REEDITIONS

Tout sim­ple­ment, l’un des plus grands disques de rock

Rock & Folk - - Sommaire 616 - NI­CO­LAS UN­GE­MUTH

Ji­mi Hen­drix “ELEC­TRIC LA­DY­LAND 50TH AN­NI­VER­SA­RY DE­LUXE EDI­TION” Le­ga­cy/ So­ny Mu­sic

La plu­part des gens ré­tifs à l’oeuvre d’Hen­drix ne l’aiment pas pour de mau­vaises rai­sons : ses nom­breux, et si sou­vent mé­diocres imi­ta­teurs les ont dé­goû­tés à ja­mais des so­los de gui­tare élec­trique, des Stra­to­cas­ter (alors que ce fut l’en­gin de pré­di­lec­tion de Dick Dale dans un genre pour­tant très dif­fé­rent), du blues, des po­wer trios, de la gui­tare jouée avec les dents, on en passe et des meilleures. C’est le pri­vi­lège et le grand désa­van­tage des vrais in­ven­teurs : ils marquent tel­le­ment leur temps que leur fu­tur fi­nit par­fois par les des­ser­vir. In­ven­teur, Hen­drix en était un, au même titre que les plus grands com­pé­ti­teurs de son époque. Il ve­nait du R&B et du blues ; il en a fait autre chose : de la dy­na­mite. Un truc in­édit. Et même ceux qui pensent ne pas pou­voir le sup­por­ter de­vraient pour­tant bien ad­mettre que “Elec­tric La­dy­land” est non seule­ment l’un des plus grands chefs-d’oeuvre des six­ties, mais aus­si, et tout sim­ple­ment, l’un des plus grands disques de rock ja­mais en­re­gis­trés. Ce troi­sième et der­nier al­bum stu­dio de Ji­mi Hen­drix fête au­jourd’hui ses 50 ans, et, comme le mois der­nier, pour les Kinks de “Are The Vil­lage Green Pre­ser­va­tion So­cie­ty” ou ce mois-ci pour le Bob Dy­lan de “Blood On The Tracks”, le trai­te­ment est car­ré­ment hal­lu­ci­nant. Et ne s’adresse, comme d’ha­bi­tude avec ce genre d’ob­jet, qu’aux fans. Les­quels se dé­lec­te­ront du mas­te­ring, des trois CD et du Blu-ray (qui pro­pose, outre le do­cu­men­taire dé­jà pu­blié “At Last... The Be­gin­ning : The Ma­king Of Elec­tric La­dy­land”, une ver­sion 5.1 pour ceux qui ont l’équi­pe­ment idoine et la ver­sion sté­réo ori­gi­nale en 24-bit, 96kHz). Voi­ci pour les au­dio­philes. Le reste est consti­tué de dé­mos, de chutes, de prises al­ter­na­tives ain­si que du mer­veilleux “An­gel” (voir ce qu’en a fait Rod Ste­wart), et de “My Friend”, tous deux ex­clus de la ver­sion of­fi­cielle. Ca­deau ul­time pour les fans, le “Live At The Hol­ly­wood Bowl” cap­té le 14 sep­tembre 1968, connu des ma­niaques, sauf que cette fois-ci, le concert a été di­rec­te­ment en­re­gis­tré de­puis la console. En­fin, ar­rive le beau li­vret at­ten­du, et la po­chette — moche et clai­re­ment sous-ex­po­sée si­gnée Lin­da East­man plus connue sous le nom de McCart­ney — sou­hai­tée par Hen­drix à l’époque mais re­je­tée par sa mai­son de disque qui choi­sit la tout aus­si hi­deuse, mais plus mar­quante, ver­sion avec les bonnes femmes à poil (une autre, pré­sen­tant son vi­sage de pro­fil avec un grain énorme, n’est guère plus réus­sie : dé­ci­dem­ment, cette mer­veille n’a pas eu de chance en ce qui concerne ses vi­suels). Et puis, il reste l’al­bum... Il faut ac­cep­ter l’ef­fort im­mense : l’écou­ter comme si c’était la pre­mière fois. “Elec­tric La­dy­land” a été ma­jo­ri­tai­re­ment conçu en 1967, plus pré­ci­sé­ment entre juillet de cette an­née et jan­vier 1968. C’est-à-dire du­rant la grande an­née psy­ché­dé­lique. L’al­bum, qui est double (c’était en­core peu cou­rant à l’époque) s’en res­sent, et le ton est don­né dès l’ou­ver­ture “...And The Gods Made Love”, im­mé­dia­te­ment sui­vi d’un hom­mage ma­ni­feste à Cur­tis May­field, “Have You Ever Been (To Elec­tric La­dy­land)”. Et puis, ar­rivent les deux vé­ri­tables en­trées en ma­tière : la fu­rie de “Cross­town Traf­fic”, d’abord, comme de la soul su­per psy­ché­dé­lique et hea­vy, pleine d’idées gé­niales de pro­duc­tion, et le ma­ni­feste blues de plus de 14 mi­nutes “Voo­doo Chile”, mètre éta­lon du blues élec­trique post-Chi­ca­go qui a en­gen­dré tous ces pé­nibles bâ­tards vou­lant ri­va­li­ser avec le maître. La suite ne dé­bande pas (“Lit­tle Miss Strange” qui sonne comme les Who avec des gui­tares fluides, “Long Hot Sum­mer”, hy­per co­ol, le très fun­ky “Gyp­sy Eyes”) mais brille par­ti­cu­liè­re­ment pour quelques perles ma­jeures : le fée­rique et ul­tra psy­ché­dé­lique “Bur­ning Of The Mid­night Lamp”, l’ex­pé­rience soul jazz de “Rai­ny Day, Dream Away”, la grande mon­tée psy­ché tel­le­ment 1967 de “1983... (A Mer­maid I Should Turn To Be)” (tout comme l’in­ter­lude “Moon, Turn The Tides... Gent­ly Gent­ly Away”), et le mo­nu­ment ab­so­lu de l’al­bum, la re­prise de “All Along The Watch­to­wer”. Bob Dy­lan lui-même, pas très psy­ché­dé­lique, fut, pa­raît-il, sur le cul. Si­dé­ré d’en­tendre ce que Hen­drix avait fait de sa belle pe­tite chan­son folk : un en­gin tout en tur­bo, au mo­teur sur­gon­flé, dé­va­lant les au­to­routes spa­tiales tous azi­muts. Dieu sait que Dy­lan a été re­pris des mil­liers de fois, per­sonne ne l’a trans­for­mé de telle ma­nière. La ver­sion reste fas­ci­nante, avec ses cas­ta­gnettes, sa gui­tare acous­tique, sa gui­tare son­nant comme une slide, cette pro­duc­tion tel­le­ment mer­veilleuse, ces ef­fets so­nores et l’uti­li­sa­tion in­édite de la wah­wah, ce so­lo dan­tesque avec ces pro­gres­sions en oc­taves, sans doute son plus mé­mo­rable : c’est une per­fec­tion ab­so­lue. Que faire après ce­la ? Clore l’al­bum avec “Voo­doo Child (Slight Re­turn)”, blues ruis­se­lant de sueur, certes dif­fi­cile à écou­ter tant il a été mas­sa­cré de­puis son in­ven­tion par une ar­mée de pé­que­nauds sans scru­pules, mais tout de même mo­nu­men­tal, jus­te­ment in­fi­ni­ment pré­cieux car in­éga­lable. Et c’est ain­si que l’on at­teint, fi­na­le­ment, le som­met de cette py­ra­mide psy­ché­dé­lique à la­quelle ont par­ti­ci­pé Jack Ca­sa­dy (Jef­fer­son Air­plane), Brian Jones (Rol­ling Stones), Al Koo­per, les Sweet Ins­pi­ra­tions et Steve Win­wood (Traf­fic). La messe était dite, il y a un de­mi-siècle, dé­jà.

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