DISCOGRAPHISME

On ne juge pas un livre à sa cou­ver­ture. Et un al­bum ? Chaque mois, notre spé­cia­liste re­trace l’his­toire vi­suelle d’un disque, cé­lèbre ou non.

Rock & Folk - - Sommaire 616 - PAR PA­TRICK BOUDET

Dès sa for­ma­tion, le po­wer trio de Brian Mol­ko ef­fec­tue des tour­nées in­ces­santes dans les clubs. Cette fré­né­sie ré­vèle une rage in­sa­tiable et un dé­sir de se confron­ter jus­qu’à l’épui­se­ment au pu­blic, à la route et à soi. Une ma­nière de se construire, mais aus­si d’hur­ler un trop-plein d’an­goisses qui tour­mente ces mu­si­ciens éta­blis à Londres. La po­chette de leur pre­mier al­bum est conçue par l’ar­tiste contem­po­rain Saul Flet­cher, qui dé­bute, lui aus­si, sa car­rière. A cette époque, Flet­cher pra­tique sur­tout la pho­to­gra­phie, shoo­tant son quo­ti­dien, le pay­sage ru­ral de son Lin­coln­shire na­tal, ses proches, des ob­jets per­son­nels et, plus tard, des ins­tal­la­tions, sou­vent mi­ni­ma­listes, com­po­sées de mor­ceaux de bois, de feuilles sé­chées, de fi­celles et d’os d’ani­maux. L’ar­tiste af­fec­tionne les scènes où les per­sonnes se sentent pié­gées dans leur uni­vers et res­sentent un iso­le­ment pro­fond. C’est exac­te­ment le cas ici. Par­ti tra­vailler à Londres, Flet­cher re­vient chez lui, à Scun­thorpe, pour as­sis­ter à l’en­ter­re­ment de son cou­sin, Duane, dé­cé­dé de myo­pa­thie. Le jeune frère de ce der­nier, Da­vid Fox, 12 ans à l’époque, se laisse prendre en pho­to par Flet­cher qui est tou­ché par la dé­tresse du jeune gar­çon et l’en­vi­ron­ne­ment mor­bide de la si­tua­tion. Rien n’est vrai­ment pré­pa­ré, le pho­to­graphe sai­sit son jeune cou­sin avec son hoo­die en po­laire rouge et trop grand, de­vant une pa­lis­sade en mé­tal rouillé dé­li­mi­tant un jar­din. C’est la fa­çon qu’a Flet­cher d’éva­cuer les drames et an­goisses de l’exis­tence. Pour la pe­tite his­toire, 16 ans après la sor­tie de l’al­bum, Da­vid Fox dé­cla­re­ra dans la presse vou­loir in­ten­ter un pro­cès au groupe et au pho­to­graphe, parce que le cli­ché au­rait rui­né sa vie en pro­je­tant de lui une image dé­pré­cia­tive, fai­sant de lui un ob­jet de mo­que­rie dans son col­lège. D’autres au­raient rê­vé fi­gu­rer sur la po­chette d’un groupe à la mode. Afin de re­pla­cer l’al­bum dans son contexte mu­si­cal et es­thé­tique, “Pla­ce­bo” est pu­blié en juin 1996, soit du­rant les heures de gloire com­mer­ciale de la brit­pop, mou­ve­ment me­né tam­bour bat­tant par Pulp, Blur ou Oa­sis mais dont Pla­ce­bo ne s’est ja­mais vrai­ment ré­cla­mé. Les po­chettes brit­pop se jouent ha­bi­le­ment des codes es­thé­tiques et so­cié­taux en ayant re­cours à des pho­to­graphes de re­nom : re­ca­drage et sa­tu­ra­tion des cou­leurs d’un cli­ché de Charles He­witt pour le “Lei­sure” de Blur (août 1991) ; po­chette de Pe­ter Sa­ville avec le pho­to­graphe de mode Horst Diek­gerdes pour “This Is Hard­core” de Pulp (mars 1998). Quant aux po­chettes d’Oa­sis, ce sont des nids de ré­fé­rences per­son­nelles, mu­si­cales, ci­né­ma­to­gra­phiques, spor­tives... que ce soit “De­fi­ni­te­ly Maybe” (1994) ou “(What’s The Sto­ry) Mor­ning Glo­ry?” (1995). On voit chez ces jeunes gens le sens de l’iro­nie et du jeu qui cadre par­fai­te­ment avec leur ap­pré­hen­sion mu­si­cale post­mo­derne. Avec Pla­ce­bo, on fer­raille plu­tôt avec la bru­ta­li­té des émo­tions. Pas de re­lec­ture du pas­sé mu­si­cal, pas de pose ré­fé­ren­tielle, la pho­to de Flet­cher capte un drame qui n’a rien à voir avec la peine vé­cue par le su­jet — et ce se­ra pro­ba­ble­ment la source de la confu­sion de Da­vid Fox et la rai­son de son pro­cès. Ce drame, c’est l’ado­les­cence. Et tout dans ce cli­ché y ren­voie. Si la cou­leur verte sym­bo­lise sou­vent l’es­poir, ici le ton ver­dâtre, les dé­gra­dés de vert di­lués par les in­tem­pé­ries, les plaques de mé­tal ron­gées par la cor­ro­sion, ré­vèlent la toile de fond du quo­ti­dien ado­les­cent : un sen­ti­ment d’en­fer­me­ment et d’in­com­pré­hen­sion du monde adulte de­vant l’ébul­li­tion de son âme, ron­gée par les tour­ments sym­bo­li­sée par le sweat-shirt ru­ti­lant. Les manches trop grandes du vê­te­ment forment des en­tre­lacs ren­voyant aux che­mins tor­tueux à par­cou­rir, aux af­fec­tions psy­cho­lo­giques sou­vent contra­dic­toires, à cette dif­fi­cul­té de trou­ver un che­min qui li­bère des an­goisses exis­ten­tielles. Ces plis illus­trent aus­si les tur­pi­tudes des re­la­tions amou­reuses, les an­goisses liées aux sé­pa­ra­tions, sou­vent sans tact, comme le chante Brian Mol­ko sur “36 De­grees”. Le vê­te­ment, dis­pro­por­tion­né, met en exergue l’in­adé­qua­tion du corps ado­les­cent avec ce qu’il res­sent et ses as­pi­ra­tions sexuelles, ti­raillé entre le dé­sir de pas­ser à l’âge adulte pour vivre ses pul­sions et le re­fus de cette trans­for­ma­tion in­com­mo­dante, qui mène on ne sait où. La gri­mace, où les mains tirent exa­gé­ré­ment les traits vers le bas nous fait pen­ser au masque d’Ar­té­mis à double ex­pres­sion, uti­li­sé dans le théâtre clas­sique où la joie et le rire cô­toient in­ti­me­ment les pleurs et la peine, proxi­mi­té fré­quente à cet âge. Cette ex­pres­sion exa­gé­rée de la souf­france est un jeu avec celle-ci, une mise à dis­tance — n’est-ce pas, après tout, ce qu’es­saie de faire mu­si­ca­le­ment Brian Mol­ko ? On peut y voir, sans doute, de l’au­to­dé­ni­gre­ment, car l’ado­les­cent est cet être qui se mé­prise, qui manque d’es­time à son égard, ju­geant ses souf­frances in­avouables. Mais, il y a éga­le­ment cette rage de com­mu­ni­quer ce ma­laise aux adultes, de la mettre sous leur nez, comme s’ils l’igno­raient ef­fron­té­ment ou l’avait ou­bliée. Car, c’est aus­si un des en­jeux du rock de conser­ver cette fougue ado­les­cente. La puis­sance du dé­sir nais­sant et l’im­pos­si­bi­li­té de le réa­li­ser, l’iden­ti­té sexuelle et le trouble du choix, le re­cours à la drogue comme un exu­toire fac­tice. Ce ma­laise, Pla­ce­bo le par­court de long en large dans ses textes comme dans sa mu­sique. En gran­dis­sant, Brian Mol­ko et Pla­ce­bo trou­ve­ront leur voie et in­té­gre­ront le monde adulte. Ils as­sé­che­ront éga­le­ment leur dis­cours, au risque d’être ré­pé­ti­tifs ou, sans doute, trop vieux pour ex­pri­mer l’an­goisse ado­les­cente (“Tee­nage Ang­st” est l’un des singles ti­rés de l’al­bum) avec cré­di­bi­li­té. Pla­ce­bo, avec le temps et le suc­cès, en a fi­ni avec l’âge in­grat. Conclu­sion à la­quelle Da­vid Fox n’est mal­heu­reu­se­ment pas ar­ri­vé. ■

“Pla­ce­bo” Pla­ce­boPre­mière pa­ru­tion : 17 juin 1996

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