NINE INCH NAILS

Bande-son des der­niers jours de l’hu­ma­ni­té

Rock & Folk - - Sommaire - ALEXANDRE BRE­TON Al­bum “Bad Witch” (Ca­pi­tol/ Ca­ro­line)

Don­né fi­ni ar­tis­ti­que­ment, Trent Rez­nor sort de sa tor­peur sur “Bad Witch”, neu­vième al­bum ra­mas­sé et ra­geur.

Ex­cel­lente nou­velle : Nine Inch Nails est sor­ti de sa se­mi-lé­thar­gie. Et le nou­vel al­bum, “Bad Witch” est, di­sons-le net, un chef-d’oeuvre à maints égards. N’ayant eu l’heur d’une conver­sa­tion ini­tia­le­ment pré­vue mais an­nu­lée par un ma­na­ger sans vergogne, nous de­vrons nous pas­ser de la voix de Trent Rez­nor, de plus en plus rare. Mais, au fond, en avions-nous tant be­soin ? Cet al­bum, bande-son des der­niers jours de l’hu­ma­ni­té, ne se suf­fit-il à lui seul ?

OEuvres de l’es­prit

Puis­qu’il est dé­sor­mais ac­quis que nous sommes dé­fi­ni­ti­ve­ment en­trés dans la phase ter­mi­nale de notre ci­vi­li­sa­tion mais aus­si, plus lar­ge­ment, de l’hu­ma­ni­té elle-même dont les jours semblent bien comp­tés ; puisque nous sommes dé­sor­mais dans ce monde que dé­cri­vait, na­guère, toute une lit­té­ra­ture fu­tu­riste (ah, ce mot d’hier !) ; et puisque, comme le dé­cla­rait le ci­néaste Pier Pao­lo Pa­so­li­ni, la so­cié­té de consom­ma­tion a réus­si là où le fas­cisme avait échoué, nous nous trou­vons face à un ter­rible tri­lemme : ou bien hâ­ter la des­truc­tion de ce monde, quitte à se pré­va­loir d’un Dieu hai­neux ; ou bien trou­ver des re­plis ar­ti­fi­ciels qui nous dé­lestent de l’an­goisse ; ou bien af­fron­ter l’an­goisse et scru­ter l’abîme qui nous fait face. Certes ce­la ne nous sau­ve­ra pas ; au moins ne crè­ve­rons-nous pas les yeux fer­més ni sans avoir ten­té de com­battre oeil pour oeil les apôtres du mal qui vient. Quel rap­port, pour­rait-on de­man­der, avec le bon vieux rock’n’roll ? C’est très simple : le slo­gan de Woo­dy Gu­thrie, “This gui­tar kills fas­cists”, est aus­si le nôtre. Un fas­cisme soft a sour­noi­se­ment in­fes­té notre monde, nos pen­sées, nos langues, nos corps, notre ma­nière de par­ler, de vivre, de bai­ser. Aus­si, n’avons-nous ja­mais eu au­tant be­soin de res­sources, d’oeuvres de l’es­prit. C’est à ce titre que, par­mi celles que nous guet­tons, la pu­bli­ca­tion du nou­vel al­bum de Nine Inch Nails, “Bad Witch” est un évé­ne­ment. Oui, et ce n’est pas seule­ment du rock’n’roll. “Bad Witch” signe le grand re­tour de Trent Rez­nor : re­tour de l’ex­pé­ri­men­ta­tion et d’une écri­ture of­fen­sive qu’on ne lui avait guère en­ten­due de­puis l’al­bum-concept “Year Ze­ro”, sor­ti en 2007. Rap­pel des faits. Co­pro­duit par le fleg­ma­tique dé­trous­seur de ma­chines At­ti­cus Ross, “Year Ze­ro” était une charge d’une ex­tra­or­di­naire puis­sance contre le monde à feu et à sang de l’ère Bush Jr, et ini­tiait ex­pli­ci­te­ment le tour­nant

po­li­tique de Rez­nor dont les pro­duc­tions re­le­vaient jus­qu’alors plu­tôt de la chro­nique au scal­pel de ses cau­che­mars, de l’an­xio­gène “Pret­ty Hate Ma­chine”, son pre­mier opus de 1989, à “With Teeth”, al­bum de la sor­tie de l’en­fer des ad­dic­tions, en 2005, en pas­sant par les chefs-d’oeuvre “The Down­ward Spi­ral” (1994) et “The Fra­gile” (1999). Jus­qu’aux dé­buts des an­nées 2000, Rez­nor exor­ci­sait ses haines dans des al­bums d’une beau­té mi­né­rale, ef­froya­ble­ment abrupte, aux confins d’une sorte d’in­dus- noise avec ses ré­pits am­bient. Jus­qu’à cet al­bum de 2007, ul­time pro­dige. Après quoi, Rez­nor sem­bla s’en­gour­dir, sor­tant coup sur coup deux al­bums es­sen­tiel­le­ment ins­tru­men­taux — pour ne pas dire or­ne­men­taux : “Ghosts I-IV” et “The Slip” (en 2008), et com­po­sant, avec Ross, la pla­nante bande ori­gi­nale du film “The So­cial Net­work”, qui lui va­lut un Os­car. Mais quelque chose clo­chait et, en 2009, le glas est son­né, Rez­nor an­nonce la der­nière tour­née du groupe avant sa mise en som­meil. Il se ma­rie, de­vient père de fa­mille, prend du ventre. S’il tente un re­tour, en 2010, avec le pro­jet dif­fi­ci­le­ment dé­fen­dable, “How To Des­troy An­gels”, c’est sans grande convic­tion. Pour­tant, contre toute at­tente, un nou­vel al­bum res­sort, deux ans plus tard, le bien nom­mé “He­si­ta­tion Marks”, de nou­veau sous l’alias NIN. Epau­lé à la gui­tare tra­fi­quée par Adrian Be­lew, Rez­nor re­trouve sa voix à vif sur quelques perles, mais l’en­semble, trop lisse, semble en­core plom­bé, im­puis­sant. Pour beau­coup, Rez­nor est, si­non fi­ni, au mieux de­ve­nu un com­po­si­teur de mu­siques pour le ci­né­ma, voire un sou­ve­nir de lui-même.

Bri­ser la mâ­choire

C’est dire l’ef­fet incroyable de “Bad Witch”. Il est, se­lon son gé­ni­teur, le troi­sième vo­let d’une tri­lo­gie amor­cée en 2016 avec le EP “Not The Ac­tual Events”, pour­sui­vie avec “Add Vio­lence” en 2017. Une tri­lo­gie mar­quée par un re­tour au monde, à l’heure de son ago­nie. Si “Year Ze­ro” an­non­çait la fin du monde (“The Be­gin­ning Of The End”), “Bad Witch” en dé­crit la vio­lence du pro­ces­sus, sous l’ère Trump. Fouiller les tripes de ce monde en chute libre : “Bad Witch” en est le rap­port — la sor­cière évo­quant l’un des mots-clés du lexique pau­vre­ment pa­ra­noïaque de Trump — mo­bi­li­sant à cette fin les res­sources du pas­sé. On pense à l’agres­si­vi­té post-in­dus de “The Down­ward Spi­ral”, avec ces tem­pos ra­pides, ces gui­tares fra­cas­sées sur des murs de loops à bri­ser la mâ­choire ; on pense aus­si à l’in­tact Suicide de 1977 ; on pense, en­fin, à un cer­tain Bo­wie, pour les ryth­miques syn­co­pées, la voix croo­nante et l’usage du saxo­phone. Ce n’est pas un hom­mage, ce n’est pas une ré­mi­nis­cence non plus. Rez­nor re­part de­puis les ter­ri­toires so­nores dé­fri­chés par Bo­wie, no­tam­ment sur l’an­thume “Blacks­tar”, ces ter­ri­toires aux­quels sa mort avait don­né une si­gni­fi­ca­tion par­ti­cu­lière, en­core opaque. A la ma­nière, d’ailleurs, dont Bo­wie, sur “Out­side”, pui­sa lui-même chez Rez­nor un se­cond souffle. Faire face à l’abîme. Le scru­ter — quitte à être scru­té par lui, comme l’au­rait ajou­té Nietzsche. Le pé­ril est grand, mais avons-nous le choix ?

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.