Me­lo­dy’s Echo Cham­ber

In­ter­mède acous­tique dans la langue de Zla­tan

Rock & Folk - - Disque Du Mois - “BON VOYAGE” DO­MI­NO

C’était il y a six ans. Six ans, c’est à la fois peu et beau­coup. Me­lo­dy Pro­chet ve­nait tout juste de ci­se­ler un opus splen­dide, mi­ra­cu­leux, avec l’ap­pui d’un Ke­vin Par­ker en état de grâce, et l’on pou­vait ré­so­lu­ment ima­gi­ner que l’on as­sis­tait alors au sacre d’une nou­velle hé­roïne de la scène fran­çaise. Ce pre­mier al­bum, ju­meau du dé­sor­mais clas­sique “Lo­ne­rism” de Tame Im­pa­la, a fait date. Il a amor­cé une in­dé­niable re­nais­sance du psy­ché­dé­lisme à l’échelle mon­diale et, à l’in­té­rieur de l’Hexa­gone, une nou­velle gé­né­ra­tion de chan­teuses a pu émer­ger : elles s’ap­pellent Ju­niore, Laure Briard, Ha­lo Maud ou Cla­ra Lu­cia­ni, et dé­pous­sièrent sans conteste la pop d’ici. En ce qui concerne Me­lo­dy, le des­tin a frap­pé sans pré­ve­nir, in­tran­si­geant. Une rup­ture dou­lou­reuse, les affres d’une dé­pres­sion et, pire en­core, un grave ac­ci­dent sont ve­nus bri­ser la pro­met­teuse as­cen­sion de la Pro­ven­çale. Ce genre d’évè­ne­ment ne peut lais­ser in­demne, et la mu­sique ne fut lo­gi­que­ment, pen­dant un temps, pas la prio­ri­té la plus ur­gente. On com­prend alors d’au­tant mieux la sym­bo­lique de la su­perbe illustration de couverture de ce “Bon Voyage” au titre pa­ra­doxal : la jeune femme y est re­pré­sen­tée le re­gard vague, en train de se rac­com­mo­der la poi­trine au ni­veau du coeur... Il est ce­pen­dant heu­reux que la lu­mière ait pu jaillir à nou­veau. Une re­traite sous le so­leil sal­va­teur de son Sud na­tal, et une ren­contre pro­vi­den­tielle ont été fon­da­men­tales : il s’agit des Sué­dois de Dun­gen, for­ma­tion psy­ché­dé­lique soyeuse qui, im­mé­dia­te­ment, a of­fert ses ser­vices pour en­lu­mi­ner les nou­velles et am­bi­tieuses com­po­si­tions de Me­lo­dy. Il y a de quoi être sur­pris avec les sept mor­ceaux de ce se­cond opus. L’au­di­teur y est brin­gue­ba­lé, comme dans un long rêve, par­ta­geant les tour­ments de la jeune femme. Par pu­deur peut-être, Me­lo­dy panse ses plaies en an­glais d’une voix lasse mais aci­du­lée, et conserve le fran­çais pour des cap­sules poé­tiques, un brin sur­réa­listes (“Je­dan­sea­vec des louves, des elfes et des biches ”). C’est donc un uni­vers oni­rique, dé­bri­dé et triste à la fois, qui happe et trans­porte. L’at­mo­sphère mu­si­cale est au dia­pa­son, chic et foi­son­nante : Me­lo­dy et son or­chestre em­pilent les couches de gui­tares, Mel­lo­tron, vio­lons, flûte, orgues, par­ties de bat­te­rie com­pactes ou hé­si­tantes, et même cas­ta­gnettes. “Cross My Heart” en est l’exemple par­fait : cou­plets doux-amers, tri­pa­touillages élec­tro­niques, fi­nal ci­né­ma­to­gra­phique, tout ce­ci s’en­tre­choque pour le meilleur. “Breathe In, Breath Out”, ar­ti­cu­lée au­tour d’un riff af­fû­té, est for­mel­le­ment plus clas­sique, puis le songe re­prend avec l’orien­ta­li­sante “Desert Horse”, en­tre­cou­pée de sou­pirs, hur­le­ments, avant une bou­le­ver­sante confes­sion (“Mo­na­mour, je­sai­gne­tou­jours”) qui s’achève sur un so­lo tour­noyant, en­sor­ce­lant. Suite à un in­ter­mède acous­tique dans la langue de Zla­tan Ibra­hi­mo­vic (“Var Har Du Vart ?”, ce qui si­gni­fie donc : Oùé­tais-tu?), on goûte la su­perbe “Vi­sions Of So­meone Spe­cial, On A Wall Of Re­flec­tions” qui ser­pente entre Serge Gains­bourg et comp­tine lu­gubre (“La­lu­miè­re­du­soir, éclaire mes idées noires ”).“S hi rim ”, ga­vée de co­cottes ryth­miques, est un ex­ci­pit éton­nant et cha­lou­pé à ce pas­sion­nant pé­riple. Les vraies belles oeuvres naissent sou­vent des abymes du mal-être et ce “Bon Voyage” in­clas­sable, à l’émou­vante dé­tresse, en est l’éblouis­sante preuve. Il est donc temps de cé­lé­brer cette re­nais­sance écla­tante — et on l’es­père du­rable.

JO­NA­THAN WITT

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