Ré­édi­tions

Ro­ky Erick­son avait trou­vé plus fort que lui

Rock & Folk - - Rééditions - PAR NI­CO­LAS UN­GE­MUTH

Bob Dy­lan “MORE BLOOD, MORE TRACKS — THE BOOT­LEG SE­RIES VOL 14” Co­lum­bia/ Le­ga­cy/ So­ny Mu­sic

Charles Fi­cat ayant par­fai­te­ment dit quelques pages plus haut les condi­tions mou­ve­men­tées dans les­quelles “Blood On The Tracks” fut conçu, on se contente de ré­su­mer... En 1974, Bob Dy­lan n’est plus à la fête. De­puis “John Wes­ley Har­ding” (1967), gé­nial contre­pied au psy­ché­dé­lisme, tout comme l’ex­cellent “Na­sh­ville Sky­line”, le Zim se re­trou­vait, après quelques an­nées où il avait ré­gné comme un pro­phète ab­so­lu (“Highway 61 Revisited”, “Blonde On Blonde”, sans par­ler de leurs pré­dé­ces­seurs), hors cir­cuit. Une sé­rie d’al­bums ra­tés (“Self Por­trait”, “New Mor­ning”, “Bob Dy­lan”) ren­dirent même ses plus dingues ad­mi­ra­teurs pour le moins per­plexes, même si le sou­ses­ti­mé “Pla­net Waves”, en­re­gis­tré avec le Band, de­vait sau­ver la mise, le­quel fut sui­vi par une tour­née triom­phale avec le même groupe, dé­bou­chant sur l’al­bum live “Be­fore The Flood”. Mais après ? L’époque était au glam rock, au rock pro­gres­sif, au hard rock, bref, à la sur­en­chère. Les grands groupes six­ties (Who, Rol­ling Stones) pas­saient dé­jà pour des di­no­saures et sor­taient leurs pre­miers mau­vais al­bums. Alors Dy­lan, en plein drame avec la mère de ses en­fants, Sa­rah, avec la­quelle il avait pas­sé les meilleures an­nées de sa vie à la cam­pagne, fit une fois de plus, le contraire de ce que son temps au­rait exi­gé. Il par­tit à New York, en­re­gis­tra en quatre jours le conte­nu de “Blood On The Tracks” avec des mu­si­ciens glo­ba­le­ment ano­nymes, mais ne fut pas sa­tis­fait du ré­sul­tat, qu’il fit écou­ter à son frère Da­vid, qui ac­quies­ça et lui pro­po­sa d’al­ler ré­en­re­gis­trer le truc dans sa bonne ville de Min­nea­po­lis avec d’autres mu­si­ciens tout aus­si in­con­nus. Dy­lan bou­cla tout ce­la en deux jours. En fin de compte, “Blood On The Tracks”, à sa sor­tie en jan­vier 1975, était un mé­lange de ces deux séances. Et l’im­pos­sible ar­ri­va : ce qui au­rait dû son­ner comme un al­bum to­ta­le­ment schi­zo­phrène se ré­vé­la d’une co­hé­rence ab­so­lue... Pour beau­coup, c’est son plus grand disque. Son “Exile On Main St” à lui : il n’y a au­cun tube, au­cun “Like A Rol­ling Stone”, au­cun “I Want You”, au­cun “Ab­so­lu­te­ly Sweet Ma­rie” ou “It’s All Over Now, Ba­by Blue”, mais une suite de chan­sons su­blimes, ma­jo­ri­tai­re­ment acous­tiques, aux textes mé­lan­co­liques, voire fiel­leux, évo­quant de ma­nière as­sez si­byl­line l’ef­fon­dre­ment de son couple, qui s’en­chaînent toutes à la per­fec­tion, fai­sant de l’al­bum un bloc par­fait, une vé­ri­table charge émo­tion­nelle. On y trouve des beau­tés à la pelle : “If You See Her, Say Hel­lo”, “Tan­gled Up In Blue”, “Simple Twist Of Fate”, “Shel­ter From The Storm”, “Li­ly, Ro­se­ma­ry And The Jack Of Hearts”, “You’re A Big Girl Now”, entre autres... Et ces mu­si­ciens, de New York et de Min­nea­po­lis, si loin de la mode des su­per­groupes et des al­bums de ses­sion­men pres­ti­gieux de l’époque, font des mi­racles sur ce chef-d’oeuvre d’une sim­pli­ci­té pro­pre­ment ahu­ris­sante, en par­ti­cu­lier pour 1975. Ce mo­nu­ment res­sort en deux ver­sions : l’une pro­pose en un CD l’in­té­gra­li­té des ver­sions new-yor­kaises, très bonnes, que cer­tains fans pré­fèrent même à celles de Min­nea­po­lis. L’autre est le qua­tor­zième vo­lume des “Boot­leg Se­ries” et sort le grand cham­bar­de­ment : prises al­ter­na­tives, ré­pé­ti­tions, ver­sions new-yor­kaises etc., pour six CD en tout. C’est le genre de bo­nus qu’on n’écoute gé­né­ra­le­ment qu’une fois avant de les re­mi­ser sur les éta­gères. Mais pas avec Dy­lan, qui, comme les mu­si­ciens de jazz, ne fai­sait ja­mais les choses deux fois de la même ma­nière. Ici, les tem­pos changent, les pa­roles aus­si, par­fois, la struc­ture du mor­ceau elle-même (ce qui rend d’ailleurs ses concerts aus­si fas­ci­nants que pé­rilleux : fut un temps où il au­rait été ca­pable de jouer “Mr Tam­bou­rine Man” en reg­gae). Le li­vret, ou plu­tôt le livre qui ac­com­pagne l’ob­jet mons­trueux pro­pose une tonne de pho­tos in­édites ain­si que les re­pro­duc­tions des car­nets sur les­quels le grand homme écri­vit les pa­roles de ces chan­sons di­vines, comme les évan­giles des an­nées 70. Ceux qui ont dé­jà “Blood On The Tracks” dans sa su­perbe ver­sion SACD pour­ront se conten­ter de la ver­sion simple, com­plé­ment par­fait du disque of­fi­ciel. Les fa­na­tiques de ce disque ca­pi­tal, au­then­tique chef-d’oeuvre, par ailleurs son der­nier en date, se fe­ront of­frir ce cof­fret qui compte par­mi les meilleurs de la sé­rie “Boot­leg” (avec le vo­lume 11, “The Ba­se­ment Tapes Com­plete” et le vo­lume 12, “The Cut­ting Edge 1965-1966”). On parle ici de choses très sé­rieuses...

Bob­bie Gen­try “THE GIRL FROM CHI­CKA­SAW COUN­TRY” UCM/ Ca­pi­tol (Im­port Gi­bert Jo­seph)

Le nir­va­na : huit CD com­pi­lant ses six al­bums pour Ca­pi­tol, le disque de duos avec Glen Camp­bell, et un live à la BBC qui n’avait été dis­po­nible que du­rant un Re­cord Store Day, un li­vret dé­men­tiel avec un texte im­pec­cable et des pho­tos ex­traor­di­naires, des dé­mos splen­dides, un son gran­diose. Tout ce­la est évi­dem­ment in­dis­pen­sable pour les fans de la gé­niale chan­teuse, d’au­tant que, en de­hors de “Ode To Billie Joe”, “Touch’Em With Love” ou “Fan­cy”, d’autres disques im­por­tants (“The Del­ta Sweete” ou “Patch­work”, son der­nier al­bum, sans par­ler du moyen mais très cor­rect “Lo­cal Gen­try”), avaient jus­qu’ici été peu ou mal ré­édi­tés, voire pas du tout. On en connait qui vont pleu­rer. Sur­tout que le mas­te­ring est à tom­ber : c’est tout juste si on ne voit pas la fé­line brune ap­pa­raître dans son sa­lon.

Phi­la­more Lin­coln “THE NORTH WIND BLEW SOUTH” Epic/ Ele­men­tal Mu­sic (Im­port Gi­bert Jo­seph)

Oh la beau­té in­con­nue ! Mais qui est donc ce Phi­la­more Lin­coln dont la splen­deur “The North Wind Blew South” n’était sor­tie en 1970, qu’aux Etats-Unis, au Ja­pon et au Ca­na­da avant de dis­pa­raître dans les pou­belles de l’His­toire ? Il s’ap­pe­lait en réa­li­té Ro­bert Crom­well John­son, bat­teur de son état ayant joué avec Brian Au­ger & The Tri­ni­ty puis Gra­ham Bond. Le gonze prit le nom de Phi­la­more Lin­coln du­rant le boom psy­ché­dé­lique lon­do­nien et en­re­gis­tra cet al­bum épa­tant sur NEMS, le la­bel de Brian Ep­stein, bé­né­fi­ciant,

par­mi les in­vi­tés, de quelques poin­tures comme Jack Bruce, Jim Ca­pal­di (Traf­fic), John McLaugh­lin, Her­bie Flo­wers, Gra­ham Bond ou Jim­my Page. L’al­bum fit un flop, et deux ans plus tard, Ro­bert Crom­well An­son/ Phi­la­more Lin­coln se re­ti­rait dé­fi­ni­ti­ve­ment du monde de la mu­sique. “The North Wind Blew South” est une sa­crée dé­cou­verte : pop, psy­ché­dé­lique et ma­gni­fi­que­ment or­ches­tré (des cordes d’une beau­té éton­nante), entre Ti­me­box, Ka­lei­do­scope, Fair­field Par­lour et Do­no­van, c’est un rêve bri­tish qui au­rait pu sor­tir trois ans plus tôt, en 1967, d’au­tant que l’in­di­vi­du était do­té d’une voix à la délicatesse ex­quise. La ré­vé­la­tion du mois (re­mas­te­ri­sa­tion su­blime).

Craig Smith “MAITREYA KALI – LOVE IS OUR EXIS­TENCE” Maitreya/ Ugly Things (Im­port Gi­bert Jo­seph)

Au rayon culte et énig­ma­tique, on doit dire qu’on n’avait ja­mais rien vu de ce ni­veau. Voyez donc... Craig Smith était un Ca­li­for­nien propre sur lui, ty­pique du Los Angles des six­ties où les Beach Boys et les Byrds en­so­leillaient un pays qui n’en avait pas be­soin, et où le Trou­ba­dour et le Sun­set Strip s’ap­prê­taient à sup­plan­ter le Scotch Of St James et Car­na­by Street. Ra­pi­de­ment, l’ado­les­cent se met à la mu­sique, avec suc­cès, joue avec les Good Time Sin­gers, puis les char­mants Pen­ny Ar­kade, dans un genre sun­shi­ne­pop dé­li­cieux. Ses com­po­si­tions sont re­prises par plu­sieurs té­nors, dont Glen Camp­bell (gé­né­ra­le­ment sour­cilleux sur les mor­ceaux qu’il s’ap­prê­tait à adap­ter), puis Craig Smith s’est in­té­res­sé à la mé­di­ta­tion trans­cen­dan­tale, a pris de l’acide, a fou­tu le camp, comme beau­coup de hip­pies, en Orient (Af­gha­nis­tan, Iran, Tur­quie, Né­pal). Dans l’un de ces coins per­dus, pro­ba­ble­ment vers Kan­da­har, Smith se se­rait fait dé­va­li­ser, kid­nap­per, ta­bas­ser et vio­ler à plu­sieurs re­prises. Il en est sor­ti pro­fon­dé­ment dé­ran­gé et abî­mé, s’est re­mis à voya­ger en Amé­rique du Sud, a en­re­gis­tré deux al­bums hy­per cultes (“Apache” et “In­ca” en 1971 et 1972) sous le so­bri­quet de Maitreya Kali. Il di­sait être une ré­in­car­na­tion de Jé­sus, Boud­dha et Hit­ler, avant de se pas­sion­ner pour les ex­tra­ter­restres : Ro­ky Erick­son avait trou­vé plus fort que lui. Le reste est une longue des­cente aux en­fers : hô­pi­tal psy­chia­trique, pri­son, puis mi­sère pour fi­nir à la rue SDF et mou­rir dans son sac de cou­chage au mi­lieu d’un ter­rain vague de Los An­geles en 2012. Cette com­pi­la­tion réunit des mor­ceaux en­re­gis­trés entre 1966 et 1971, col­lec­tés par son frère, et le pas­sion­nant et très tou­chant li­vret est si­gné par Mike Stax, jour­na­liste émé­rite pour le ma­ga­zine Ugly Things spé­cia­li­sé dans toutes choses psy­ché­dé­liques, qui lui a consa­cré un livre en­tier qu’on va s’em­pres­ser de lire (“Swim Th­rough The Dark­ness : My Search For Craig Smith And The Mys­te­ry Of Maitreya Kali”). Craig Smith/ Maitreya Kali, sans at­teindre le gé­nie d’un Neil Young ou d’un Skip Spence, écri­vait de belles chan­sons acous­tiques qu’il chan­tait avec une voix splen­dide et, la chro­no­lo­gie le montre, de­ve­nant mu­si­ca­le­ment de plus en plus bi­zarre. La cu­rio­si­té du mois.

The Bar­ra­cu­das “DROP OUT WITH THE BAR­RA­CU­DAS” Mu­sic On CD/ Par­lo­phone (Im­port Gi­bert Jo­seph)

Par­ti­cu­liè­re­ment po­pu­laires en France, les Bar­ra­cu­das sont ap­pa­rus en 1981 à la grande époque de tous les re­vi­vals : re­vi­val mod, re­vi­val ska, re­vi­val ro­cka­billy, re­vi­val psy­ché­dé­lique. Re­vi­va­listes, ils l’étaient vis­cé­ra­le­ment — for­cé­ment, avec des chan­sons ti­trées “(I Wish It Could Be) 1965 Again”— mais leur pro­blème, dès ce pre­mier al­bum su­per­be­ment ré­édi­té et re­mas­te­ri­sé in­cluant rien de moins que onze bo­nus, c’est qu’ils étaient in­ca­pables de dé­ci­der dans quel re­vi­val au juste ils comp­taient s’ins­crire : surf (“Sur­fers Are Back”, “Sum­mer Fun”, qui sonne comme les Ra­mones se pre­nant pour les Beach Boys, ce qui leur est sou­vent ar­ri­vé), néo-Byrds (“I Can’t Pre­tend”), ga­rage, gen­ti­ment psy­ché­dé­liques ou mé­lo­diques comme les Fla­min’ Groo­vies de la pé­riode

“Shake Some Ac­tion”. Le ré­sul­tat de ce bouillon de culture est un peu bor­dé­lique, mais le groupe de Je­re­my Gluck et Ro­bin Wills sonne au­jourd’hui comme une belle carte pos­tale lon­do­nienne de ces an­nées-là, évo­quant par ailleurs et par ha­sard la scène Pais­ley Un­der­ground qui se dé­ve­lop­pait alors de l’autre cô­té de l’at­lan­tique, et rap­pel­le­ra à beau­coup de lec­teurs une ado­les­cence ob­sé­dée par ce genre de pe­tits maîtres, ja­mais gé­niaux (ces An­glais n’avaient pas le ta­lent ni les com­po­si­tions des Dogs avec les­quels ils étaient amis) mais tou­jours char­mants. “Now­pu­ti­tall to­ge­ther:Ba-ba-ra-ra-cu-cu-da-das!”

Bar­ry Adam­son “ME­MEN­TO MORY” Mute

D’abord Ma­ga­zine, en­suite les Bad Seeds. En terme de cur­ri­cu­lum vi­tae, on connaît pire (même si Kid Con­go Po­wers a fait en­core plus fort et John McGeoch aus­si bien). Mais le Bri­tan­nique, bas­siste à l’ori­gine, est éga­le­ment ado­ré par une mul­ti­tude de fans ap­pré­ciant en se­cret ses nom­breux al­bums so­lo qui, bien avant que le phé­no­mène ne soit ré­vé­lé par l’éphé­mère mou­ve­ment dé­si­gné sous l’ap­pel­la­tion tri­phop à la fin des an­nées 90, re­po­saient lour­de­ment sur la vé­né­ra­tion d’Adam­son pour les mu­siques de films, John Bar­ry en tête, mais éga­le­ment Ber­nard Herr­mann ou La­lo Schi­frin, voire En­nio Mor­ri­cone. C’est éga­le­ment lui qui a lar­ge­ment contri­bué à dé­ve­lop­per le concept de mu­si­ques­de­films ima­gi­naires. Pour ceux qui n’ose­raient pas se lan­cer dans l’achat de ses nom­breux al­bums so­lo, cette com­pi­la­tion est l’en­gin idéal pour pé­né­trer son uni­vers hau­te­ment ci­né­ma­to­gra­phique, même s’il in­clue d’au­then­tiques chan­sons — et la voix de l’ar­tiste est su­perbe — ain­si que, pour les nos­tal­giques, “Pa­rade” avec Ma­ga­zine, et le my­thique et très dan­ge­reux “From Her To Eter­ni­ty” avec Nick Cave et les Bad Seeds. Un ré­su­mé par­fait pour une car­rière fran­che­ment sin­gu­lière.

Hol­ger Czu­kay “MOVING PIC­TURES”, “MO­VIES”, “ROME RE­MAINS ROME”, “RA­DIO WAVE SUR­FERS”, “DER OSTEN IST ROT”, “FULL CIRCLE”, “CANAXIS” Mute

Les fans du gé­nie de Can ont de quoi pas­ser l’hi­ver et te­nir jus­qu’à l’été : plu­sieurs al­bums du mu­si­cien bi­douilleur sor­tis à l’ori­gine entre 1969 et 1993 sont ar­ri­vés dans les bacs. Des disques évi­dem­ment ex­pé­ri­men­taux, sur les­quels Czu­kay ouvre les vannes entre brui­tisme, mu­sique du monde, col­lages et ré­pé­ti­tions, où per­cus­sions dé­li­rantes et syn­thé­ti­seurs en roue libre s’en donnent à coeur joie. L’al­bum “Full Circle”, qui le voit re­joint par son vieux com­plice Ja­ki Lie­be­zeit et son élève le plus stu­dieux et le plus no­toire, Jah Wobble (qui ne se­rait rien sans lui) en per­sonne, est une bonne en­trée en ma­tière.

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