MATTIEL

“Entre les che­vaux, les boucs, les mou­tons” Cette chan­teuse d’At­lan­ta sor­tait il y a quelques mois une mer­veille de pre­mier al­bum, roots mais to­ta­le­ment mo­derne. Elle s’en ex­plique ici.

Rock & Folk - - Sommaire - JO­NA­THAN WITT Al­bum “Mattiel” (Hea­ven­ly/ Pias)

Ces der­niers mois, peu de disques ont su mar­quer au­tant que le pre­mier al­bum de Mattiel, ta­lent gi­gan­tesque amal­ga­mant une cer­taine tra­di­tion amé­ri­caine al­lant de Jack White aux Grow­lers en pas­sant par Bud­dy Holly ou l’école Tam­la Mo­town. Il faut tra­ver­ser la Goutte d’Or pour at­teindre l’Olym­pic Ca­fé, où nous attend la fa­rouche jeune femme vê­tue d’une com­bi­nai­son noire de jais, ac­com­pa­gnée par deux de ses mu­si­ciens. Com­ment un tel mi­racle a-t-il pu se pro­duire ?

Mé­nage à trois

Pour l’ex­pli­quer, il faut re­ve­nir aux ra­cines de la jeune femme, qui nous plongent au plus pro­fond de l’Etat de Géor­gie. Un dé­but d’exis­tence pas­sé dans le si­lence des grands es­paces : “J’ai gran­di dans une ferme que ma mère a ac­quis au dé­but des an­nées quatre-vingt-dix. J’ai pas­sé toute mon en­fance là, entre les che­vaux, les boucs, les mou­tons et toutes sortes d’ani­maux. Ma mère a éle­vé quelques poulains, qui m’ont per­mis d’ap­prendre à monter à che­val par la suite. J’étais plu­tôt seule, mais c’était co­ol...” Puis la mu­sique

sur­git dans ce pay­sage bu­co­lique : “Ma mère a ces­sé d’écou­ter de la mu­sique au dé­but des eigh­ties. Elle avait une col­lec­tion li­mi­tée avec Pe­ter, Paul & Ma­ry, les Mon­kees, Donovan et son ar­tiste fa­vo­ri, Bob Dy­lan. Il y avait très peu de disques à la mai­son. Mon ac­cès à la té­lé­vi­sion était éga­le­ment res­treint. Mes pa­rents m’ont ache­té une gui­tare quand j’avais douze ans. J’ai pris quelques le­çons. Mon père était bat­teur, donc on s’est exer­cés en­semble. Mais j’ai vite aban­don­né. J’ai pour­sui­vi plus tard une car­rière dans le de­si­gn et la pu­bli­ci­té. Et puis j’ai ren­con­tré ces deux gars...” Les deux

gars en ques­tion, muets jusque-là, s’ap­pellent Ran­dy Mi­chael et Jo­nah Swilley, et ne sont pas tout à fait des in­con­nus : fi­gures de la scène d’At­lan­ta, ils ont ac­com­pa­gné le soul ro­ckeur Cur­tis Har­ding et le se­cond, ô sur­prise, s’avère le pe­tit frère de Ja­red Swilley, des Black Lips :

“J’ai gran­di en al­lant à l’église parce que mon père était pas­teur. Je me suis mis au rock un peu plus tard, à cause de mon fran­gin. On a un groupe en­semble, à At­lan­ta. C’est par son biais que j’ai ren­con­tré Cur­tis Har­ding et que j’ai été amené à jouer de la bat­te­rie pour lui.” La connexion entre Jo­nah et Ran­dy, alors gui­ta­riste de l’or­chestre, est im­mé­diate. Pen­dant ce temps, Mattiel fa­çonne ses cordes vo­cales, tou­jours en so­li­taire. “Je chan­tais dans ma voi­ture ! Je par­cou­rais de longues dis­tances au vo­lant, en pous­sant le vo­lume très fort. J’étais ner­veuse à l’idée de chan­ter en face d’autres per­sonnes. Là, au moins, per­sonne ne pou­vait m’en­tendre.” Puis la ti­mide de­moi­selle prend son cou­rage à deux mains et contacte Ran­dy Mi­chael. Un éton­nant mé­nage à trois mu­si­cal pou­vait alors com­men­cer. Ran­dy dé­taille : “Nous nous sommes ins­tal­lés dans mon sa­lon, à une heure du ma­tin. Je jouais de l’orgue, Jo­nah de la bat­te­rie. On a essayé de créer une vi­bra­tion, on a bâ­ti là-des­sus, en­suite Mattiel s’est

char­gée des textes. En une seule nuit, on avait

dé­jà deux chan­sons.” Un pre­mier al­bum, re­mar­quable en tous points, sur­git au gré de cette al­chi­mie. Sur le mo­dèle de Serge Gains­bourg — une in­fluence re­ven­di­quée — Ran­dy et Jo­nah com­posent et pro­duisent pour leur ex­plo­sive muse. Le se­cond lui offre même le pe­tit tube “Whites Of Their Eyes”, écrit à l’ori­gine pour les Black Lips. Le disque est pu­blié d’abord sur Bur­ger Re­cords et puis ac­croche l’oreille de James En­dea­cott, cé­lèbre dé­cou­vreur de ta­lents bri­tan­nique (no­tam­ment pour Rough Trade) qui la conseille à Hea­ven­ly Re­cor­dings. C’est ce qui a per­mis à Mattiel d’ou­vrir pour Jack White, l’une de ses idoles (“un type cor­dial et

po­li”), ou en­core Por­tu­gal The Man.

Im­pa­tience

La voi­là pous­sée comme fi­gure de proue d’un

gang ex­clu­si­ve­ment mas­cu­lin : “Si j’ai choi­si de tra­vailler avec ces mecs, c’est parce qu’ils ont énor­mé­ment de res­pect pour moi. Donc pas d’in­quié­tude, je ne vis pas de mo­ments dif­fi­ciles ! J’ai une connexion, dans ma vie de tous les jours, avec le mou­ve­ment #Me­Too, même si je ne suis pas d’ac­cord avec tout. Mais dans le cadre de ce groupe, tout est au mieux.” Un pro­jet dont elle compte bien su­per­vi­ser tous les as­pects : “C’est mon op­por­tu­ni­té de lan­cer une marque et d’avoir un contrôle ar­tis­tique to­tal. Dans mon bou­lot, je ne prends pas la dé­ci­sion fi­nale. J’ap­pré­cie cette li­ber­té, elle me per­met de réa­li­ser des vi­déos, de faire de la pho­to­gra­phie.” Mattiel avance vite. Un deuxième al­bum est même dé­jà presque ache­vé et se­ra “com­plè­te­ment dif­fé­rent” du pre­mier. On en tré­pigne d’im­pa­tience. ★

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