CAN

Il y a 50 ans se for­mait Can. Des vieux, des al­le­mands, des sa­vants : une ano­ma­lie, de­ve­nue le groupe le plus res­pec­té et in­fluent — et c’est wun­der­bar jus­ti­fié.

Rock & Folk - - Edito - Be­noît Sa­ba­tier

16 juillet 1977 : John­ny Rot­ten passe à la ra­dio. Pas pour se payer la reine, mais pour dif­fu­ser ses disques pré­fé­rés. Les au­di­teurs ont droit aux 18 mi­nutes 32 se­condes de “Hal­le­lu­wah”.

Oui, le chan­teur des Sex Pis­tols vé­nère Can. Pour­tant, les tables de la loi punk sem­blaient claires : les che­ve­lus, mous­ta­chus, poi­lus, tu re­jet­te­ras, les ba­bas tu vo­mi­ras, les vieux tu haï­ras. En 1977, les membres de Can ar­borent des ti­gnasses qui leur tombent sur les épaules, portent tou­jours des pattes d’eph’, vont tous sur leurs 40 ans. Et pour­tant : par-delà l’âge et le look, Can, avec ses membres is­sus du classique et du jazz, s’est im­po­sé comme ré­fé­rence pour The Fall, Buzz­cocks, Wire, Pere Ubu et consorts. Mais, au mo­ment où ce sang neuf les cite à tour de bras, Can est en train d’im­plo­ser, après dix ans de bons et hal­lu­ci­nants ser­vices.

Chan­teur afro-amé­ri­cain dés­équi­li­bré

Dès le dé­part, une ano­ma­lie : con­trai­re­ment à tous les kids des an­nées 60 qui se lancent dans le rock, les mu­si­ciens qui forment Can ne sont pas des per­dreaux de l’an­née. En 1968, ils ont dé­jà der­rière eux une autre vie. Hol­ger Czu­kay, 30 piges, est pro­fes­seur de mu­sique. Il a étu­dié avec Stock­hau­sen, co­pi­nant alors avec Ir­min Sch­midt, qui lui est devenu chef d’or­chestre. Sch­midt, 31 ans, a ef­fec­tué un voyage aux Etats-Unis, où il a en­fin, avec 14 ans de re­tard, cra­qué sur du rock — Velvet Un­der­ground, Ji­mi Hen­drix, Mo­thers Of In­ven­tion, Sly Stone. Czu­kay ne prend pas ça au sé­rieux, jus­qu’à ce qu’un de ses étu­diants lui fasse écou­ter “I Am The Wal­rus”. C’est les mêmes qui chan­taient “Love Me Do” ? Il dé­bauche son étu­diant, Mi­chael Ka­ro­li, et l’an­nonce à Ir­min : on monte un groupe. De rock. Em­bal­lé, Sch­midt contacte un bat­teur, Ja­ki Lie­be­zeit, 30 berges éga­le­ment, qui, lui aus­si, vient d’un univers to­ta­le­ment dif­fé­rent — le free jazz. Les quatre se mettent à bos­ser comme des ma­lades, mais un pro­blème ap­pa­raît im­mé­dia­te­ment : ils sont trop bons mu­si­ciens. A la bat­te­rie, Ja­ki in­vente le beat mo­to­rik, une ryth­mique à la mé­tro­no­mie qua­si inhumaine ; la gui­tare de Ka­ro­li (le seul jeune) peut être aus­si pla­nante qu’in­ci­sive ; au cla­vier, Sch­midt cus­to­mise ses ma­chines, in­ven­tant bien­tôt son syn­thé per­son­nel, l’Al­pha 77 ; Czu­kay ré­cu­père le poste de bas­siste, mais sur­tout les ma­nettes de l’edi­ting, ef­fec­tuant un bou­lot fa­ra­mi­neux sur les bandes en­re­gis­trées pour agré­ger des mor­ceaux aus­si ten­dus que ma­gné­ti­sants. Le groupe adopte cette règle d’or : ne sur­tout pas s’ex­hi­ber comme des vir­tuoses du rock. Leur pre­mière mis­sion se­ra donc de désap­prendre la mu­sique. Les pe­tits jeunes veulent de­ve­nir des tech­ni­ciens im­pres­sion­nants ? Ces vieux bris­cards cherchent le contraire : jouer une note plu­tôt que vingt, re­ve­nir aux sources du pri­mi­tif. Can ne se­ra ni prog, ni jazz-rock.

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