Louis XIV, la pompe jusque dans la mort

Secrets d'Histoire - - Au Coeur De L’histoire - Par Ra­fael Pic

Au len­de­main de son dé­cès, sur­ve­nu à l’âge vé­né­rable de 77 ans, la cour a ren­du un flam­boyant hom­mage à ce­lui dont la vie a brillé de mille feux. Le Roi-So­leil ne pou­vait s’éclip­ser en catimini : ses fu­né­railles, gran­dioses, se sont éten­dues sur près de deux mois.

Pour­quoi pleu­rez-vous ? Est-ce que vous m’avez cru im­mor­tel ? » Cette apos­trophe, que Louis XIV ago­ni­sant adresse à ses la­quais, est rap­por­tée par le marquis Phi­lippe de Cour­cillon de Dan­geau, dans son éton­nant compte ren­du de la vie à Ver­sailles. L’in­vec­tive est bien tour­née car le roi, après un règne in­ter­mi­nable de soixante-douze an­nées, de­vait lui-même être convain­cu de sa qua­siim­mor­ta­li­té… Le Jour­nal de Dan­geau per­met de suivre, presque heure par heure, le dé­pé­ris­se­ment du sou­ve­rain. Le 13 août 1715, il est en­core frin­gant : il est res­té de­bout tout le temps qu’a du­ré l’au­dience de l’am­bas­sa­deur de Perse. Le 19 août, Georges Ma­res­chal, pre­mier chi­rur­gien du roi, ob­serve qu’une tache noire est ap­pa­rue sur le pied. Mal­gré ce qu’en disent les autres spé­cia­listes consul­tés, qui se veulent ras­su­rants (dont Guy-Cres­cent Fa­gon, pre­mier mé­de­cin), la lé­sion ne cesse de croître, in­dice d’une gan­grène gé­né­ra­li­sée.

Une ago­nie sans fin En ce di­manche 25 août, est cé­lé­brée la Saint­Louis, la fête du roi. Louis XIV ras­semble toute l’éner­gie dont il peut en­core déses­pé­ré­ment faire preuve. Les tam­bours sont ve­nus lui don­ner une au­bade et il prend du plai­sir à l’écoute

de la mu­sique jouée par les vingt-quatre vio­lons et les haut­bois pen­dant son dî­ner. Ce n’était qu’un ré­pit… Son état se dé­grade et le car­di­nal de Ro­han, grand au­mô­nier, lui ad­mi­nistre l’ex­trême-onc­tion. Puis, as­su­mant son rôle jus­qu’au bout, le roi convoque ses mi­nistres pour leur don­ner ses ul­times re­com­man­da­tions. Le ma­ré­chal Fran­çois de Neuf­ville de Ville­roy, chef du Con­seil des fi­nances, est « tout bai­gné de larmes ». On s’af­flige en pu­blic mais, dans la cou­lisse, on four­bit ses armes. De par son ex­tra­or­di­naire longévité, Louis XIV a vu le vide se faire au­tour de lui, en quelques an­nées ter­ribles. En 1711, son fils aî­né, le Grand Dau­phin, est mort. Puis, en 1712, deux autres as­pi­rants à la cou­ronne dis­pa­raissent coup sur coup : son pe­tit-fils et son ar­riè­re­pe­tit-fils, ducs res­pec­tifs de Bour­gogne et de Bre­tagne. Qui, alors, pour lui suc­cé­der ? Le sui­vant sur la liste, le fu­tur Louis XV, a en­core ses dents de lait. La ré­gence doit nor­ma­le­ment être as­su­mée par son ne­veu, le duc d’Or­léans. Tou­te­fois, le roi ai­me­rait fa­vo­ri­ser les en­fants que lui a don­nés la mar­quise de Mon­tes­pan et qu’il a lé­gi­ti­més : le duc du Maine et le comte de Tou­louse. Il éta­blit des co­di­cilles en ce sens, qui se­ront an­nu­lés au len­de­main de sa mort.

« Le roi est mort ce ma­tin »

Le 26 août à mi­di, Louis XIV re­çoit son hé­ri­tier, un en­fant de 5 ans. Sa jambe noire ca­chée dans un ban­dage, il lui dit gra­ve­ment : « Mi­gnon, vous al­lez être un grand roi ». Puis il éclate en san­glots. Le gar­çon­net et les spec­ta­teurs de la scène pleurent à leur tour… Di­manche 1er sep­tembre, le marquis de Dan­geau conclut sa chro­nique du jour : « Le roi est mort ce ma­tin, à huit heures un quart et de­mi, et il a ren­du l’âme sans au­cun ef­fort, comme une chan­delle qui s’éteint. » S’il s’agis­sait du com­mun des mor­tels, une messe se­rait dite et le corps inhumé, à charge pour la fa­mille d’en­tre­te­nir le sou­ve­nir. Pour les

grands per­son­nages, le deuil est plus contrai­gnant : on drape les pièces, cha­cun se vêt de noir ou de vio­let et obéit à un pro­to­cole strict, quant à la place qu’il doit oc­cu­per. Pour le RoiSo­leil, les cé­ré­mo­nies s’étendent sur près de deux mois. Le cer­cueil est d’abord ex­po­sé dans le sa­lon de Mer­cure au châ­teau de Ver­sailles, tan­dis que des re­li­gieux disent des messes et chantent en conti­nu des re­quiem. Le 9 sep­tembre est la date choi­sie pour faire par­tir le convoi fu­nèbre à la ba­si­lique de Saint-De­nis. Il quitte Ver­sailles à huit heures du soir, for­mé de 2 500 per­sonnes. Il se dé­ploie toute la nuit à la lueur des flam­beaux, au rythme des tam­bours et d’une marche écrite par An­dré Phi­li­dor, que jouent les haut­bois. Huit che­vaux ca­pa­ra­çon­nés de ve­lours noir tirent le char. Ar­ri­vée le 10 sep­tembre à Saint-De­nis, la dé­pouille royale doit en­core pa­tien­ter. Pen­dant qua­rante-deux jours, l’ab­baye est trans­for­mée en gi­gan­tesque cha­pelle ar­dente, où ré­sonnent les cou­plets en faux-bour­don. Les dé­co­ra­teurs de Ver­sailles se sont sur­pas­sés pour amé­na­ger la nef et éri­ger un cé­no­taphe haut de quinze mètres.

Pro­fa­na­tion ré­vo­lu­tion­naire

Le 21 oc­tobre, en­fin, le cer­cueil est des­cen­du dans le ca­veau, pour un som­meil éter­nel d’une re­la­tive mo­des­tie si on le com­pare aux somp­tueux gi­sants des Va­lois. C’est seule­ment le 23 oc­tobre que se tiennent les ob­sèques. À l’is­sue de la cé­ré­mo­nie, le duc de La Tré­moille, grand maître de France, ré­pète trois fois la phrase consa­crée : « Le roi est mort, vive le roi ! » Mais que dure la gloire d’un aus­si fas­tueux sou­ve­rain ? En 1793, sous la Conven­tion, les tom­beaux de la ba­si­lique Saint-De­nis sont sac­ca­gés, les corps royaux je­tés à la fosse com­mune, le plomb ré­cu­pé­ré pour d’autres usages. Du cer­cueil de Louis XIV, qui en avait im­po­sé à toute l’Eu­rope, on re­tire deux plaques gra­vées. On les re­trou­ve­ra plus tard, mar­te­lées par les sans-cu­lottes pour en faire… une cas­se­role.

Por­trait d’époque de Georges Ma­res­chal (1658-1736) ; mu­sées des châ­teaux de Ver­sailles et de Tri­anon. Nom­mé pre­mier chi­rur­gien en 1703, Ma­res­chal n’a pu sau­ver le roi de la gan­grène : il l’a au­top­sié avant de l’em­bau­mer.

Le sa­lon de Mer­cure au châ­teau de Ver­sailles. La dé­pouille de Louis XIV y est ex­po­sée pen­dant huit jours, avant le dé­part pour la né­cro­pole royale de Saint-De­nis, le 9 sep­tembre 1715.

La mort de Louis XIV à Ver­sailles (1835), de Tho­mas Jones Bar­ker; mu­sée An­toine-Lé­cuyer, à Saint-Quen­tin (Aisne).

À l’oc­ca­sion du tri­cen­te­naire de la mort de Louis XIV, une re­cons­ti­tu­tion de l’église de Saint-De­nis, où le cer­cueil a été dé­po­sé le 10 sep­tembre 1715 ; ex­po­si­tion Le roi est mort au châ­teau de Ver­sailles.

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