LED ZEPPELIN

“The Song Re­mains The Same”, étrange film bri­co­lé alors que le groupe de Jim­my Page était au faîte de sa gloire, res­sort en grande pompe.

Rock & Folk - - Sommaire 614 - Jo­na­than Witt

Nous sommes en 2018, et il est donc temps de cé­lé­brer un an­ni­ver­saire im­por­tant : le de­mi-siècle de Led Zeppelin. Pour l’oc­ca­sion, il ne res­tait plus que le fa­meux film “The Song Re­mains The Same” à dé­pous­sié­rer. C’est dé­sor­mais chose faite, sous la forme d’un plan­tu­reux cof­fret re­mas­te­ri­sé par Jim­my Page lui-même et conte­nant la to­tale : quatre vi­nyles sous po­chette gau­frée, deux CD, trois DVD, un li­vret si­gné Ca­me­ron Crowe et même un pro­gramme ja­po­nais édi­té pour la sor­tie du long mé­trage au pays du So­leil-Le­vant en 1977. L’oc­ca­sion de re­ve­nir sur cet épi­sode as­sez ro­cam­bo­lesque dans la sa­ga mou­ve­men­tée du Di­ri­geable.

John Paul Jones et sa per­ruque

Le pro­jet dé­marre en 1973. Un dé­nom­mé Joe Mas­sot, pote de la co­pine fran­çaise de Jim­my Page, pro­pose ses ser­vices à Peter Grant pour réa­li­ser un film sur le plus grand groupe de rock’n’roll du mo­ment. D’abord ré­ti­cent, le sul­fu­reux ma­na­ger, qui a tou­jours rê­vé de faire l’ac­teur, fi­nit par le convo­quer à la hâte pour cap­tu­rer les der­niers ins­tants d’une lu­cra­tive tour­née amé­ri­caine. L’ob­jec­tif : fil­mer trois con­certs au pres­ti­gieux Ma­di­son Square Gar­den de New York, les 27, 28 et 29 juillet 1973. Mas­sot a d’em­blée une vision plus am­bi­tieuse et va donc aus­si fil­mer les cou­lisses, ain­si que quelques “re­pré­sen­ta­tions sym­bo­liques” de la vie des quatre mu­si­ciens. Une en­tre­prise peu évi­dente, à cause no­tam­ment d’un Grant con­trol freak et lu­na­tique, ca­pable de ba­lan­cer in­opi­né­ment un seau d’eau sur le ma­té­riel. Joe plonge aus­si dans le cirque per­ma­nent d’une tour­née avec Led Zeppelin : le Boeing pri­vé, le Dom Pé­ri­gnon, les filles, les chambres d’hô­tel ra­va­gées, la drogue. Le 28, la troupe se fait même dé­les­ter de près de 200 000 dol­lars, qui avaient été lais­sés dans un coffre à l’hô­tel Drake pour les me­nues dé­penses. Une fois le tour­nage ache­vé, c’est la dés­illu­sion : cer­tains mor­ceaux comme “Whole Lot­ta Love” ne sont pas com­plets (mal­gré les trois soirs de tour­nage), et les pre­miers mon­tages sont dé­sas­treux. Mas­sot est sa­qué sur le champ, et Grant en­gage illi­co un réa­li­sa­teur aus­tra­lien plus ex­pé­ri­men­té, Peter Clif­ton, pour ten­ter de sau­ver le pro­jet. L’homme re­prend le script à zé­ro, ob­tient de tour­ner de nou­velles scènes de fic­tion, et par­vient même à réunir le groupe dans les stu­dios Shep­per­ton afin de re­jouer cer­tains titres du concert et com­bler les la­cunes (pro­blème, John Paul Jones s’est cou­pé les che­veux et se voit donc at­ti­fé d’une per­ruque...). Dès que l’en­tre­prise est (en­fin) ache­vée, Peter Grant dé­pêche ses gros bras pour ré­cu­pé­rer les bo­bines. “The Song Re­mains The Same” est pro­je­té à Ah­met Er­tegün, grand pope d’At­lan­tic Re­cords, qui s’en­dor­mi­ra plu­sieurs fois pen­dant le vi­sion­nage (et lâ­che­ra pour tout com­men­taire : “C’était qui, ce type sur le che­val ?” — ré­ponse : Ro­bert Plant). La pre­mière a fi­na­le­ment lieu le 20 oc­tobre 1976 au Ci­ne­ma 1 de New York. L’ac­cueil cri­tique est mi­ti­gé, mais le suc­cès au ren­dez-vous, le film de­ve­nant au fil du temps un clas­sique des séances de mi­nuit. Si “The Song Re­mains The Same” est certes un peu ban­cal et da­té, il per­met d’ap­pré­cier l’al­chi­mie scé­nique sur­na­tu­relle de Led Zeppelin. Le concert re­cons­ti­tué, s’il est cen­tré sur le ré­cent “Houses Of The Ho­ly” et manque un peu d’au­then­ti­ci­té du fait des mul­tiples char­cu­tages de bande, reste un pas­sion­nant té­moi­gnage de l’époque. Ro­bert Plant res­plen­dit, boucles blondes et torse nu, vê­tu d’un jeans fort mou­lant. Les yeux mi-clos, le très fi­li­forme Jim­my Page (qui n’a alors pas dor­mi de­puis cinq jours) semble en pi­lo­tage au­to­ma­tique sur sa Gib­son Les Paul, mais étin­cèle. John Bon­ham écrase ses mul­tiples peaux, ban­deau à paillettes bien ser­ré sur le front, et John Paul Jones al­terne entre basse et cla­viers avec un égal bon­heur.

Bon­zo et ses bo­vins

On goûte cette très longue ver­sion de “Da­zed And Con­fu­sed” (29 mi­nutes !) ou ce “Whole Lot­ta Love” à la dé­mente puis­sance, ain­si que le tou­jours mi­ri­fique “Since I’ve Been Lo­ving You” ou en­core le groove ir­ré­sis­tible de “Mis­ty Moun­tain Hop”. Les chan­sons sont en­tre­cou­pées de sé­quences oni­riques, la plu­part as­sez kitsch (Plant en preux che­va­lier, Page grim­pant une col­line un soir de pleine lune...). La plus émou­vante est celle de John Bon­ham, in­sé­rée dans “Mo­by Dick”, où l’on peut contem­pler Bon­zo en com­pa­gnie de ses bo­vins, ses voi­tures de col­lec­tion, ou bien as­sis­tant d’un oeil ému aux pre­miers ma­tra­quages de fûts de son fils Jason. On y dé­couvre aus­si le co­los­sal Peter Grant et sa verve fleu­rie dans une scène culte qui le voit in­sul­ter co­pieu­se­ment le gé­rant du Gar­den, cou­pable d’avoir lais­sé en­trer un re­ven­deur d’af­fiches pi­rates. Son cha­risme ex­tra­or­di­naire en fait l’une des ré­vé­la­tions de ce film qui, su­per­be­ment ré­édi­té, mé­rite for­cé­ment une re­dé­cou­verte.

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