Les des­sous d’une oeuvre D'où ve­nons-nous ? Que sommes-nous ? Où al­lons-nous ?, de Gau­guin

Secrets d'Histoire - - SOMMAIRE - Par Ra­fael Pic

Cer­tains ta­bleaux n’ont pas de titre et c’est aux com­men­ta­teurs d’y re­mé­dier. Rien de tel ici : Gau­guin a ins­crit le nom de l’oeuvre sur la toile même mais sans em­ployer de points d’in­ter­ro­ga­tion. On a consi­dé­ré que cette com­po­si­tion de 4 mètres de long était son tes­tament ar­tis­tique. Le peintre, qui vit alors à Ta­hi­ti, a d’ailleurs ten­té de se sui­ci­der juste après l'avoir ter­mi­née.

Lors­qu’il tra­vaille à cette com­po­si­tion, fin 1897, Gau­guin a 49 ans. Il vit à Ta­hi­ti de­puis deux ans et tra­verse une crise exis­ten­tielle. Il vient d’ap­prendre par lettre la mort de sa fille Aline, 20 ans, qui suit de quelques mois le dé­cès de l’en­fant qu'une va­hi­né lui a don­né. Sans res­sources, iso­lé, il souffre en outre de pro­blèmes de san­té, qui lui ont va­lu un sé­jour à l’hô­pi­tal. On l'y a pla­cé dans la salle des in­di­gents : une bles­sure au pied qui ne ci­ca­trise pas et un ec­zé­ma qui l’éloigne da­van­tage de la so­cié­té car on le prend pour un lé­preux. L’oeuvre est donc une in­ter­ro­ga­tion sur le sens de la vie, à un mo­ment où celle de Gau­guin semble tant déses­pé­rée.

Au mu­sée de Bos­ton

Le peintre dé­taille ses sou­cis dans une lettre de fé­vrier 1898 à son col­lègue et ami George-Da­niel de Mon­freid. C’est un mi­racle qu’il ait pu com­men­ter son ta­bleau car il avait pris ses dis­po­si­tions pour en fi­nir : « Je suis par­ti donc me ca­cher dans la mon­tagne où mon ca­davre au­rait été dé­vo­ré par les four­mis. Je n’avais pas de re­vol­ver mais j’avais de l’ar­se­nic que j’avais thé­sau­ri­sé lors d’une ma­la­die d’ec­zé­ma. » Il faut croire que sa cons­ti­tu­tion est so­lide puis­qu’il s’en tire avec des vo­mis­se­ments et une « nuit de ter­ribles souf­frances ». En­voyée en France, la toile est ex­po­sée en no­vembre 1898 avec huit autres plus pe­tites chez Am­broise Vol­lard, qui les achète pour 1 000 francs. En­tré en 1936 dans le fonds du mu­sée de Bos­ton pour 80 000 $, le ta­bleau vau­drait au­jourd’hui mille fois plus…

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