LACHEMISE HAWAIENNE

Por­tée par El­vis Pres­ley, To­ny Mon­ta­na, Har­ry S Tru­man ou Ace Ven­tu­ra, la che­mi­sette à im­pri­més née dans l’ar­chi­pel du Pa­ci­fique est de­ve­nue l’em­blème de la dé­con­trac­tion es­ti­vale. Voi­ci son his­toire.

Rock & Folk - - La Vie En Rock - PAR PA­TRICK EU­DE­LINE

On va donc se re­pen­cher sur la triste af­faire de la che­mise à col trans­for­mable. J’ai treize ans à peine. Le fin du fin est la che­mise Ox­ford, ou Ben Sher­man. Avec les longues pointes et tous les dé­tails (trois boutons au col, patte de ser­rage, etc.) et j’en rêve. De­puis ma nais­sance, je n’ai por­té que des trucs un peu larges, manches courtes... Les Ox­ford me font rê­ver. Ce sont celles... de tout le monde en fait ! Je le sais ! Je passe mon temps à ins­pec­ter les po­chettes de disques au très four­ni rayon sou­ter­rain du Bon Mar­ché. Mon père m’em­mène un jour ache­ter une che­mise. Oui. Aux Ma­ga­sins Réu­nis rue de Rennes, des­ti­nés à de­ve­nir la Fnac quelques an­nées plus tard. J’in­siste, bien sûr. Je veux mes pointes bou­ton­nées et rien d’autre. Mon père est par­ti pour une che­mise à col trans­for­mable. En clair, le contraire du grand col dont je rêve. Il y a — com­ment di­rais-je ? — clash. Mais je re­pars triom­phant avec ma pre­mière Ox­ford. Cou­leur pain brû­lé, cin­trée, idéa­le­ment cou­pée. Je l’use­rai jus­qu’à la corde. C’était ma pre­mière fringue rock. J’en­trais dans le monde.

Les che­mises ha­waïennes sont à col trans­for­mable.

Les che­mises ha­waïennes re­viennent à la mode. Chez Lan­vin, Stel­la McCart­ney comme chez Kooples. Elles ont toute une his­toire. Fas­ci­nante. Mais je n’en ai ja­mais por­té. Elles sont l’épi­to­mé d’un cer­tain chic co­ol fif­ties à la El­vis/ Bran­do : je suis né au monde avec les Beatles. Et les goûts qui al­laient avec. Mon pre­mier con­tact avec les che­mises ha­waïennes, même si je la connais­sais dé­jà, bien sûr, mot et concept, ce fut avec les ré­tros des Halles. Ces jeunes gens en Ca­dillac et Dodge dé­ca­po­tables ré­in­ven­taient les fif­ties. Ils vi­vaient par­fois dans des ap­par­te­ments à Saint-Maur où le moindre bou­ton de porte était ga­ran­ti d’époque... Comme chez Hu­go et Chi­no. L’un d’entre eux al­lait for­mer les Go-Go Pi­galles, l’autre — son pe­tit frère — jouer avec As­phalt Jungle, pé­riode “Plan­té Comme Un Pri­vé”. Nous sommes en pleine pé­riode Dolls et glam — mais nous ré­ap­pre­nons les fif­ties, dé­cou­vrons le ro­cka­billy et toute une culture en noir et blanc dont les Cramps se fe­ront les hé­rauts. Pré­cé­dem­ment, on ne croi­sait que ro­ckers ou bi­kers en jeans dé­la­vés à corde, san­tiags, ba­nane et per­fec­tos. Nul cat, ja­mais. Jus­qu’en 1973. Mais, sou­dain, le groupe Sha Na Na et, sur­tout, Flash Ca­dillac And The Con­ti­nen­tal Kids montrent l’exemple. Il y a dé­sor­mais Fon­zie, “Hap­py Days” et “Ame­ri­can Graf­fi­ti”.

Il y a, aux Halles, de nom­breuses bou­tiques de fringues vin­tage. Où vont les cats — ou ré­tros ? Il y a nuance. Ces der­niers passent leur temps à guet­ter les ré­tros­pec­tives Bus­by Ber­ke­ley, écoutent les An­drew Sis­ters et traînent avec les Ga­zo­lines, quand les pre­miers se concentrent sur Alis Les­ley, Jack Scott ou War­ren Smith. Les ré­tros, donc, sont aux Halles, avec leurs in­nom­brables com­merces de fripes ou de fringues Hollywood. Dans ces échoppes, on trouve des robes de ci­né­ma en vi­chy, d’au­then­tiques Le­vi’s 501 red tab (et donc larges, comme Dean ou Bran­do. Je n’ai por­té de ma vie que des 505, six­ties et étroits et des 511 ve­lours) et la lé­gen­daire che­mise ha­waïenne avec boutons co­co.

On pou­vait, bien évi­dem­ment, trou­ver à l’aube des six­ties nais­santes

quelque twis­ters pour ar­bo­rer la­dite che­mise : c’était celle d’El­vis dans “Sous Le Ciel Bleu D’Ha­waï ! Et les sur­feurs pre­mière gé­né­ra­tion l’ado­raient. Mais pour le reste de la dé­cen­nie, on le ver­ra... on ne trou­ve­ra que des beat­niks lar­gués ou à la plage (Gins­berg ! ou Hun­ter S Thomp­son dans “Las Ve­gas Pa­ra­no”, où l’ha­waïenne est om­ni­pré­sente) ou quelques dea­lers de mau­vais goût pour l’ar­bo­rer. Il se trouve bien une poi­gnée de spé­cia­listes pour pré­tendre que la che­mise ha­waïenne était un em­blème hip­pie... Ah bon ? Vrai­ment ? Qui ? Où ? Quand ? Jer­ry Gar­cia, un jour de dé­pres­sion peut-être ? Non, la che­mise ha­waïenne n’avait pas sur­vé­cu à l’in­va­sion an­glaise. En fait, à l’orée des se­ven­ties, on la trouve pour rien dans les sur­plus. Par le fait, peut-être que cer­tains

hip­pies des champs, guère concer­nés par la mode, l’ont alors adop­té pour des rai­sons d’éco­no­mie. Si­non... Non. Hip­pies et che­mises ha­waïennes, on ne voit pas. Cette che­mise ha­waïenne, il est donc temps d’en nar­rer l’his­toire. Les tis­sus afri­cains wax, les bou­bous... Tout ce­la vient de Hol­lande. Aus­si vrai que le jean vient de Nîmes. Euh non ! De Gênes. Et la che­mise ha­waïenne est en fait... une in­ven­tion ja­po­naise. A la fin du 19ème siècle, Ha­waï a be­soin de main-d’oeuvre pour les champs de canne à sucre et re­crute des im­mi­grés ja­po­nais. Ceux-là tra­vaillent torse nu, ce qui choque les mis­sion­naires. Ceux-ci im­posent donc le port de che­mises. Les pauvres ont ap­por­té dans leurs ba­gages le tis­su tra­di­tion­nel ta­pa. Avec ce­lui-ci, ils fa­briquent une che­mise ample, à manches courtes, illus­trée à la ma­nière du ki­mo­no de fleurs lo­cales des­si­nées, et bou­ton­née avec du bois de co­co­tier. Une res­source lo­cale. La che­mise dite ha­waïenne est née. Même si elle ne s’ap­pelle en­core que le pa­la­ka. Et puis très vite, c’est l’Alo­ha shirt. Dès les an­nées 30, elle est plé­bis­ci­tée par les tou­ristes et mi­li­taires en gar­ni­son qui la trouvent fort cou­leur lo­cale, elle fait vite le voyage d’Ha­waï aux Etats-Unis. Mais c’est le boom ca­sual wear de l’après-guerre qui la lance vrai­ment. Har­ry S Tru­man en est vê­tu en 1951 sur une couverture de Life. Les plus belles, les meilleures, celles qui au­jourd’hui valent de l’or sur le mar­ché vin­tage sont fa­bri­quées par Al­fred Sha­heen ou par la marque amé­ri­caine Reyn Spoo­ner qui, elle, existe en­core. Et puis sur­tout... mode de vie Ti­ki (ta­hi­tien, donc), Alo­ha shirt, chi­nos et col­lier de fleurs, gui­tare ha­waïenne (slide !), lim­bo et hu­lah hoop (même si ces der­niers n’ont rien à voir), va­hi­nés, uku­lé­lés... Tout ce­la de­vient fort à la mode et sym­bo­lise un cer­tain hé­do­nisme. L’éclo­sion de la ci­vi­li­sa­tion des loi­sirs, en fait. Ha­waï est rat­ta­ché en 1959 aux Etats-Unis. La messe est dite. Ce se­ra l’in­va­sion.

Sym­bo­li­sée par le “Sous Le Ciel Bleu D’Ha­waï” de 1961, bien sûr, avec le hit “Blue Ha­waii”, mais le film n’est que la crête d’un réel tsu­na­mi : les films ha­waïens pul­lulent. Avec An­nette Fu­ni­cel­lo et toute la clique en bi­ki­ni. “Ha­waii”, “Pa­ra­dis Ha­waïen”, “Des Filles, En­core Des Filles !” (avec El­vis en­core, dans les deux der­niers). La mode de Ha­waï se pro­longe jus­qu’à 1966. C’est que... les Beatles sont ar­ri­vés ! Et ont mis un point fi­nal à nombre de modes. Surf, Ha­waï, girl groups, danses par mil­liers.

L’ob­ses­sion fif­ties du dé­but des se­ven­ties

la re­lance donc un temps mais le punk la tue. Mal­gré Tom Sel­leck (“Ma­gnum”) ou Car­los et leurs ef­forts pour la ré­im­po­ser dans les an­nées 80. En­fin... ré­im­po­ser, c’est un bien grand mot. An­toine nous at­triste avec les siennes (lui qui fut si élé­gant, en cos­tard de ve­lours orange par exemple... mais c’est son cô­té Gau­guin) ain­si que le dé­funt Corbier. Elle est de­ve­nue, qua­si­ment, un ar­gu­ment co­mique. Il en reste néan­moins quelques uns pour sau­ver l’hon­neur de la che­mise ha­waïenne. Pa­ci­no bien sûr ! C’est la che­mise de “Scar­face”. De “Ari­zo­na Ju­nior” éga­le­ment... De George Cloo­ney ou de Leo­nar­do Di Ca­prio par­fois. Hé­las, ce­la ne peut suf­fire. Jus­qu’aux an­nées 2000, c’est une lente et inexo­rable dé­cré­pi­tude. La qua­li­té se meurt, les im­pri­més de­viennent ap­proxi­ma­tifs, le look se rin­gar­dise... Bottes mexi­caines, pan­ta­lons de cuir, coupes de che­veux se­ven­ties hé­ri­tées de Keith, Steve et Bo­wie (non ! je n’em­ploie­rai pas l’im­monde, igno­rante et ana­chro­nique ex­pres­sion de mu­let !), Per­fec­to... C’est le lot des plus belles choses. Jus­qu’à l’in­tui­tion d’He­di Sli­mane en 2015. Ce­lui-ci a su flai­rer, via Do­her­ty et les autres, le re­tour du rock en 2002 ? Il croit dé­sor­mais en la che­mise ha­waïenne. Bin­go et car­ton plein. On en trouve au­jourd’hui par­tout. De pâles imi­ta­tions, por­tées par exemple avec — en­core ! — un Per­fec­to (la fringue pré­fé­rée des pré­sen­ta­teurs TV dé­sor­mais...), mais rien ne vous em­pêche, ô jeunes gens ten­tés par les fif­ties, d’al­ler fouiller chez Ma­mie Blue (Pa­ris, rue Ro­che­chouart...) pour dé­ni­cher le ge­nuine ar­ticle. La che­mise ha­waïenne peut en­core cla­quer des doigts, à la mine de rien. Suf­fit d’avoir le re­gard fié­vreux qui va avec et de ne sur­tout pas sou­rire ou res­pi­rer le bon­heur. Tout est une ques­tion d’at­ti­tude.

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