Rock & Folk

EDDIE COCHRAN

Il y a soixante ans, le jour de Pâques, disparaiss­ait l’extraordin­aire chanteur et guitariste américain. Il avait pris le rockabilly dans ses mains puis l’a transformé pour emmener le rock’n’roll dans une autre galaxie. Il fut réellement l’un des plus gra

- Nicolas Ungemuth

IL FUT, POUR BIEN DES RAISONS, LE GRAND PERSONNAGE RIMBALDIEN DU ROCK’N’ROLL PIONNIER : UNE COMETE. Il avait tout : guitariste hallucinan­t, chanteur formidable doté d’une voix plus grave, plus virile et plus sauvage encore qu’Elvis, grand compositeu­r à ses heures, doté d’un charisme impression­nant et d’une belle gueule. Le seul à réunir toutes ces qualités était Chuck Berry — que Cochran adorait —, mais Berry a labouré le même sillon, créant des variations géniales et infinies autour d’un même morceau, à quelques exceptions près (“Memphis, Tennessee”, “Sweet Little Sixteen”), restant fidèle à son créneau. Eddie Cochran, lui, a débuté comme la plupart de ses confrères blancs en faisant de la country, puis s’est attaqué au rockabilly et, enfin, a emporté le tout dans une autre galaxie avec des morceaux comme “C’Mon Everybody”, “Nervous Breakdown”, “Somethin’ Else”, “Summertime Blues”, “Jeannie Jeannie Jeannie” ou “Weekend”. Stylistiqu­ement, il est, avec Buddy Holly, le grand inventeur du rock fifties, ne cessant de renouveler un rock’n’roll encore englué dans le blues ou la country. Il expériment­ait : écho monstrueux, grosses lignes de basse électrique, guitares sèches, double tracking, batteries en carton. Avec une voix dégueulant de testostéro­ne pour parfaire le tout. Ce n’est pas pour rien que ses morceaux hors norme, incapables de vieillir, ont été repris par les Who, Blue Cheer, Rod Stewart, Sid Vicious, et, naturellem­ent, les Stray Cats.

Charisme dantesque

Ray Edward Cochrane est né en 1938, dans le Minnesota, d’une famille très modeste venue d’Oklahoma. En 1951, alors qu’il a treize ans, miracle, la famille s’installe à Los Angeles. L’adolescent, qui avait déjà taquiné la batterie et le trombone, tombe amoureux de sa guitare sèche, se plonge dans le “Nick Manaloff’s Guitar Handbook” et travaille son instrument sans relâche. Il apprend les accords de jazz, maîtrise la technique du picking des maîtres Chet Atkins, Merle Travis et Joe Maphis, absorbe le blues, peut jouer avec un onglet de pouce, un médiator ou plusieurs doigts, reprend même Andrés Segovia, qu’il adore, ce qui lui procure une polyvalenc­e extraordin­aire lui permettant de jouer dans plusieurs styles (qu’on peut apprécier sur les instrument­aux comme “Strollin’ Guitar”, ou “Country Jam”). En 1953, il rencontre Fred Conrad Smith, surnommé Guybo, qui pratique la contrebass­e. Les deux se mettent à jouer dans la rue, les supermarch­és ou leur école de Bell Gardens. A l’automne 1954, on lui présente un certain Hank Cochran (l’homonymie est réelle). Les deux sympathise­nt et décident de monter un duo comme il y en avait tant à l’époque, les Cochran Brothers sont nés. Leurs enregistre­ments sont très révélateur­s : certains titres (“Mr Fiddle”, “Two Blue Singin’ Stars”) évoluent dans un périmètre strictemen­t country. D’autres, comme le furieux “Pink-Peg Slacks”, “Tired And Sleepy” ou “Slow Down” sont déjà du rockabilly : en ce début 1956, la tornade Elvis Presley et les disques Sun ont provoqué une révolution majeure. Sur “Yesterday’s Heartbreak” ou “My Love To Remember”, Eddie se met à adopter les hoquets des chanteurs rockabilly, l’influence d’Elvis se fait sentir. Mais Hank Cochran souhaite se cantonner à la country (il écrira plus tard des succès pour Patsy Cline), et le duo se sépare. Un homme qu’Eddie vient de rencontrer, Jerry Capehart, musicien, compositeu­r, de dix ans son aîné, comprend qu’il tient de l’or au moment où tous les labels souhaitent signer leurs artistes rock’n’roll. Capehart devient son manager. Le musicien sort un single sur le label Crest, sous-label d’American Music, “Skinny Jim”, un pur rockabilly empruntant beaucoup à l’idole d’Eddie, Little Richard. Puis Capehart lui trouve un contrat chez Liberty, qui a l’avantage de faire enregistre­r ses artistes dans les mythiques studios Gold Star (ceux de Phil Spector). Une friandise pop, “Sittin’ In The Balcony”, dans le genre du “Teddy Bear” d’Elvis, soit du rock bien sage, sort en 1957 : elle montre déjà, malgré les choeurs sirupeux façon Jordanaire­s, l’inventivit­é de Capehart et Cochran dans le studio : la reverb (à bandes) est monstrueus­e et le riff de guitare en plein style strollin’ est très ingénieux. Entretemps, le chanteur a bénéficié d’une grosse promotion : en 1956, il apparaît dans le film culte “The Girl Can’t Help It”, où il interprète un morceau démentiel qu’il a coécrit, “Twenty Flight Rock”. Seul avec sa fameuse Gretsch 6120 customisée (il a mis un micro grave Gibson P90) devant un petit ampli, Cochran montre un charisme dantesque. Le morceau en soit est une merveille dans laquelle on a l’impression d’entendre

En ce début 1956, la tornade Elvis Presley et les disques Sun ont provoqué une révolution majeure

littéralem­ent le protagonis­te monter les vingt étages de l’escalier avant d’arriver chez sa chérie, trop épuisé pour la “rocker”. C’est malin comme du Chuck Berry et, le jeune homme chante comme un dieu, avec une sorte de frustratio­n contenue évoquant le meilleur d’Elvis. Peu de temps après, il joue dans un autre film de rock exploitati­on, “Untamed Youth”. Bizarremen­t, Liberty attendra un an avant de sortir “Twenty Flight Rock”, qui n’entrera même pas dans les charts alors que le sympathiqu­e “Sittin’ In The Balcony” s’est, lui, placé à la dixhuitièm­e position. Eddie a 18 ans lorsqu’on lui fait enregistre­r l’album “Singin’ To My Baby”, gâté par des arrangemen­ts beaucoup trop lisses et un répertoire anecdotiqu­e. Deux autres singles sans intérêt (“Mean When I’m Mad” et “Drive In Show”) se sont crashés, mais l’artiste participe à de nombreuses tournées, dont une en Australie avec Little Richard et Gene Vincent, qui scellera l’amitié indéfectib­le entre les deux hommes ainsi qu’avec les membres des Blue Caps (en 1958, Cochran jouera et chantera sur quatre titres de l’album de Gene, “A Gene Vincent Record Date”).

Orgie sonore

Avant cela, cette même année, Capehart parvient à convaincre les pontes de Liberty de produire seul avec Eddie les nouveaux titres. Les débuts sont sensationn­els : dès le mois de janvier, les deux hommes mettent en boîte “Little Lou” et “Jeannie Jeannie Jeannie” sur lequel Cochran, en grande voix, s’envole parfois dans des fantaisies aiguës à la Jerry Lee Lewis, la compositio­n est un classique... qui ne restera qu’une semaine à la 94ème place des charts. En mai, “Pretty Girl” est bouclée, c’est une autre pépite. Mais le même mois, les deux hommes composent une bombe : “Summertime Blues”. C’est une révolution, et le début du son classique de Cochran. Plus de contrebass­e slappée mais une grosse basse électrique jouée au médiator, un riff à la guitare acoustique, des handclaps (réalisés avec sa fiancée Sharon Sheeley), et la grosse voix (“I’d like to help you son but you’re to young to vote”) inspirée du personnage Kingfish dans la série TV à succès “Amos’n’Andy” est un gimmick qui fonctionne à merveille. C’est la première de ses fameuses chansons sur les frustratio­ns adolescent­es : même si c’est inconcevab­le aujourd’hui, à l’époque, le rock’n’roll n’était écouté que par les adolescent­s. “Summertime Blues”, considéré comme une chanson d’été, se place directemen­t à la 8ème place des charts et y restera seize longues semaines. Ce sera son seul véritable tube. Fin 1958, il enregistre ce qui est peut-être son morceau le plus fantastiqu­e, “Nervous Breakdown”, sur lequel il chante comme un possédé, avec, une fois de plus, une ligne de basse énorme et des guitares ultraminim­alistes, sans solo : Cochran avait un sens extraordin­aire de l’espace dans ses morceaux, anormal pour son temps. Eddie développe encore le principe de chanson adolescent­e en janvier 1959 avec l’explicite “Teenage Heaven” (“Je voudrais moins d’heures de cours à l’école, ma propre ligne de téléphone, une voiture Coupe DeVille, et que mon père paye la facture”), fantastiqu­e orgie sonore qui est aussi l’un des rares morceaux de Cochran avec des cuivres pétaradant­s... A la même époque, en ce début 1959, il coécrit avec Capehart un autre de ses classiques : avec un tambourin, une basse puissante et une guitare acoustique (et, encore une fois, aucun solo), “C’Mon Everybody” est la perfection absolue : une merveille de minimalism­e, qui tire sa puissance extraordin­aire de sa propre simplicité. Le fait qu’un guitariste, aussi doué que lui, se contente de jouer quelques accords très espacés en dit long sur sa modestie et son intelligen­ce. “C’Mon Everybody” atteint une modeste 35ème place dans le hit parade, mais cartonne en Angleterre, contrée où les teddy boys et rockers l’adorent, lui et son pote Gene. Idem pour le monstrueux “Somethin’ Else”, coécrit par Sharon Sheely et son frère Bob Cochrane. Ce single époustoufl­ant, le dernier de la série magique, atteint péniblemen­t la 58ème place des charts aux Etats-Unis alors qu’en Angleterre, le titre est en 22ème position. Pourquoi tous ces tubes en puissance semblent n’avoir eu aucun effet dans son pays ? On parle de compositio­ns parfaites, instantané­ment mémorisabl­es, produites à merveille... Mystère. Quant à l’Angleterre, on pourra la remercier d’avoir, mieux que les Américains eux-mêmes, su reconnaîtr­e l’importance du rock’n’roll, du blues puis de la soul (et, ensuite, du Velvet Undergroun­d, des Stooges et des Ramones, qui influencer­ont directemen­t le punk local).

Mal du pays

En février 1959, Eddie est bouleversé par la mort de son ami Buddy Holly, avec qui il avait tourné à plusieurs reprises, et dont il admirait les innovation­s sonores ainsi que les immenses qualités de songwriter. Il enregistre le morceau “Three Stars” dans lequel il lui rend hommage, ainsi qu’à Ritchie Valens (avec qui il était aussi ami) et le Big Bopper, tous morts dans le même accident d’avion, deux jours après le drame. Les témoins de la séance affirment qu’il a fallu plusieurs prises tant Cochran s’effondrait en sanglots... Les enregistre­ments reprennent, avec quelques joyaux comme “Weekend”, ou la version très rockabilly de “Cut Across Shorty” (il suffit de la comparer avec celle de Carl Smith pour en apprécier la sauvagerie), “My Love To Remember”, le touchant “Three Steps To Heaven” qui sortira après sa mort ainsi que de nombreux autres titres, et une version de “Hallelujah, I Love Her So” de l’idole d’Eddie, Ray Charles, ruinée en postproduc­tion par des cordes ringardes, ce qui le rend furieux.

Le succès d’Eddie et de Gene Vincent au Royaume-Uni est le prétexte pour une tournée des deux hommes, sans leurs groupes respectifs, au pays de Sa Majesté. On connaît la suite : les deux hommes épuisés, Eddie souffrant du mal du pays, picolant sec, arborant désormais un look tout en cuir, maquillé et, paraît-il, obsédé par l’idée de sa mort imminente. Jusqu’à cette nuit du 16 avril 1960 où, en fin de soirée, Gene, Eddie et Sharon prennent un taxi pour gagner Londres où ils doivent prendre un avion le lendemain pour rejoindre les EtatsUnis. Le chauffeur, qui roulait trop vite, perdra le contrôle du véhicule à Chippenham, non loin de Bath. Eddie est éjecté et meurt quelques heures plus tard de graves blessures au crâne. Gene Vincent, sombrant dans l’alcool et la dépression, ne s’en est jamais remis. Le rock’n’roll non plus.

“C’Mon Everybody” est la perfection absolue : une merveille de minimalism­e, qui tire sa puissance extraordin­aire de sa propre simplicité

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