GHOST

Rock & Folk - - Sommaire 616 - Jo­na­than Hume

De­puis 2010, ce groupe doom sué­dois a ces­sé de s’adres­ser aux uniques ama­teurs du genre pour, dé­sor­mais, en­vi­sa­ger une car­rière glo­bale, à la ma­nière de Kiss. Nor­mal, le grand-gui­gnol est une af­faire sé­rieuse pour son lea­der To­bias Forge. Avant un im­pec­cable concert au Royal Al­bert Hall, au­dience avec Sa Sain­te­té.

RE­CUEILLI PAR JO­NA­THAN HUME

EN 8 ANS, To­bias Forge, lea­der au­tre­fois ano­nyme de Ghost, a construit de toutes pièces une nou­velle my­tho­lo­gie hea­vy. L’ou­trance ma­cabre, l’oc­cul­tisme de car­na­val, les iden­ti­tés se­crètes, la mu­sique agui­cheuse. Tous ces élé­ments ont été pa­tiem­ment ac­cu­mu­lés, triés et as­sem­blés dans le but d’at­teindre le suc­cès mon­dial. Pas­sé du stade de cu­rio­si­té un­der­ground à ce­lui de groupe de hard rock le plus ex­ci­tant de la dé­cen­nie, Ghost vient d’être an­non­cé en pre­mière par­tie de Me­tal­li­ca sur sa tour­née mon­diale. Ce groupe est une en­tre­prise am­bi­tieuse gé­rée d’une poigne de fer dans le gant de cuir de Pa­pa Eme­ri­tus ( I, II et puis III), cet alias in­quié­tant du lea­der, qui a ré­cem­ment dé­ci­dé de se re­nom­mer Car­di­nal Co­pia. Un ava­tar plus jeune, plus im­pé­tueux, per­met­tant à To­bias Forge de s’épa­nouir da­van­tage sur scène.

Des chan­sons de tran­si­tion

ROCK& FOLK : Quelques mois se sont écou­lés de­puis la sor­tie de “Pre­quelle” et vous avez un peu tour­né. Comment l’al­bum passe-t-il le cap de la scène ? To­bias Forge : Plu­tôt bien. Même si, de­puis la sor­tie de l’al­bum, nous avons uni­que­ment joué des dates en fes­ti­vals. Je di­rais donc que l’al­bum n’a pas été pro­pre­ment ro­dé. Le gros des dates a eu lieu en Amé­rique, juste avant la sor­tie du disque. Les chan­sons sont donc pas­sées de to­ta­le­ment in­édites en dé­but de tour­née à un peu mieux connues vers la fin, puisque l’al­bum était dis­po­nible. Et ce­la a confir­mé ce que je pen­sais quant au fait que cer­taines chan­sons s’ap­pré­cie­raient vrai­ment sur la du­rée. “Dance Ma­cabre” a par­ti­cu­liè­re­ment mar­ché comme ça. Mais aus­si “Rats”, qui s’est non seule­ment avé­ré un mor­ceau d’ou­ver­ture très ef­fi­cace mais a aus­si bien mieux fonc­tion­né à la ra­dio que nous nous y at­ten­dions. A pré­sent, nous com­men­çons à jouer quelques chan­sons qui ne l’ont pas en­core été et dont je ne sais pas vrai­ment comment elles se­ront ac­cueillies. Je sup­pose que “Life Eter­nal” se­ra une bonne bal­lade.

R&F : Qu’est-ce qui fait un bon titre d’ou­ver­ture de concert se­lon vous ? To­bias Forge : C’est une ques­tion très dif­fi­cile... Quand je tra­vaille sur une set­list, je suis très sou­cieux du fait qu’il peut y avoir des chan­sons que j’aime mais qui ne sont pas né­ces­sai­re­ment exal­tantes. “Dance Ma­cabre” est une chan­son très exal­tante, au même titre que “Square Ham­mer” ou “Rats”, elles vous donnent le sou­rire, vous font bou­ger. A contra­rio, “Se­cu­lar Haze” ne marche pas du tout comme ça. Elle est plus hea­vy, mid-tem­po, c’est da­van­tage un mor­ceau de tran­si­tion. On ne peut pas sim­ple­ment en­chaî­ner les tubes, ça ne marche pas comme ça. Même une ma­chine à hits comme AC/DC a des mor­ceaux moins im­mé­diats. Pre­nez “For Those About To Rock” : c’est un pu­tain de tube, mais il est moins im­mé­diat que “Highway To Hell”. Il faut donc po­si­tion­ner ces chan­sons dans le set en consé­quence. Je crois que ce qui fait un bon mor­ceau d’ou­ver­ture c’est qu’il per­met de ren­trer fa­ci­le­ment dans le rythme. Je ne pense pas qu’Iron Mai­den dé­bu­te­rait un concert par “Phan­tom Of The Ope­ra”, vous voyez ?

R&F : Vous ve­nez de col­la­bo­rer avec l’ar­tiste élec­tro fran­çais Car­pen­ter Brut. Sa ver­sion de “Dance Ma­cabre” est qua­li­fiée de re­mix mais en réa­li­té, à part votre voix, il a tout ré­ar­ran­gé. Comment en êtes-vous ve­nu à col­la­bo­rer avec lui ? To­bias Forge : Il y a quelques an­nées de ça, peut-être cinq ans, j’ai re­çu un e-mail de Franck ( Hue­so, l’homme der­rière Car­pen­ter Brut), j’igno­rais qui il était. Il a te­nu à se pré­sen­ter car j’avais ex­pri­mé mon ad­mi­ra­tion pour un des groupes qu’il pro­dui­sait ( il chu­chote) ce qui était ap­pa­rem­ment un se­cret.

R&F : Deaths­pell Ome­ga ? To­bias Forge : Tout à fait.

R&F : Un ex­cellent groupe de black me­tal fran­çais. To­bias Forge : J’adore. J’avais ex­pri­mé cette ad­mi­ra­tion quelque part et il m’a contac­té pour se pré­sen­ter et me dire qu’il était im­pli­qué dans le groupe et qu’il avait cet autre groupe du nom de Car­pen­ter Brut, il m’a en­voyé quelques vi­déos que j’ai trou­vées ex­trê­me­ment amu­santes.

Il m’a donc de­man­dé si je se­rais in­té­res­sé par une col­la­bo­ra­tion à l’ave­nir. J’ai ré­pon­du qu’en théo­rie oui, ab­so­lu­ment. Au cours des an­nées, l’idée même de col­la­bo­ra­tions m’a lais­sé des sen­ti­ments plu­tôt par­ta­gés. C’est une chose de vou­loir col­la­bo­rer avec moi, To­bias Forge. Pour ça, je suis par­tant. Me de­man­der de prê­ter mes per­son­nages de Ghost à un pro­jet en est une autre. J’ai sou­vent eu cette de­mande, mais j’ai tou­jours dit non, même aux groupes que j’adore car je ne sen­tais pas que ce se­rait un ma­riage har­mo­nieux.

R&F : Ce­la doit être frus­trant de dire non à des groupes que l’on adore, non ? To­bias Forge : Oh oui, évi­dem­ment. J’ai dû re­fu­ser des trucs que j’au­rais ado­ré faire sous mon propre nom. Si on m’avait sim­ple­ment de­man­dé de ve­nir jouer de la basse, j’au­rais dit : “Pu­tain, ouais, ça se­rait gé­nial !” Dans le cas de Car­pen­ter Brut, j’ai pen­sé que ce se­rait suf­fi­sam­ment étrange pour pou­voir fonc­tion­ner mais j’avais très peu de temps libre. Donc j’es­sayais de souf­fler sur les braises de cette idée au fil du temps, de gar­der le contact en di­sant que j’étais tou­jours in­té­res­sé. Plu­sieurs an­nées se sont écou­lées et, dans ce laps de temps, Car­pen­ter Brut, dont j’igno­rais tout ini­tia­le­ment, a ex­plo­sé. Nous en ar­ri­vons donc à “Dance Ma­cabre”. Quand je l’ai écrite, tout le monde (le pro­duc­teur, le la­bel, moi-même) s’est dit : “C’est une chan­son dance, non ?” C’est le cas, et je ne vais pas me dé­ro­ber. Je me suis dit que si nous vou­lions ex­plo­rer cette chan­son et voir son plein po­ten­tiel, nous pour­rions es­sayer de trou­ver quel­qu’un qui se­rait in­té­res­sé pour en faire un re­mix. Ils m’ont de­man­dé si j’avais des sug­ges­tions. Et le seul nom qui m’est ve­nu en tête était Car­pen­ter Brut. Ce n’était sans doute pas le genre de type qu’ils cher­chaient, ils vou­laient sans doute quel­qu’un de plus com­mer­cial comme Da­vid Guet­ta. Mais je suis très heu­reux de ce qu’a fait Franck, d’ailleurs je n’ap­pel­le­rais même pas ça un re­mix, je di­rais plu­tôt qu’il a don­né sa propre in­ter­pré­ta­tion du mor­ceau.

“Kiss est un bon exemple”

R&F : En­vi­ron un an avant “Pre­quelle”, vous avez sor­ti “Ce­re­mo­ny And De­vo­tion”, un concert en­re­gis­tré à San Fran­cis­co qui son­nait presque comme un best-of. Le signe d’une nou­velle étape pour Ghost ? To­bias Forge : His­to­ri­que­ment, beau­coup des groupes que j’ido­lâtre ont connu une forme de cycle dans le­quel ils font une poi­gnée d’al­bums sui­vis d’un live avant de re­com­men­cer. J’ima­gine que ce­la cor­res­pond à une sorte de courbe de crois­sance. Kiss est un bon exemple. J’adore les trois pre­miers al­bums mais ils sont un peu fai­blards pour ce qui est de la pro­duc­tion. Et “Alive!” est la ver­sion dé­fi­ni­tive de ces disques. Puis, juste der­rière, le groupe en­chaîne sur “Des­troyer” qui est com­plè­te­ment dif­fé­rent. Donc, dans leur cas, oui, cette idée s’ap­plique. En ce qui me concerne, je ne suis pas trop sûr. Je vou­lais vrai­ment faire un live car je suis fan de ce type d’al­bums de­puis que je suis tout pe­tit. J’en ai écou­té plein quand j’étais ga­min : “Alive!”, “Um­ma­gum­ma”, “Get Yer Ya-Ya’s Out!”, “Got Live If You Want It!”, “It’s Alive” des Ra­mones, etc. Donc, pour moi, faire un double al­bum live si­gni­fie que vous avez réus­si votre coup. C’est comme un ca­deau que vous faites à vous-même. J’en avais donc l’in­ten­tion de­puis des an­nées. J’avais hâte d’avoir en­re­gis­tré as­sez de chan­sons pour pou­voir le faire. Main­te­nant, nous sommes à l’orée d’un nou­veau chan­ge­ment. Nous avons suf­fi­sam­ment chan­gé la ma­nière dont nous pré­sen­tons notre tra­vail sur scène pour qu’un autre al­bum live soit jus­ti­fié. Sur “Ce­re­mo­ny And De­vo­tion”, on en­tend en­core les pistes en­re­gis­trées que nous ajou­tions en live. De­puis des an­nées, je suis très mi­li­tant quant au fait que nous n’al­lons pas res­ter un groupe de six mu­si­ciens et que nous al­lons gran­dir jus­qu’à in­cor­po­rer neuf membres. Ce n’est pas en­core le cas, ac­tuel­le­ment nous sommes huit. Mais main­te­nant que nous avons mis de cô­té les pistes en­re­gis­trées, que nous avons de vrais cho­ristes et que tout est vrai­ment joué, l’idée de re­faire un live fait sens. Peut-être pas un disque d’ailleurs, ce­la pour­rait être un film. Je pense que ce­la irait par­fai­te­ment avec l’idée que je me suis tou­jours faite de ce que de­vait de­ve­nir Ghost.

R&F : Ghost a dé­bar­qué en plein mi­lieu d’une ré­sur­gence de groupes de me­tal ré­tro, ve­nus no­tam­ment de Suède et d’An­gle­terre, qui vou­laient re­ve­nir aux ra­cines du sto­ner, du doom. Cette mou­vance existe en­core mais la po­pu­la­ri­té des groupes n’a pas vrai­ment évo­lué, ex­cep­tion faite de... Ghost. To­bias Forge : D’un point de vue pro­fes­sion­nel, je pense avoir re­mar­qua­ble­ment réus­si. Bien sûr, sur le plan per­son­nel je sup­pose qu’on peut exa­mi­ner à la loupe cer­tains as­pects de mes choix. Mais c’est per­son­nel, ça ne rentre pas vrai­ment en ligne de compte. Je pense qua­si quo­ti­dien­ne­ment à la chance que j’ai eue et à la quan­ti­té de dé­ci­sions aux­quelles j’ai fait face. Et j’ai éga­le­ment pris beau­coup de mau­vaises dé­ci­sions.

R&F : Qui ne l’a ja­mais fait ? To­bias Forge : Exac­te­ment. C’est un peu comme com­men­cer à bâ­tir un châ­teau de cartes. Vous re­mar­quez qu’il tient le coup alors vous vous dites : “et si je ra­jou­tais un étage ?” puis un autre. Chaque fois que j’y songe, je me dis qu’il n’y a au­cune ga­ran­tie, que tout peut s’écrou­ler. Je crois qu’il est im­por­tant de gar­der ça en tête. Il ne faut rien prendre pour ac­quis, les choses changent. La seule chose que je puisse faire, c’est conti­nuer à faire ce que je fais du mieux pos­sible et es­sayer de prendre la bonne dé­ci­sion à chaque fois. Et nous ver­rons bien, si les choses conti­nuent en­core un peu, com­bien de temps nous pour­rons les faire du­rer. Un jour, tout se­ra ter­mi­né et la seule chose sur la­quelle comp­ter c’est de pou­voir re­gar­der en ar­rière en se di­sant : “Pu­tain, j’ai fait de mon mieux.”

Sans ma­quillage

R&F : Voir les rock stars vieillir af­fecte la per­cep­tion qu’on en a. Ce n’est pas la même chose de voir Ma­ri­lyn Man­son en concert au­jourd’hui par rap­port à 1996. Avec Ghost et le prin­cipe d’ano­ny­mat, de ma­quillage, il semble que vous pou­vez évi­ter ce­la. To­bias Forge : C’était une des idées, oui. Je pen­sais que ce que j’avais à pré­sen­ter phy­si­que­ment, c’est- à- dire moi- même, n’était pas suf­fi­sam­ment in­té­res­sant. Peut-être qu’un jour je se­rais as­sez ri­dé pour... R&F : In­car­ner Pa­pa Eme­ri­tus sans ma­quillage ? To­bias Forge : Voi­là. S’il y a tou­jours de l’in­té­rêt, je se­rais prêt à me dé­bar­ras­ser de ça. Pas parce que j’ai en­vie qu’on me voie, mais tout sim­ple­ment parce que c’est une pu­tain de prise de tête. Peut-être donc qu’un jour, si le pu­blic s’in­té­resse tou­jours à nous, ver­rez-vous une ver­sion de Ghost où il n’y au­ra tech­ni­que­ment pas de masque mais qui se­ra tout aus­si ef­frayante ( rires).

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