même jour. Pen­dant le dî­ner, mon fils Thomas est par­ti. Je pen­sais qu’il était par­ti aux toi­lettes. Mon amie m’a dit qu’il est par­ti parce qu’il ne vou­lait pas qu’on le voie en train de pleu­rer. Ça m’a bou­le­ver­sée. Il fal­lait que j’ex­prime ce bou­le­ver­se­ment. Il fal­lait su­bli­mer quelque chose. Il fal­lait dire que les liens res­tent, quoi qu’il ar­rive. La mort, ce n’est que la mort du corps phy­sique. Qu’estce que nous sommes ? Nous sommes une âme, un es­prit, j’uti­lise les deux mots. Et le corps, c’est notre vé­hi­cule pour ac­com­plir la route qu’on a à faire sur cette pla­nète. Comme le corps est d’es­sence ma­té­rielle, il su­bit les lois qui ré­gissent le monde phy­sique. Il naît et puis il meurt. La mort du corps, c’est la li­bé­ra­tion de l’âme, qui re­tourne on ne sait pas où. L’âme se re­trouve les­tée de tout ce qu’elle a ap­pris. Je pense qu’il faut être très mo­deste par rap­port à tout ça. Le mot croire ex­prime au­tant l’in­cer­ti­tude que le doute. Quand je dis que je crois à la ré­in­car­na­tion, j’ad­mets mon doute. Je pré­fère dire je suis ré­cep­tive à la pos­si­bi­li­té d’une telle chose. Une vie, c’est tellement court, on n’a pas le temps d’ap­prendre grand-chose. Le sens de la vie, c’est quand même d’évo­luer, d’éle­ver notre ni­veau de conscience. Les gens qui disent : “je suis athée”, je les trouve très ar­ro­gants. Qu’est-ce qu’on en sait ? Moi aus­si je suis athée, si je re­prends la vi­sion chré­tienne du bon père qui est là pour pro­té­ger ses en­fants. Ce n’est pas du tout comme ça que ça se passe. On ne sait pas ce qu’est Dieu. C’est une vi­sion an­thro­po­mor­phique d’un sim­plisme at­ter­rant. Quand on s’in­té­resse à l’as­tro­phy­sique et à la phy­sique de l’in­fi­ni­ment pe­tit qu’est la phy­sique quan­tique — je n’ai au­cune pré­ten­tion, mais j’ai lu pas mal de choses — tout ça ren­voie à la spi­ri­tua­li­té, je vous as­sure. Trinh Xuan Thuan, un as­tro­phy­si­cien, a écrit des livres de vul­ga­ri­sa­tion — qui sont tout de même as­sez com­plexes. Mais je m’ac­croche. Il a été éle­vé dans le boud­dhisme. Vous sa­vez que dans le boud­dhisme, qui est la vi­sion du monde la plus in­tel­li­gente qui puisse exis­ter, on ré­fute l’idée d’un prin­cipe créa­teur. Dieu est la conscience su­prême, mais on ne sait pas ce que c’est. Thuan, qui a été éle­vé dans l’idée qu’il n’y a pas de prin­cipe créa­teur, dit qu’il a consta­té qu’en tant qu’as­tro­phy­si­cien, tout l’univers re­pose sur des constantes phy­siques, qui sont d’une pré­ci­sion qu’on pour­rait qua­li­fier de dia­bo­lique. Une pré­ci­sion ab­so­lu­ment ini­ma­gi­nable. Il y a plu­sieurs constantes sur les­quelles re­pose l’univers et sans les­quelles la vie n’exis­te­rait pas. Si on mo­di­fie un chiffre, ça ne fonc­tionne plus. Thuan dit que ce n’est pas pos­sible que ce­la soit dû au hasard. C’est ab­so­lu­ment pas­sion­nant. Est-ce que vous sa­vez que mal­gré tout ce qu’on sait sur notre univers, on n’en connaît que 5%. C’est confon­dant ! Je fais confiance aux scien­ti­fiques. La science sup­pose qu’il y a des univers pa­ral­lèles aux nôtres par exemple...

La beau­té de cer­tains ada­gios

R&F : Vous évo­quiez votre mé­lan­co­lie per­ma­nente, mais, mu­si­ca­le­ment, vous n’avez ja­mais été nos­tal­gique... Fran­çoise Har­dy : Pour les chan­teurs de ma gé­né­ra­tion, nos pre­mières in­fluences ce sont les pop songs des chan­teurs an­glo-saxons, El­vis Pres­ley, Neil Se­da­ka, “Oh ! Carol”, avec ce texte in­si­gni­fiant mais une mu­sique ma­gni­fique, Bren­da Lee, Paul An­ka, les Sha­dows, avec ou sans Cliff Richard. Ces ar­tistes ont été très im­por­tants pour nous. J’étais très at­ta­chée à leurs disques et c’est pour ça que j’ai été tellement mal­heu­reuse d’avoir, à mes dé­buts, des mu­si­ciens qui ne connais­saient pas ça du tout. C’est pour ça que mes en­re­gis­tre­ments chez Vogue, ceux de John­ny éga­le­ment, étaient si mau­vais. Richard An­tho­ny, dont j’ai­mais

R&F MAI 2018

bien les en­re­gis­tre­ments, m’avait dit d’al­ler en An­gle­terre. J’ai eu du mal à ob­te­nir des or­ches­tra­tions qui ne me fai­saient pas honte...

R&F : Qu’est-ce que c’est la mé­lan­co­lie pour vous ? Fran­çoise Har­dy : C’est la beau­té. Pour moi, les plus beaux thèmes mu­si­caux sont mé­lan­co­liques. Dans les concer­tos, par exemple, le thème le plus beau est, en gé­né­ral, ce­lui de l’ada­gio. La beau­té de cer­tains ada­gios touche du doigt ce qu’on pour­rait ap­pe­ler le di­vin. La vé­ri­table ins­pi­ra­tion, elle vient d’ailleurs. La der­nière mé­lo­die que j’ai com­po­sée, c’est “Doigts”, sur “La Ques­tion”. Je me suis dit : “Comment ai-je pu com­po­ser cette chose ra­vis­sante ?” J’avais ap­pris un ac­cord de gui­tare que je ne connais­sais pas, ça a sans doute beau­coup joué. Je ne sais pas si les ar­tistes qui font de très belles mé­lo­dies ont l’in­tui­tion que ça vient d’ailleurs.

R&F : Ça ne vient pas for­cé­ment de la connais­sance en tout cas.

Fran­çoise Har­dy : Non. Mais il n’em­pêche que la chan­son est un art mi­neur. C’est Serge Gains­bourg qui m’a ap­pris ça. C’était sa grande que­relle avec Guy Béart. Il dé­tes­tait Guy Béart. Il avait tort, car Guy Béart a fait de très grandes chan­sons. Il n’em­pêche que Serge avait rai­son sur un point : l’art mi­neur ne re­quiert au­cune ini­tia­tion. Il peut ce­pen­dant y avoir des choses la­men­tables dans un art ma­jeur et des chefs-d’oeuvre ab­so­lus dans un art mi­neur. C’est ça qu’il faut pré­ci­ser. Les chefs-d’oeuvre en chan­son, c’est in­épui­sable...

R&F : Vous avez tra­vaillé avec à peu près tous les gens ta­len­tueux en France. Mais avec les An­glo-Saxons ? Est-ce qu’il y a des ren­dez-vous man­qués ?

Fran­çoise Har­dy : Ah, sans doute, mais ce n’est pas parce que j’écoute leur mu­sique que je peux tra­vailler avec ces per­sonnes. Par exemple, Ra­dio­head. J’avais été les voir quand per­sonne ne les connais­sait (vrai­sem­bla­ble­ment au Pas­sage du Nord-Ouest, en juin 1993). J’avais ado­ré “Creep”, j’étais folle de ce truc-là. Par la suite, j’ai su que c’était pour eux comme “Tous les Gar­çons Et Les Filles” pour moi, une ma­lé­dic­tion, un al­ba­tros. Le concert était dans une toute pe­tite salle. A la fin, le chan­teur est ve­nu me sa­luer.

R&F : Thom Yorke vous connais­sait ?

Fran­çoise Har­dy : Je ne sais pas, en tout cas son bas­siste et son gui­ta­riste me connais­saient, car leur mère ai­mait bien ma mu­sique. Quand j’ai eu Thom Yorke en face de moi... il m’a fait le même ef­fet que Mi­chel Houel­le­becq par la suite. J’ai res­sen­ti quel­qu’un qui souf­frait. Et quand je res­sens ça chez quel­qu’un, je fonds...

R&F : Etes-vous consciente de l’in­fluence que vous avez eue ? Fran­çoise Har­dy : Pas vrai­ment... Quand Benjamin Bio­lay et Ke­ren Ann sont ar­ri­vés, j’ai sen­ti qu’on était à peu près de la même fa­mille. De même que Ju­liette Ar­ma­net, que j’adore par-des­sus tout. Pour moi, elle est de la fa­mille Vé­ro­nique San­son/ Mi­chel Ber­ger. C’est leur fille ! L’an­née der­nière, il y a deux al­bums que j’ai écou­tés pas­sion­né­ment, ce­lui de Ju­liette Ar­ma­net et ce­lui de Ci­ga­rettes Af­ter Sex. Je ne vais plus voir per­sonne en concert, à part Thomas, parce que je suis fa­ti­guée et qu’il y a plein d’es­ca­liers — je ne peux plus les mon­ter ni les des­cendre. Mais je suis al­lé voir Ju­liette Ar­ma­net à la Ci­gale, d’ailleurs elle aus­si adore Ci­ga­rettes Af­ter Sex. Je trouve ça ex­tra­or­di­naire quand sort un al­bum et que toutes les chan­sons sont bonnes. C’est le cas de ces deux al­bums.

R&F : Il y a des so­no­ri­tés qui vous ob­sèdent ? Fran­çoise Har­dy : Quand j’ai en­ten­du Ci­ga­rettes Af­ter Sex — c’est Etienne Da­ho qui m’a en­voyé ça, sou­vent les liens qu’il m’en­voie ne me plaisent guère, mais là, j’ai ado­ré — j’ai ai­mé tout de suite. Au bout de dix se­condes, je me suis aper­çu que c’est ce que j’avais ai­mé toute ma vie. Avant ça, il y avait eu un concert de Thomas au Cirque d’Hi­ver. Il avait in­vi­té Raoul Chi­chin, que je n’avais ja­mais vu. J’ai en­ten­du quelque chose, un son que j’ai tou­jours ai­mé. J’ai de­man­dé à Thomas, je vou­lais sa­voir ce que c’était. J’ai fi­ni par dé­cou­vrir que j’étais ob­sé­dée par l’am­biance qu’il y a dans “Sleep­walk”, des Sha­dows. Les gui­tares élec­triques pla­nantes, c’est ce dont j’ai rê­vé toute ma vie et que je n’ai pas eu sou­vent. Il y avait une chan­son nom­mée “Elle Est Trop Loin” que chan­tait Da­nyel Gé­rard. Je l’ai en­re­gis­trée aus­si en An­gle­terre. Je vou­lais qu’il y ait des gui­tares exac­te­ment comme celles des Sha­dows. A la place, j’ai eu une gui­tare élec­trique pas du tout pla­nante, un peu mé­ca­nique, j’étais très dé­çue.

Cours de gra­pho­lo­gie

R& F : Vous avez sou­vent par­lé du mo­ment où vous avez ar­rê­té de com­po­ser. Si on vous dit qu’on trouve ça dommage ça ne va pas chan­ger grand-chose, mais... Fran­çoise Har­dy : Vous n’êtes pas le seul à me dire ça ! Mon fils me l’a tou­jours dit. Je ne suis pas mu­si­cienne, voi­là. En ar­rê­tant de com­po­ser, je suis al­lée vers la fa­ci­li­té, mais aus­si vers le réa­lisme. J’ai com­pris que, même si j’ap­pre­nais des choses, je n’ar­ri­ve­rais ja­mais à faire aus­si bien que les vrais mé­lo­distes. C’est pour ça que j’ai pen­sé qu’il était pré­fé­rable de faire ap­pel à des mu­si­ciens dont le tra­vail me tou­chait. Je n’al­lais pas prendre des cours de mu­sique, j’ai pris des cours de plein de choses, de gra­pho­lo­gie no­tam­ment, mais on ne peut prendre des cours pour tout.

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