Henri IV, le sang qui forge la lé­gende

Le 14 mai 1610, Ra­vaillac as­sas­sine le roi. A-t-il agi seul ? Dans le cas contraire, qui a com­man­di­té cet au­da­cieux at­ten­tat per­pé­tré au mi­lieu des en­com­bre­ments de Pa­ris ? Le mys­tère est res­té en­tier. Mais il faut re­con­naître que c’est avec une plume tre

Secrets d'Histoire - - Au Coeur De L’his­toire - Par Bé­né­dicte Cha­chuat

Au mo­ment où Ra­vaillac va le poi­gnar­der sau­va­ge­ment, Henri IV ne peut igno­rer que l’on en veut à sa per­sonne. Pré­sen­té dans les livres d’His­toire comme le sou­ve­rain pré­fé­ré des Fran­çais, il compte pa­ra­doxa­le­ment par­mi ceux qui ont cu­mu­lé le plus de ten­ta­tives d’as­sas­si­nats au cours de leur règne. Pe­tits re­tours en ar­rière : en août 1593, Pierre Bar­rière est ar­rê­té alors qu’il pro­jette de le tuer à Me­lun ; en dé­cembre 1594, Jean Châ­tel par­vient à le bles­ser ; au dé­but de l’an­née 1595, plu­sieurs hommes sont ar­rê­tés pour avoir vou­lu at­ten­ter à sa vie ; en fé­vrier 1596, c’est au tour de Jean Gues­don de connaître les foudres de la jus­tice pour les mêmes rai­sons. Dans les an­nées qui suivent, bien d’autres ten­ta­tives ont avor­té. Leurs au­teurs pré­sentent des pro­fils va­riés : fa­na­tiques re­li­gieux, fous dan­ge­reux, né­vro­sés pa­tho­lo­giques et même… une sor­cière hy­po­thé­tique ! Nom­breux sont ceux qui tiennent ran­cune à Henri IV de son op­por­tu­nisme en ma­tière de re­li­gion : à leurs yeux, c’est un ty­ran dont il est lé­gi­time de se dé­bar­ras­ser. Le Par­le­ment garde ain­si la trace de pas moins d’une ving­taine d’ar­res­ta­tions pour ce mo­tif. Ra­vaillac n’est donc pas le pre­mier à s’être rê­vé en ré­gi­cide. Il est pas­sé à la pos­té­ri­té pour être par­ve­nu à ses fins.

Une mort an­non­cée Fait étrange, la mort du roi de France et de Na­varre a été an­non­cée, de ma­nière très pré­cise et à de mul­tiples re­prises, au prin­ci­pal in­té­res­sé.

Or, à une époque où l’on est su­per­sti­tieux au-de­là du

rai­son­nable, les signes, pré­sages et autres pro­phé­ties ne sont ja­mais pris à la lé­gère à la cour de France. Dès 1607, soit trois ans avant que Ra­vaillac ne passe à l’acte, des livres sont sai­sis à la foire de Franc­fort : ils pré­disent la mort du roi au cours de l’an­née 1610. Plus trou­blant peut-être : en dé­cembre 1609, un as­tro­logue vé­ni­tien conseille au sou­ve­rain de se mé­fier du mois de mai qui va ve­nir. Puis, c’est au tour de la reine de faire un cau­che­mar pré­mo­ni­toire. Pen­dant son som­meil, Ma­rie de Mé­di­cis a la vi­sion d’un coup de cou­teau don­né à son époux. Dé­but mai, dans plu­sieurs villes d’Eu­rope, cir­cule une étrange nou­velle : Henri IV est mort poi­gnar­dé, alors que Ra­vaillac n’est pas en­core pas­sé à l’ac­tion. Com­plot éven­té ou ru­meur pro­phé­tique ? Dif­fi­cile à dire. Le jour du crime, en­fin, des signes au­raient été ob­ser­vés en dif­fé­rents lieux du royaume : un prêtre plonge en ex­tase ; une re­li­gieuse entre en transe et an­nonce que le roi se meurt, alors même que Ra­vaillac est en train de com­mettre son crime ; un arbre tombe ; des trou­peaux s’échappent… Voi­là qui prête à ré­flé­chir !

Le jour fa­ti­dique Au vu de tous ces signes, et dans un contexte po­li­tique agi­té par le cou­ron­ne­ment de Ma­rie de Mé­di­cis qui s’est te­nu la veille,

il n’y a donc rien d’éton­nant à ce qu’Henri IV ait, de­puis son ré­veil, res­sen­ti un ma­laise, en ce fa­ti­dique jour du 14 mai 1610. « Mon Dieu ! J’ai quelque chose là-de­dans qui me trouble fort », s’ex­clame-t-il au cours de la ma­ti­née, alors qu’il est cen­sé va­quer à ses royales oc­cu­pa­tions (lec­ture, pro­me­nade, en­tre­tien avec des am­bas­sa­deurs…).

On lui trans­met un billet por­teur du mes­sage sui­vant : « Sire, ne sor­tez pas ce soir. ». Mal­gré l’avertissement, il dé­cide de se rendre comme pré­vu chez le duc de Sul­ly, qui loge à l’Ar­se­nal de Pa­ris, non loin de l’île Notre-Dame (ac­tuelle Saint-Louis). Mal avi­sé, il re­fuse aus­si que le ca­pi­taine des gardes l’es­corte. Il quitte donc le Louvre en car­rosse avec, à ses cô­tés, le duc d’Éper­non et quelques autres gen­tils­hommes. Lors de cet ultime voyage, seuls une poi­gnée de ca­va­liers et des va­lets de pied l’ac­com­pagnent. Les en­com­bre­ments pa­ri­siens ont rai­son du convoi : alors que le vé­hi­cule s’en­gage rue de la Fer­ron­ne­rie, il est blo­qué par deux char­rettes de foin. Les gens du roi, di­li­gents, des­cendent afin d’es­sayer de dé­blo­quer la si­tua­tion, le lais­sant ex­po­sé. Sur­gi de nulle part, Ra­vaillac saute lit­té­ra­le­ment sur l’oc­ca­sion : il monte sur la roue ar­rière du car­rosse, se penche dans l’ha­bi­tacle et poi­gnarde à plu­sieurs re­prises Henri IV qui crie : « Je suis bles­sé ». Iro­nie tra­gique ou signe sup­plé­men­taire ? Ra­vaillac a frap­pé alors que la voi­ture était sta­tion­née près d’une ta­verne à l’en­seigne « Au coeur cou­ron­né per­cé d’une flèche ». L’as­sas­sin est aus­si­tôt ap­pré­hen­dé pour être in­ter­ro­gé. Pour le roi, c’est trop tard : ra­me­né au Louvre pour y être soi­gné, il dé­cède peu après.

Ra­vaillac, pa­né­gy­rique mal­gré lui La mort vio­lente d’Henri IV a cho­qué les Fran­çais. À la tris­tesse et à l’an­goisse, a suc­cé­dé l’in­di­gna­tion.

De ce jour fu­neste, le Bon Roi Henri bé­né­fi­cie d’un vif re­gain de fer­veur. Il est vrai que la ré­gence im­po­pu­laire de Ma­rie de Mé­di­cis in­cite la po­pu­la­tion à re­gret­ter le sou­ve­rain pré­ma­tu­ré­ment dis­pa­ru. De nom­breux élé­ments concourent au dé­ve­lop­pe­ment de cette af­fec­tion : les hon­neurs fu­nèbres se mul­ti­plient, des mon­naies à l’ef­fi­gie d’Henri IV cir­culent, des « fio­ret­ti » – des re­cueils des bons mots qu’il a pro­non­cés – sont com­mer­cia­li­sés. Des ou­vrages cé­lèbrent sa gloire : les Mé­moires de Sul­ly et la Hen­riade de Vol­taire. Une ha­gio­gra­phie se fait jour, où le dé­funt est com­pa­ré aux grands rois du pas­sé et aux hé­ros de l’An­ti­qui­té. Un voile pu­dique est je­té sur ses dé­fauts, ain­si que sur les as­pects né­ga­tifs de son règne. Il de­vient ain­si, et pour long­temps, un mo­dèle pour ses suc­ces­seurs. Ra­vaillac qui haïs­sait tant Henri IV n’avait sû­re­ment pas pré­vu de contri­buer à écrire l’éloge pa­né­gy­rique du Bon Roi, quand bien même cet éloge a été post­hume.

Iro­nie tra­gique : Ra­vaillac est pas­sé à l’acte alors que le car­rosse était sta­tion­né près d’une ta­verne à l’en­seigne « Au coeur cou­ron­né per­cé d’une flèche ».

Henri III à son lit de mort, de Jo­seph Beaume (17961885) ; mu­sée du Louvre à Pa­ris.

Bi­blio­thèque de l’Ar­se­nal, à Pa­ris. Le duc de Sul­ly a ha­bi­té les lieux quand il a été nom­mé grand maître de l’Ar­tille­rie, en 1599.

14 mai 1610 – As­sas­si­nat d’Henri IV et ar­res­ta­tion de Ra­vaillac (1859), de Char­lesGus­tave Hou­sez ; châ­teau de Pau. La re­cons­ti­tu­tion du ré­gi­cide est une com­mande de l’em­pe­reur Na­po­léon III qui ve­nait lui-même d’échap­per à l’at­ten­tat per­pé­tré par Or­si­ni, un ré­vo­lu­tion­naire ita­lien.

Poi­gnard pris sur Ra­vaillac, lors de son ar­res­ta­tion, par Jacques Nom­par de Cau­mont, ma­ré­chal de la Force.

La Mort d’Henri IV (1837), d’Alexandre Hesse.

Le Cou­ron­ne­ment de la reine à SaintDe­nis (1625), de Ru­bens.

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