Secrets d'Histoire

1529-1533 : L’exercice de l’État

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Montée du luthéranis­me, manigances de François Ier en Italie, inquiétude­s du côté de la Hongrie, menacée par Soliman le Magnifique… Charles a fort à faire du côté de son Empire. En Espagne, il lui faut une alliée. Qui de mieux qu’Isabelle, qu’il initie aux choses de l’État et nomme lieutenant­e du royaume. L’élève va se montrer digne du maître et même lui tenir tête quand il s’agira de défendre les intérêts de l’Espagne.

J’embrasse cette page avec la même douceur que j’embrassera­is vos lèvres. » C’est ainsi que Charles termine souvent les missives qu’il envoie à sa reine. Quatre ans durant, les époux vont s’écrire une longue correspond­ance dont il reste aujourd’hui quelque 140 lettres. Si Charles y glisse volontiers un mot d’amour, qui témoigne de son attachemen­t – on ne lui connaîtra pas de maîtresse tout au long de son mariage, une exception à l’époque – Isabelle se montre discrète, donne de brèves nouvelles des enfants – une petite Marie est née en juin 1528 – et elle lui fait un compte rendu précis des affaires du royaume.

Quand Barberouss­e menace les côtes

Tout n’est pas rose en Castille. Le pays est mécontent de ce roi qui vide ses caisses au profit de l’Empire, néglige les Espagnols pour mettre aux postes clés des étrangers. La révolte a déjà grondé en 1521, avec la guerre des Communauté­s de Castille et les braises ne demandent qu’à reprendre. Comment les éteindre quand Charles demande de l’argent, toujours plus d’argent, pour régler les questions qui agitent l’Empire et renforcer sa légitimité à en prendre la tête ? L’autre inquiétude, et pas des moindres, est provoquée par la menace corsaire, implantée à Alger. À sa tête, le redoutable Barberouss­e, qu’Isabelle identifie comme un

ennemi d’autant plus dangereux qu’il est au service de Soliman le Magnifique, sultan de l’Empire ottoman, l’ennemi numéro un de la Chrétienté. Or, si Charles Quint est très conscient du danger que représente Soliman, il sous-estime son bras armé de l’autre côté de la Méditerran­ée. Pas Isabelle. Et c’est ainsi qu’au fil des mois passés et des courriers échangés, elle va s’opposer à son empereur, et de lieutenant­e devenir une véritable souveraine. Lui a fort à faire dans son Empire pour pacifier l’Allemagne face à la montée du luthéranis­me, maintenir la stabilité de ses possession­s en Italie, contrer les ambitions de la France et de François Ier. Elle est là pour préserver la paix et la prospérité du royaume d’Espagne, rôle qui lui a été dévolu par Charles luimême, et qu’elle occupe pleinement.

Une reine vêtue de noir

Mais la reine est aussi une femme, qui souffre dans sa chair de l’absence de son roi. Quand elle n’est pas prise par les affaires de l’État, elle s’occupe de ses enfants et se détend en cousant. La reine d’Espagne reprise des vêtements avec ses dames de compagnie, c’est ainsi qu’elle a été élevée. Tout, plutôt que l’oisiveté! Pas de vie luxueuse,

ni de vêtements ostentatoi­res : depuis que Charles est parti, elle s’est vêtue de noir. Et son seul plaisir de femme amoureuse, elle le trouve dans leur correspond­ance ou dans les pots de confiture qu’elle lui fait parvenir pour qu’il les savoure, le soir, en pensant à elle. Le malheur ne l’oublie pas. Le 22 octobre 1529, elle accouche d’un petit Ferdinand qui meurt quelques semaines plus tard. Charles lui envoie une lettre de consolatio­n très chrétienne, qui n’atteint pas son objectif: en deuil d’un enfant, en deuil d’un mari absent occupé à se faire couronner empereur du Saint-Empire romain germanique par le pape à Bologne, Isabelle sombre dans un état maladif, alternant fièvres et rémissions, qui va perdurer jusqu’au retour de Charles.

La fin d'une terrible attente

Ça n’est pas encore pour tout de suite. Après son couronneme­nt, le nouvel empereur doit affronter les princes protestant­s, adeptes des thèses de Luther. Il s’alarme encore plus des visées expansionn­istes de Soliman, qui a envahi la Hongrie et menace Vienne. Charles bat le rappel de toutes les armées de ses royaumes d’Europe, toute l’Espagne prie et organise des procession­s. Isabelle s’oppose encore une fois à lui en demandant aux grands d’Espagne de ne pas le rejoindre pour défendre plutôt leur pays. Et voilà qu’à 100 kilomètres de Vienne, Soliman fait demi-tour et rentre chez lui, pour des raisons inexpliqué­es. Charles s’apprête donc à revenir en Espagne, après avoir réglé quelques affaires. Il demande à Isabelle de l’attendre à Barcelone. Elle s’y précipite le 22 mars 1533 avec la moitié de la Cour. Lui en profite pour parcourir l’Italie. Un mois plus tard, il parvient non loin des côtes de l’Espagne, mais une tempête le fait débarquer à Rosas. Il parcourt la distance ventre à terre, cette fois-ci, il est pressé! Personne ne l’attend avant trois jours, il surprend donc Isabelle dans son sommeil et la réveille de ses baisers. Cela pourrait ressembler à un conte de fées si elle ne l’avait pas espéré pendant quatre ans.

Barberouss­e est au service de Soliman, sultan de l’Empire ottoman, l’ennemi numéro un de la Chrétienté.

 ??  ?? Exécution de Juan de Padilla et de ses comuneros, Juan Bravo et Francisco Maldonado, le 24 avril 1521, 1860, d’Antonio Gisbert Perez (1834-1901). Padilla (1490–1521) prit la tête du soulèvemen­t des communes de Castille contre Charles Quint au début de son règne.
Exécution de Juan de Padilla et de ses comuneros, Juan Bravo et Francisco Maldonado, le 24 avril 1521, 1860, d’Antonio Gisbert Perez (1834-1901). Padilla (1490–1521) prit la tête du soulèvemen­t des communes de Castille contre Charles Quint au début de son règne.
 ??  ?? Charles Quint chez les Fugger, 1535. Anton Fugger brûle une reconnaiss­ance de dette de Charles Quint prêtée six ans auparavant pour la bataille de Tunis, 1866, de Carl Becker. Charles Quint sortit victorieux en reprenant la ville aux troupes de Barberouss­e, le 21 juillet 1535.
Charles Quint chez les Fugger, 1535. Anton Fugger brûle une reconnaiss­ance de dette de Charles Quint prêtée six ans auparavant pour la bataille de Tunis, 1866, de Carl Becker. Charles Quint sortit victorieux en reprenant la ville aux troupes de Barberouss­e, le 21 juillet 1535.
 ??  ?? Couronneme­nt de l'empereur Charles Quint à Bologne par le pape Clément VII, le 24 février 1530, peinture anonyme, d'après Gaspard Crayer (15841669).
Couronneme­nt de l'empereur Charles Quint à Bologne par le pape Clément VII, le 24 février 1530, peinture anonyme, d'après Gaspard Crayer (15841669).
 ??  ?? Soliman Ier le Magnifique (14941566), miniature du xvie siècle. L'Empire ottoman, fondé en 1299, devint une grande puissance militaire et politique sous son règne.
Soliman Ier le Magnifique (14941566), miniature du xvie siècle. L'Empire ottoman, fondé en 1299, devint une grande puissance militaire et politique sous son règne.

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