A par­tir de là, ce ne se­ra plus qu’une longue chute sans fin

Rock & Folk - - Encouverture -

En­semble, ils prennent du peyotl et du LSD. Elle re­trouve Brian Jones au Mon­ter­rey Fes­ti­val de 67, et pré­tend avoir eu à la même époque une liai­son — une de plus — avec Ji­mi Hen­drix. A San Fran­cis­co, elle s’achète un orgue in­dien, son fa­meux har­mo­nium. Puis les choses sé­rieuses com­mencent : John Cale, au chô­mage, sou­haite de­ve­nir pro­duc­teur et ar­ran­geur chez Elek­tra, la­bel des Doors, qui ac­cepte de si­gner Ni­co grâce aux re­com­man­da­tions du gé­nial Danny Fields (Stooges, MC5, Ra­mones, etc.). Cale pro­pose de se char­ger de son nou­vel al­bum. Com­mence alors une col­la­bo­ra­tion qui va don­ner des ré­sul­tats ex­cep­tion­nels. Ni­co com­pose des chan­sons bi­zarres, go­thiques et mé­dié­vales sur son pe­tit har­mo­nium, puis chante. Après quoi, le Gal­lois ajoute des ar­ran­ge­ments dignes de Mah­ler et de Bru­ck­ner, uti­li­sant son vio­lon al­to à foi­son, gé­rant des cres­cen­dos gran­dioses, en­voyant des orages so­nores qui partent par­fois en au­then­tiques crises de dé­mence. Cloches et trom­pettes mi­li­taires sont de la partie sur “The Marble In­dex” (une ci­ta­tion de Blake au­quel Ni­co se ré­fère sou­vent) et son pe­tit frère “De­sert Shore”, deux disques d’une telle co­hé­rence qu’on peut presque par­ler d’un double al­bum par­fait. “The Marble In­dex” sort en 1969, pé­riode du rock heavy. Ses ins­tru­ments acous­tiques et son am­biance eu­ro­péenne mor­ti­fère ne sont pas au goût du jour. “On ne peut pas vendre le sui­cide”, ré­su­me­ra le Gal­lois. Ni­co est vi­rée d’Elek­tra et Cale lui trouve un contrat chez Re­prise pour “De­sert Shore”, qui sort un an plus tard, et connaît le même sort. Cu­rieu­se­ment, grâce à son tra­vail sur “The Marble In­dex”, Cale est dé­si­gné par Elek­tra pour pro­duire le pre­mier al­bum des Stooges. Ni­co re­joint le groupe dans la ban­lieue de Ann Ar­bor, Mi­chi­gan, et en­tame une liai­son avec Ig­gy Pop (“Elle m’a fait dé­cou­vrir le beau­jo­lais et le cun­ni­lin­gus”). Ig­gy écri­ra “We Will Fall” (très door­sien) pour évo­quer cet épi­sode. Mais dé­sor­mais la vie de Ni­co est en France, à Pa­ris, rue de Ri­che­lieu, qui longe le Pa­lais Royal. Elle y vit avec le réa­li­sa­teur d’avant-garde Phi­lippe Gar­rel. En­semble, ils dé­butent une longue des­cente aux en­fers qui du­re­ra neuf ans. Dans l’ap­par­te­ment de la rue de Ri­che­lieu, il n’y a pas d’élec­tri­ci­té, des car­reaux sont cas­sés, des pi­geons morts jonchent le sol. Le couple mau­dit car­bure à l’hé­roïne. Ni­co n’a pas de ma­na­ger, pas de compte en banque, et quasiment au­cun concert ni royal­ties. C’est une dé­cen­nie opia­cée pas­sée à dé­ri­ver, avec quelques amis pas très en forme non plus, dont Ti­na Aumont ou Pierre Clé­men­ti. Ni­co joue avec John Cale et Lou Reed au Ba­ta­clan en 1972. En 1974, Cale le bien­fai­teur, ai­dé de Brian Eno, lui trouve un deal chez Island. Avec Eno et Phil Man­za­ne­ra, il concocte “The End”, al­bum aux ins­tru­ments rock plus conven­tion­nels, mais plus si­nistre en­core que ses pré­dé­ces­seurs. Cale ap­puie un peu fort sur la pé­dale mé­lo­dra­ma­tique (bruits de lames qui s’ai­guisent, voix d’en­fants flip­pantes, ac­cords bruyants ar­ri­vant sans crier gare) et l’af­faire tourne par­fois au grand-gui­gnol (“The End”, des Doors). Mais d’autres mor­ceaux sauvent lar­ge­ment l’en­tre­prise : “Val­ley Of The Kings”, le su­blime “You For­got To Ans­wer” ou sa re­prise mer­veilleuse de l’hymne “Das Lied Der Deut­schen” (qui, en concert, scan­da­li­se­ra les foules de­vant confondre avec le “Horst-Wes­sel Lied”, dans la me­sure où ce­lui de Ni­co fut écrit et of­fi­cia­li­sé du­rant la très li­bé­rale ré­pu­blique de Wei­mar sur une mu­sique de Haydn). En­fin, Ni­co y chante avec une pro­fon­deur à toute épreuve. La même an­née, elle ap­pa­raît sur le ca­tas­tro­phique pro­jet “June 1, 1974” avec Brian Eno, John Cale et Ke­vin Ayers. Elle est éjec­tée de chez Island après avoir dé­cla­ré : “Je n’aime pas les né­gros. Ce sont des can­ni­bales, non ?” Pour le la­bel de Bob Mar­ley, ce n’est pas la pu­bli­ci­té idéale. A par­tir de là, ce ne se­ra plus qu’une longue chute sans fin.

Les punks l’adoubent

Ni­co de­vient une grosse jun­kie se­mi-clo­charde (“Je suis une bo­hé­mienne”, se plai­sait-elle à ré­pé­ter) per­pé­tuel­le­ment à la re­cherche de son pro­chain fix. Les choses semblent s’ar­ran­ger lorsque les punks l’adoubent, mais le pu­blic n’est pas du même avis : lors d’une pre­mière partie des Ban­shees, seule avec son pe­tit har­mo­nium, elle se fait in­sul­ter et bom­bar­der de ca­nettes de bière, pour le plus grand em­bar­ras de Se­ve­rin et Sioux­sie qui la vé­nèrent.

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