ROY OR­BI­SON

Il y a trente ans, alors qu’il était en train de vivre un écla­tant retour, décédait le chan­teur texan. Les der­niers jours du plus sen­ti­men­tal des ro­ckers.

Rock & Folk - - Sommaire - Be­noît Sa­ba­tier

“Il di­sait que c’était trop rare d’avoir une se­conde chance, hors de ques­tion de la gâ­cher”

ROY OR­BI­SON VIENT DE FI­NIR UNE GROSSE TOURNEE. SANS SE FA­TI­GUER, SANS IN­CI­DENT, CONTRAI­RE­MENT A LA PRECEDENTE — CELLE OU IL EST MORT. Pour ac­com­pa­gner ce Ho­lo­gram Tour 2018, le dé­funt sort un nou­vel al­bum, où sa voix sur­na­tu­relle est ac­com­pa­gnée par le Lon­don’s Royal Phil­har­mo­nic Or­ches­tra — et ses fils : ses des­cen­dants se cré­ditent tous sur le pro­jet. Une ré­sur­rec­tion, c’est dé­jà beau­coup, plu­sieurs res­sus­ci­ta­tions, on croit rê­ver. “In Dreams” ver­sion ho­lo­gramme, cau­che­mar. Roy Or­bi­son avait dé­jà été ex­hu­mé une pre­mière fois, en 1987. Une re­nais­sance en­core plus im­pro­bable, même si à l’époque il était vi­vant. Le chan­teur ra­mait de­puis vingt ans, la tra­ver­sée du dé­sert sem­blait sans fin. Au mieux, on croyait cet homme de Néan­der­tal à la re­traite dans sa grotte, au pire, dis­pa­ru avec les Car­no­tau­rus. Et puis subitement, de nou­veau, il connaît les hon­neurs. Un film dé­terre un de ses tubes, les plus grandes stars lui pro­posent une col­la­bo­ra­tion, ses mor­ceaux re­trouvent les charts, il pré­pare un al­bum at­ten­du comme ja­mais, tout le mi­lieu n’a plus que son nom à la bouche... Mais ce retour sur le de­vant de la scène, il n’a pas le temps d’en pro­fi­ter : il casse sa pipe.

Il s’ap­pelle Da­vid Lynch, son film s’in­ti­tule “Blue Vel­vet” et il ne cesse de ré­pé­ter au com­po­si­teur qu’il fou­tra son long-mé­trage à la pou­belle si son “In Dreams” n’y fi­gure pas

On a le sen­ti­ment qu’il meurt très vieux, il avait 52 ans — il a tou­jours res­sem­blé à une sym­pa­thique grand-mère, même à ses dé­buts. Son co­me­back in­es­pé­ré, il le doit à un mal­en­ten­du, une pro­po­si­tion qu’Or­bi­son a vou­lu re­fu­ser. Contexte de l’époque : trente ans après ses dé­buts, en 1986, l’heure est à Prince ou aux Beas­tie Boys, or Roy vient de par­ti­ci­per à un disque ras­sem­blant la fine fleur des has-been — Carl Per­kins, John­ny Cash et Jer­ry Lee Le­wis. Le Rock And Roll Hall Of Fame est créé, on y ho­nore El­vis, Chuck Ber­ry, Bud­dy Hol­ly, mais sur­tout pas lui. Le bi­no­clard s’est ins­tal­lé à Los An­geles, com­ment tue-t-il le temps ? En pas­sant ses jour­nées aux Al­coo­liques Ano­nymes. Même pas pour lui — il n’est ac­cro qu’au Co­ca. Il y ac­com­pagne sa femme Bar­ba­ra, qui a en­fin dé­ci­dé de lâ­cher le gou­lot. Bar­ba­ra gère les af­faires de Roy. C’est-à-dire : elle colle des pro­cès à tous ceux qui uti­lisent les hits de son ma­ri — en­re­gis­trés entre 1960 et 1964, quand El­vis se fo­ca­li­sait sur Hol­ly­wood, juste avant que les Beatles ne raflent tout : Roy règne alors comme roi du rock. Il est main­te­nant la mas­cotte des AA, il s’y fait plein de co­pains, écoute les ré­cits de vies bri­sées, com­pa­tit, lui qui a tra­gi­que­ment per­du sa pre­mière femme, Clau­dette, et deux de ses en­fants, lui qui vient de re­prendre con­tact avec Jé­sus. Mais voi­là, à l’été 1986, un trouble-fête qui passe un coup de fil. Un réa­li­sa­teur qui de­mande à Roy la per­mis­sion d’uti­li­ser un de ses vieux hits, “In Dreams”. Il ne cesse de ré­pé­ter au com­po­si­teur qu’il est son idole, qu’il fou­tra son long-mé­trage à la pou­belle si “In Dreams” n’y fi­gure pas. Il s’ap­pelle Da­vid Lynch, in­con­nu au ba­taillon, son film s’in­ti­tule “Blue Vel­vet”, jouent de­dans Den­nis Hop­per et Isa­bel­la Ros­sel­li­ni, la belle af­faire. Non mer­ci, Roy dé­cline la pro­po­si­tion — il sort de deux ex­pé­riences ci­né­ma­to­gra­phiques foi­reuses, “Li­ving Le­gend” et “Roa­die” — tient trop à cette chan­son, pré­fère pas­ser son tour et re­tour­ner pei­nard aux AA. Il in­forme Bar­ba­ra de l’échange, qu’elle sur­veille le dos­sier et traîne ce Lynch de­vant les tri­bu­naux en cas d’en­torse. Elle est sobre et l’en­gueule : ché­ri, tu ne vas pas in­dé­fi­ni­ment jouer avec Carl Per­kins, c’est en­fin un type dans le vent qui t’ap­pelle, saute sur l’oc­ca­sion ! Le born again file donc son feu vert au réa­li­sa­teur. Et puis il voit le film : “Une hu­mi­lia­tion. Les pa­roles de ‘In Dreams’ étaient dé­tour­nées pour par­ler d’un deal de drogue. Je me suis dit : ‘Mais dans quel monde vi­vons-nous ?!’ ” C’est li­mite crise car­diaque : la chan­son re­vient quand le psy­cho­pathe (Den­nis Hop­per) tor­ture le hé­ros, elle est aus­si chan­tée en play­back par le dea­ler. Lynch : “Ces pa­roles, cette émo­tion, elles si­gni­fient quelque chose d’in­time pour leur au­teur, Roy. La chan­son, uti­li­sée dans une si­tua­tion par­ti­cu­lière, peut prendre une autre si­gni­fi­ca­tion. La fa­çon dont elle est uti­li­sée dans mes deux scènes n’a pas plu à Roy.” Seul Or­bi­son ful­mine : “Blue Vel­vet” re­çoit un ac­cueil eu­pho­rique, tout le monde s’ex­ta­siant sur l’uti­li­sa­tion de “In Dreams”. De­vant un tel em­bal­le­ment, l’homme aux lu­nettes noires ral­lie l’avis de sa femme — ne pas cra­cher dans la soupe. Vir­gin, qui vient de se do­ter d’une di­vi­sion amé­ri­caine, le contacte jus­te­ment. Jeff Aye­roff, boss de Vir­gin Ame­ri­ca : “J’ai un res­pect ab­so­lu pour Da­vid

Lynch et s’il voyait que la mu­sique de Roy pou­vait res­ter ac­tuelle, j’avais

une mis­sion : concré­ti­ser cette re­mise en selle.” Le chan­teur n’avait plus ac­cès qu’à des la­bels de se­conde zone : il saute sur l’oc­ca­sion, ré­en­re­gistre “In Dreams”. Pour le clip, quelles images uti­li­ser ? Pour­quoi pas celles de “Blue Vel­vet” ? C’est le monde à l’en­vers : Bar­ba­ra de­mande l’au­to­ri­sa­tion à Lynch. Da­vid pro­pose car­ré­ment de réa­li­ser le clip. “In Dreams” re­de­vient un hit, 26 ans plus tard. Roy en pro­fite pour ré­en­re­gis­trer tous ses vieux tubes, re­grou­pés sur une com­pi­la­tion in­ti­tu­lée “In Dreams”. Et voi­là Or­bi­son in­tro­ni­sé au Rock And Roll Hall Of Fame, avec dis­cours fa­na­tique de Bruce Spring­steen. Hol­ly­wood lui ré­clame deux nou­veaux mor­ceaux : pour l’adap­ta­tion du “Moins Que Zé­ro” de Bret Easton El­lis, et “Hi­ding Out”, film pour le­quel il ré­en­re­gistre “Crying” avec KD Lang — Gram­my Award. Le té­lé­phone d’Or­bi­son, muet de­puis 20 ans, sonne fré­né­ti­que­ment.

Les Grem­lins Trem­blants

Bo­no écoute en boucle la BO de “Blue Vel­vet”, le soir dans sa chambre d’hô­tel. Il est en plein triomphe du Jo­shua Tree World Tour. Il se ré­veille avec une chan­son dans la tête. Ce n’est pas “In Dreams” ? Il la joue à ses ca­ma­rades. The Edge confirme : on di­rait du Or­bi­son, mais ce n’en est pas. Le groom les in­ter­rompt : “Il y a là un cer­tain Roy Or­bi­son avec sa femme, ils vou­draient vous sa­luer, je les ren­voie ?” Les Ir­lan­dais et le bi­no­clard sym­pa­thisent, Bo­no joue sa chan­son, “She’s A Mys­te­ry To Me”, Roy se montre très in­té­res­sé : il est à Londres pour ren­con­trer le pro­duc­teur Jeff Lynne, il ai­me­rait que ce mor­ceau s’ajoute à ceux qu’il a pré­pa­rés. Jeff Lynne fi­nit alors de pro­duire George Har­ri­son. Il an­nonce au Beatle la grande nou­velle : je vais par­ti­ci­per au nou­veau Roy Or­bi­son ! Har­ri­son : “On pour­rait mon­ter un groupe avec lui ! On s’ap­pel­le­rait les Grem­lins Trem­blants !” Pen­dant que l’al­bum d’Har­ri­son, “Cloud Nine”, de­vient un suc­cès pla­né­taire, Roy et Lynne se mettent au bou­lot, fai­sant le tri dans toutes les dé­mos, celles of­fertes par U2, El­vis Cos­tel­lo, le gui­ta­riste des Sex Pis­tols, les com­po­si­teurs de “Like A Vir­gin”... Tom Pet­ty se joint aux ses­sions. Har­ri­son a be­soin d’une face B pour un nou­veau single, il pro­pose à la pe­tite troupe de l’épau­ler. Bob Dy­lan prête son stu­dio. Voi­là donc tout le monde chez Dy­lan en train d’en­re­gis­trer “Handle With Care”. Har­ri­son fait écou­ter le ré­sul­tat au boss de War­ner : “Tu es cin­glé, George ? C’est pas une face B ça, c’est un hit ! Tu peux

pas, avec tes pe­tits co­pains, faire neuf autres mor­ceaux ?” Bob, Jeff et Tom se rendent à un concert d’Or­bi­son, George se met à ge­nou et fait la de­mande : ac­ceptes-tu Roy d’être un Tra­ve­ling Wil­bu­ry ? The Big O met de cô­té l’en­re­gis­tre­ment de son al­bum et s’en va rou­cou­ler avec ses aminches. L’am­biance est joyeuse, le doyen s’éclate, aux pe­tits oi­gnons — ses potes le gra­ti­fiant du meilleur mor­ceau : “Not Alone Any­more”,

tu n’es plus seul. L’af­faire Tra­ve­ling Wil­bu­rys en boîte, le Texan se re­met sur son propre al­bum. Il a le choix, uti­lise dif­fé­rents pro­duc­teurs, re­crute des mu­si­ciens pres­ti­gieux (Al Koo­per, Jim Kelt­ner, Steve Crop­per, Mit­chell Froom), mais il reste un pro­blème : trop de mor­ceaux.

Le temps de faire le tri, il va as­su­rer la pro­mo des Wil­bu­rys, leur al­bum sor­tant le 25 oc­tobre 1988. Les notes de po­chettes sont écrites par Mi­chael Pa­lin, un Mon­ty Py­thon. Har­ri­son : “Un ami à moi, et ce qui m’a le plus bluf­fé, c’est que Roy était fan, il connais­sait par coeur leurs sketchs, il nous chan­tait, en la mi­mant, “Sit On My Face And Tell Me That You Love Me” : crise de rire.” L’al­bum car­tonne, Or­bi­son n’a ja­mais été aus­si heu­reux, au­tant qu’à son époque de gloire, 25 ans plus tôt. Le chré­tien se confie au NME : “Et ce n’est pas fi­ni, il reste en moi beau­coup de chan­sons que je n’ai pas en­core écrites, de disques que je n’ai pas en­re­gis­trés : chaque jour­née est une bé­né­dic­tion, Roy Or­bi­son fait de la mu­sique à nou­veau !” Le 17 no­vembre, son al­bum est mixé, des cas­settes pro­mos en­voyées aux jour­na­listes. Nick Kent cé­lèbre ce retour : “Cette pop contem­po­raine, vé­ri­ta­ble­ment luxueuse, al­lie ac­ces­si­bi­li­té et pro­fon­deur des sen­ti­ments, le tout sou­li­gné par le chant d’Or­bi­son — tech­ni­que­ment pro­ba­ble­ment

le meilleur de sa car­rière.” Dans deux mois doit sor­tir “Mys­te­ry Girl”, Roy donne des in­ter­views à la chaîne, tous les mé­dias louant cette idole lo­quace, char­mante. Face à une jour­na­liste sué­doise, le 29 no­vembre, Roy se plaint d’une ter­rible mi­graine, mais ce n’est pas très grave, dès le len­de­main il re­tourne comme conve­nu aux Etats-Unis, alors que Bar­ba­ra s’envole pour l’Al­le­magne, voir sa fa­mille et s’oc­cu­per du bu­si­ness. Or­bi­son n’en pro­fite pas pour se la cou­ler douce : les Wil­bu­rys étant en haut des charts, il est ré­cla­mé en so­lo par­tout, ac­cepte un maxi­mum de concerts. Il fi­nit un show à Bos­ton sur les ro­tules, ce qui ne l’em­pêche pas de jouer dans la fou­lée à Cle­ve­land. Avant de re­par­tir tour­ner un clip à Londres, il fait une pause chez sa mère, dans le Ten­nes­see — où crèchent aus­si son fils Wes­ley et son frère Sam­my. Il passe la jour­née du 6 dé­cembre à pra­ti­quer sa pas­sion avec Ben­ny Bir­ch­field, son conduc­teur de bus, son ami : faire vo­ler des pe­tits avions ra­dio­com­man­dés. Sa der­nière joie sur terre. Il dîne en­suite chez Ben­ny : “On a man­gé tôt, à 17 h 30, en­suite Roy est ren­tré dor­mir chez sa mère.” A 23 h 00, le chauf­feur re­çoit un coup de fil de Sam­my : son frère est éva­noui dans la salle de bain. Ben­ny se pointe dare-dare, ar­ri­vant en même temps que les am­bu­lan­ciers. Du­rant une de­mi-heure, ces der­niers tentent de ré­ani­mer le chan­teur, n’y par­viennent pas, l’em­barquent à l’hô­pi­tal. Les doc­teurs ne peuvent rien : Roy Or­bi­son est dé­cla­ré mort à 23 h 54. Crise car­diaque. L’of­fi­cier d’état ci­vil qui en­re­gistre l’avis de dé­cès est le même qui avait consi­gné ce­lui de Clau­dette, 22 ans plus tôt.

Une se­conde chance

Jeff Lynne : “J’étais en An­gle­terre, on me té­lé­phone : ‘Mon­sieur Or­bi­son est mort’, et ça rac­croche. Je n’ai ja­mais su de qui pro­ve­nait cet ap­pel.” Tom Pet­ty : “Roy était si heu­reux que les Wil­bu­rys soient disque de pla­tine.” The Big O ne goû­te­ra pas aux cri­tiques di­thy­ram­biques qui ac­cueillent la sor­tie de “Mys­te­ry Girl”, moins de deux mois après son dé­cès. Ni à son nou­veau triomphe po­pu­laire : ja­mais en trente ans de car­rière il n’a au­tant ven­du un al­bum — dans le top 10, si­mul­ta­né­ment avec ce­lui des Wil­bu­rys. En 1990 sort le film “Pret­ty Wo­man”, puis, deux ans plus tard, sont ras­sem­blés dans “King Of Hearts” les mor­ceaux no­nu­ti­li­sés pour “Mys­te­ry Girl”. L’al­bum ren­contre un ac­cueil plus tiède. Le co­me­back est ter­mi­né. Roy est mort, vivent ses chan­sons et sa voix. Ses quatre oc­taves se­raient uti­li­sées pour vendre des lé­gumes sur­ge­lés qu’on res­te­rait hyp­no­ti­sé. “Le plus grand chan­teur au monde” : c’est le King El­vis lui-même qui le di­sait. Or­bi­son ne jouait pas au faux mo­deste : “J’ai tou­jours été amou­reux de ma voix. J’aime com­ment elle sonne, j’aime la faire chan­ter, donc je n’ar­rête pas de le faire.” Jus­qu’au bout. Bar­ba­ra se re­mé­more les der­niers jours : “Nous n’ar­rê­tions pas de lui dire qu’il tra­vaillait trop, il ne vou­lait rien en­tendre. Il fal­lait tou­jours qu’il bosse plus, plus en­core que ce qu’on at­ten­dait de lui. Il di­sait que c’était trop rare d’avoir une se­conde chance, hors de ques­tion de la gâ­cher.”

Le born again est dead again, dé­fi­ni­ti­ve­ment. Pas son chant, im­mor­tel.

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