SEASICK STEVE

Au­réo­lé d’un in­at­ten­du suc­cès, le blues­man bar­bu à la vie mys­té­rieuse sort son neu­vième al­bum.

Rock & Folk - - Sommaire 616 - Jé­rôme Rei­jasse

Au­jourd’hui, tout semble blues. Jack White, Josh Homme, Zaz... Seasick Steve, Ca­li­for­nien à l’âge in­dé­cis — sa date de nais­sance va­rie se­lon les sources — lui doit en tout cas beau­coup. On ne sait pas s’il a, une nuit d’été, ven­du son âme au diable à un croi­se­ment mais, à l’écoute de son nou­vel al­bum, “Can U Cook?”, on de­vine que Ro­bert John­son n’est ja­mais très loin. Ici, pas d’ar­ti­fices, pas de pos­tures, pas de sel­fies roots, juste un homme à la longue barbe blanche et à la cas­quette de ca­mion­neur dé­fraî­chie et quelques chan­sons proches de l’os et du coeur. L’Amé­ri­cain exi­lé de­puis de longues an­nées en Eu­rope — sa femme est nor­vé­gienne — à l’ins­tar d’un Cal­vin Rus­sell, n’est pas vrai­ment pro­phète en son pays (“j’ai dé­jà ache­té le T-shirt, c’est bon, j’ai fait le tour” dit-il, nar­quois) mais sé­duit de­puis quelque temps la France, et même l’Eu­rope, pas­sant des clubs mi­nus­cules aux grands fes­ti­vals sans pré­ve­nir. Avec très peu, sur scène, il donne tout, voire plus, et en­flamme une nou­velle gé­né­ra­tion, qui a trou­vé en lui une sorte de grand­père de sub­sti­tu­tion, de pas­seur gé­né­reux. Seasick Steve ap­par­tient à une autre époque, celle de la pa­role don­née, de l’ar­ti­sa­nat de sur­vie, il est un per­son­nage de Stein­beck, un ou­blié du rêve yan­kee. Ja­mais ai­gri, tou­jours par­tant pour trans­pi­rer jus­qu’à la der­nière goutte, ce ga­lé­rien de longue date goûte de­puis peu à une cer­taine re­con­nais­sance, sans bou­der son plai­sir, doux eu­phé­misme. Et sans être dupe.

Une bière à la main

ROCK&FOLK : D’où vient ce nou­vel al­bum ? Seasick Steve : De Flo­ride, Key West... Au dé­part, quand je suis al­lé là-bas, je n’avais pas le moindre plan en tête. Je comp­tais juste m’amu­ser, me re­po­ser, pro­fi­ter quoi... Il y avait mon pote Vance, qui a bos­sé sur le disque, on bu­vait des verres, co­ol... Dan, mon bat­teur, nous a re­joints. On a fi­na­le­ment dé­ci­dé de s’y mettre, à ce disque. Maxi­mum cinq heures par jour, mais plu­tôt trois, en fait (rires). On l’a en­re­gis­tré à Londres et mixé à Na­sh­ville mais les chan­sons ont été fi­na­li­sées à Key West. A chaque fois que j’écoute le disque, je me re­vois as­sis sous les pal­miers là-bas, une bière à la main, le so­leil... R&F : Quand vous par­lez de mu­sique, la vôtre ou celle des autres, on vous sent ju­bi­ler, comme un môme qui vien­drait de dé­cou­vrir la chose, c’est ça, votre se­cret de lon­gé­vi­té ? Seasick Steve : Il y a trop d’ar­tistes qui se la ra­content et qui ratent l’es­sen­tiel. Le rock’n’roll, c’est cen­sé être d’abord du plai­sir, ce n’est pas un plan de car­rière, comme pour un mec de Wall Street... Ma femme m’a avoué l’autre jour qu’elle m’avait tou­jours vu comme son ti­cket de lo­te­rie. On n’a ja­mais eu vrai­ment d’ar­gent, on a éle­vé cinq ga­mins, c’était dif­fi­cile par­fois. Mais elle m’a tou­jours dit que tant que je jouais de la gui­tare à la mai­son, j’étais comme un ti­cket de lo­te­rie qui se­rait peut-être un jour ga­gnant... R&F : Le suc­cès ayant frap­pé tard à votre porte, crai­gnez-vous de re­tom­ber dans l’ano­ny­mat ? Seasick Steve : Je m’at­tends tou­jours à ce que quel­qu’un dé­barque et me dise que la plai­san­te­rie est ter­mi­née (rires). Avant, quand on es­ti­mait qu’un ar­tiste était nul, on le vi­rait de la scène à l’aide d’un grand cro­chet en bois qui se sai­sis­sait du cou de l’ar­tiste... Je me sou­viens de ce concert en France de­vant 30 000 per­sonnes. Beau­coup de jeunes, pas vrai­ment ve­nus pour moi au dé­part... Et à la fin du concert, tout le monde hur­lait ! En­va­hir les coeurs, c’est ça que j’adore ! Ils ne t’ont ja­mais en­ten­du et tu par­viens à les re­tour­ner. C’est ça, l’émo­tion la plus forte ! Je fais un mé­tier de rêve ! Im­pos­sible de ne pas être heu­reux, im­pos­sible ! J’ai at­ten­du ça toute ma vie !

Tel­le­ment de bê­tises

R&F : C’est donc le pu­blic qui vous a choi­si. Vous n’êtes pas vrai­ment une sen­sa­tion mé­dia­tique ? Seasick Steve : On a écrit tel­le­ment de bê­tises à mon su­jet... C’est pour ça que j’ai dé­ci­dé de m’ex­pri­mer le moins pos­sible dans la presse, sur­tout en An­gle­terre. Je vous donne un exemple : Un jour, on tour­nait une vi­déo dans un club à Londres. Et Amy Wi­ne­house est ve­nue parce qu’elle était mon amie. Elle vou­lait juste traî­ner, pas­ser un bon mo­ment... Et il y avait aus­si cette jour­na­liste du Times. Le len­de­main, elle avait écrit que Li­ly Al­len était ve­nue voir Seasick Steve dans un club lon­do­nien pen­dant le tour­nage d’une vi­déo. On a ap­pe­lé la jour­na­liste et je n’ou­blie­rai ja­mais sa ré­ponse : “On avait dé­jà écrit sur Amy Wi­ne­house ré­cem­ment dans le Times et on s’est dit que ce se­rait mieux de ci­ter Li­ly Al­len...” De­puis ce jour, j’ai com­pris... Ces gens­là ne s’in­té­ressent ni à la vé­ri­té, ni à la mu­sique, ils ne re­cherchent que le buzz... La seule chose qui compte, c’est que les gens aiment ou pas tes chan­sons. Le reste n’existe pas.

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