PIERRE TERRASSON

De 1978 à 1991, le pho­to­graphe a ré­gu­liè­re­ment cô­toyé le ré­sident de la rue de Ver­neuil. Il ra­conte et com­mente.

Rock & Folk - - Sommaire 616 - Isa­belle Chel­ley

Il ap­par­tient à la der­nière gé­né­ra­tion de pho­to­graphes ayant connu l’époque d’avant les smart­phones, où l’image était pré­cieuse, où un lien pou­vait s’éta­blir entre ar­tistes des deux cô­tés de l’ob­jec­tif. On dé­couvre cette com­pli­ci­té-là dans “Gain­bourg Gains­barre”, deuxième ou­vrage de Pierre Terrasson sur le chan­teur qui choi­sit un jour de de­ve­nir son propre double sombre. On aborde tou­jours avec pré­cau­tion les livres sur les chan­teurs morts. Sur­tout lorsque, comme Serge Gains­bourg, leur vie a été longue, pro­li­fique, émaillée de pro­vo­ca­tions et d’en­core plus de lé­gendes. Ce­lui-ci n’est ni une ha­gio­gra­phie, ni un ra­mas­sis de ra­gots, mais un al­bum pho­to lar­ge­ment com­men­té par Alain Wo­dras­cka et des amis de Gains­bourg. En pa­ral­lèle de la car­rière du chan­teur, on suit sa col­la­bo­ra­tion avec Pierre Terrasson, le lien créé au­tour de leur amour de la pein­ture et de l’image. “On s’est tout de suite bien en­ten­dus, on s’est re­vus ré­gu­liè­re­ment jus­qu’à son dé­cès, en 1991. Je l’ai ren­con­tré pour la pre­mière fois en 1978 à Mo­ga­dor, avec Bi­jou, où il a chan­té ‘Les Pa­pillons Noirs’. Je l’ai re­vu au Pa­lace en 1979, pé­riode reg­gae, mais c’étaient des séances avec d’autres pho­to­graphes pen­dant des concerts ou des ré­pé­ti­tions. La pre­mière ren­contre dans mon stu­dio a eu lieu en 1984. J’as­sis­tais Jean-Yves Le­gras, le pho­to­graphe de Best, mort au­jourd’hui. Il n’avait pas de stu­dio, ve­nait du re­por­tage des an­nées 70 et tra­vaillait avec un flash. Il met­tait les gens de­vant un mur et pre­nait la pho­to. Il l’a fait avec Ma­don­na ou Mick Jag­ger, ça s’est so­phis­ti­qué dans les an­nées 80. J’avais la chance d’avoir à ma dis­po­si­tion un ate­lier de la ville de Pa­ris, que j’ai tou­jours. J’avais fait les Beaux-Arts, je créais mes dé­cors, je pei­gnais mes fonds... Et j’as­sis­tais Jean-Yves qui ame­nait des gens comme Gains­bourg, In­do­chine, Jag­ger. Je lui fai­sais le fond, sa lu­mière, il pre­nait ses pho­tos en cou­leurs et, à la fin de la séance, il di­sait à l’ar­tiste : ‘Main­te­nant, Terrasson va faire du noir et blanc !’ (ou pas, je fai­sais ma vie). C’est comme ça que je me suis consti­tué des ar­chives énormes de Gains­bourg.” Gains­bourg, dé­jà, est de­ve­nu Gains­barre et se tri­cote, à grands coups de pro­vo­ca­tions, un per­son­nage in­con­trô­lable qui sème la pa­gaille sur chaque pla­teau té­lé où il passe. Dif­fi­cile à pho­to­gra­phier, le Gains­barre ? “Il n’était pas com­pli­qué, c’était même un po­seur. Il contrô­lait un peu tout... Je ne l’ai ja­mais sui­vi en soi­rée mais, en stu­dio, il avait ten­dance à s’ef­fon­drer parce qu’il pi­co­lait un peu trop. Il de­man­dait aux pho­to­graphes de le prendre quand il avait la tête en ar­rière, pour évi­ter les plis du cou, l’ef­fon­dre­ment, la gra­vi­té.” On passe ra­pi­de­ment sur les ex­cès pour, plu­tôt, évo­quer le Gains­bourg ca­ché, ce­lui dont la gé­né­ro­si­té pou­vait sur­prendre. “Il y a l’his­toire du chèque qu’il a fait à mon as­sis­tant. Il avait re­mar­qué qu’il man­quait une dent au ga­min. Il n’était pas à ça près, mais il y a pen­sé. Quand il fai­sait des pho­tos, il avait tou­jours à por­tée de main son at­ta­ché-case qui conte­nait ses pa­piers, son ché­quier. Ce jour-là, il a de­man­dé à mon as­sis­tant com­bien ça cou­te­rait d’al­ler chez le den­tiste. Il a ré­pon­du 5 000 et Gains­bourg a fait un chèque du double. Et, comme il était très an­ti­dope, il lui a de­man­dé de lui en­voyer un mot après l’in­ter­ven­tion. A l’époque, on le voyait ré­gu­liè­re­ment, les pho­tos on les triait. Phy­si­que­ment.

J’al­lais chez lui, pho­tos sous le bras et je m’ins­tal­lais là deux heures et il me jouait du Cho­pin. Lu­lu, son fils, a dor­mi chez moi avec mes filles, ils avaient le même âge. Elles ont joué avec Ar­thur, le fils de Ba­shung. C’était des trucs de fa­mille. C’est comme ça que tu ar­ri­vais à avoir la confiance des gens.” Quant aux mau­vais sou­ve­nirs, c’est simple, il n’y en a pas. “On par­lait pein­ture, pho­to, ja­mais de mu­sique. Je lui ai juste de­man­dé comment il avait les droits quand il fai­sait un al­bum en­tier sur la mu­sique de Cho­pin. Il me di­sait, oh, je suis ar­ran­geur... J’avais du mal à com­prendre ça, il y a des pas­sages en­tiers pi­qués au clas­sique. Il pou­vait avoir ses hu­meurs mais il était content de me re­trou­ver tous les deux ou trois ans pour faire des pho­tos.”

Tou­jours une mise en scène

Le livre s’achève sur la der­nière séance et l’ap­par­te­ment de la rue de Ver­neuil pho­to­gra­phié, une pièce après l’autre, à la ma­nière d’un im­mense ca­bi­net de cu­rio­si­tés. “Bam­bou m’a de­man­dé de faire ces pho­tos en 1991, elle n’a ja­mais ha­bi­té là, elle vou­lait un sou­ve­nir. Je suis sor­ti très per­tur­bé de cette séance, j’étais seul avec mon as­sis­tant, elle nous avait lais­sé les clés. C’est in­croyable, son in­té­rieur a tel­le­ment été pillé de dif­fé­rentes fa­çons... Les gens fai­saient les pou­belles. On re­trouve ses pe­tits car­nets Vuit­ton chez Drouot. Les fans au­tour de lui... c’est quelque chose de fou. Je n’ai rien tou­ché.” Et la der­nière séance avec le pro­prié­taire des lieux ? “Ça doit être la sé­rie au com­mis­sa­riat. Ça a tou­jours été une mise en scène avec lui. J’ai be­soin d’être sé­cu­ri­sé dans ce que je fais, même si le ha­sard, c’est bien aus­si en pho­to.”

“C’est une mise en scène, ça se passe au mo­ment où il a sor­ti une com­pi­la­tion, un best of, à la fin des an­nées 1980. Pour mon­ter ces pe­tits dé­cors, j’étais al­lé cher­cher tous ces vi­nyles dans les pou­belles d’EMI, à l’usine. C’était des pres­sages qui n’al­laient pas... On voit son at­ta­ché-case à ses pieds.”

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