La Ci­té in­ter­dite, une ville dans la ville

Secrets d'Histoire - - Som­maire - Texte de Dominique Ro­ger

Si­tuée au coeur de Pé­kin, ca­pi­tale de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine, la Ci­té in­ter­dite a été, six siècles du­rant, l’épi­centre du pou­voir. De­ve­nue le mu­sée du Pa­lais, la Ci­té pourpre in­ter­dite abrite plus d’un mil­lion d’ob­jets d’art. Im­mer­sion dans les ar­canes de la ci­vi­li­sa­tion chi­noise.

Elle est bâ­tie à l’image de Pei-king, ca­pi­tale du Nord, sous un cli­mat chaud à l’ex­trême ou plus froid que l’ex­trême froid. À l’en­tour, les mai­sons des mar­chands, l’hô­tel­le­rie ou­verte à tout le monde avec ses lits de pas­sage ses man­geoires et ses fu­miers. En re­trait, l’en­ceinte hau­taine, la Con­qué­rante aux âpres rem­parts, aux re­dans, aux châ­teaux d’angles pour mes bons dé­fen­seurs. Au mi­lieu, cette muraille rouge, ré­ser­vant au pe­tit nombre son car­ré d’ami­tié par­faite » (Stèles, 1909). Ces im­pres­sions poé­tiques sont celles d’un voya­geur oc­ci­den­tal, Vic­tor Se­ga­len (1878-1919), mé­de­cin, écri­vain, ar­chéo­logue et si­no­logue aver­ti.

À l’époque de Se­ga­len, le vi­si­teur n’est pas en­core ac­cueilli par le por­trait géant de Mao Ze­dong, le « Grand Ti­mo­nier », qui orne de ma­nière im­po­sante la porte Tien’an­men de la Ci­té in­ter­dite. Celle-ci est plan­tée au nord de la ca­pi­tale pé­ki­noise. L’en­semble est orien­té vers le sud et une col­line ar­ti­fi­cielle, la col­line du Char­bon, le do­mine dans sa par­tie Nord.

Un pa­lais comme sor­ti de terre

De Yongle, l’em­pe­reur fon­da­teur, à Puyi, le dou­zième et der­nier de la dy­nas­tie Qing qui a ré­gné sur l’Em­pire chi­nois jus­qu’à son ab­di­ca­tion en 1912 et dont le des­tin tour­men­té a été ma­gis­tra­le­ment mis en image par le réa­li­sa­teur Ber­nar­do Ber­to­luc­ci (Le Der­nier Em­pe­reur, 1987), vingt-quatre Huang­di (em­pe­reurs) s’y sont suc­cé­dé. Tout com­mence au xve siècle, lorsque l’em­pe­reur Yongle, qua­trième fils de Hong­wu, em­pe­reur fon­da­teur de la dy­nas­tie Ming, s’em­pare par la force d’un pou­voir qui ne lui était pas des­ti­né. Pour mieux lé­gi­ti­mer sa po­si­tion, il n’a de cesse de « mar­quer son ter­ri­toire ». Par­mi les grands chan­ge­ments qu’il im­pulse, il re­place la ca­pi­tale de Nan­kin à Pé­kin, où s’était ins­tal­lée con­qué­rante la dy­nas­tie mon­gole des Yuan. Yongle fuit Nan­kin, ville mal pro­té­gée et sur­tout peu­plée de per­sonnes dé­vouées au pe­tit-fils de l’em­pe­reur, dont Yongle a ra­vi la place. Aus­si, dès son ar­ri­vée à Pé­kin en 1406, il or­donne des tra­vaux co­los­saux en vue d’éri­ger le plus grand des pa­lais : la Ci­té in­ter­dite. Le vo­lume de terre char­riée est si im­pres­sion­nant qu’il fi­nit par for­mer une vé­ri­table col­line ar­ti­fi­cielle, au­jourd’hui dé­nom­mée la col­line du Char­bon. Des mil­liers d’ou­vriers et d’ar­ti­sans réus­sissent à faire sur­gir de terre le pa­lais im­pé­rial en l’es­pace seule­ment de qua­torze an­nées. Et les di­men­sions de l’en­semble ar­chi­tec­tu­ral ont de quoi don­ner le tour­nis : su­per­fi­cie d’un peu plus de 100 hec­tares (douves com­prises) ; lon­gueur to­tale de 1,12 ki­lo­mètre ; 3,50 ki­lo­mètres de rem­parts ; une soixan­taine de pa­villons et de pa­lais ;

4 tours d’angle mas­sives à l’ar­chi­tec­ture com­plexe… Mais aus­si des kiosques, des bel­vé­dères, des jar­dins, des portes, des ate­liers, des ter­rasses, des temples…

Lieu de re­pré­sen­ta­tion du pou­voir

La Ci­té in­ter­dite, étroi­te­ment en­ca­drée par une double ligne de dé­fense (deux puis­santes mu­railles, dont la pre­mière est ren­for­cée par un fos­sé de 52 mètres de large et de 6 mètres de pro­fon­deur) est di­vi­sée en deux par­ties, Nord et Sud. Dans la par­tie sep­ten­trio­nale se concentrent les lieux d’ha­bi­ta­tion im­pé­riaux, alors que la mé­ri­dio­nale est ré­ser­vée aux struc­tures d’exer­cice du pou­voir. Celles-ci sont ré­par­ties dans trois pa­villons ma­jeurs : le pa­villon de la Su­prême Har­mo­nie (Tai­he­dian), le pa­villon de l’Har­mo­nie du mi­lieu (Zhon­ghe­dian) et le pa­villon de l’Har­mo­nie pré­ser­vée (Bao­he­dian). Centre né­vral­gique de la vie po­li­tique im­pé­riale, le Tai­he­dian, la salle la plus grande et la plus im­po­sante de la Ci­té (60,10 mètres de large, 33,33 mètres de pro­fon­deur et 35,05 mètres de haut) était ré­ser­vée aux cé­ré­mo­nies ex­cep­tion­nelles : l’in­tro­ni­sa­tion de l’em­pe­reur, ses noces, l’at­tri­bu­tion de ses titres. Nombre de grands ras­sem­ble­ments of­fi­ciels, comme le dé­part des sol­dats, d’ex­pé­di­tions com­mer­ciales ou de mis­sions d’ex­plo­ra­tion, s’y dé­rou­laient en grande pompe. Der­rière le Tai­he­dian se trouve le Zhon­ghe­dian, es­pace où l’em­pe­reur se re­po­sait avant de re­ce­voir les hauts fonc­tion­naires ou avant d’as­sis­ter à des grandes cé­ré­mo­nies. Quant au Bao­he­dian, l’em­pe­reur y or­ga­ni­sait des

Centre né­vral­gique de la vie po­li­tique im­pé­riale, le Tai­he­dian, la salle la plus grande et la plus im­po­sante de la ci­té, était ré­ser­vée aux cé­ré­mo­nies ex­cep­tion­nelles.

ban­quets et in­ter­ro­geait les can­di­dats re­te­nus pour les exa­mens im­pé­riaux.

Des pa­villons dé­diés aux arts

Fins let­trés, rom­pus à l’art de la cal­li­gra­phie, amou­reux des belles lettres, les em­pe­reurs ré­ser­vaient plu­sieurs pa­villons à l’art. Par exemple, dans le pa­villon de la Prouesse mi­li­taire (dans la par­tie oc­ci­den­tale des an­nexes ex­té­rieures), on im­pri­mait les oeuvres lit­té­raires et poé­tiques, dont le Kangxi Zi­dian, un dic­tion­naire de 49 030 si­no­grammes, com­man­dé par l’em­pe­reur de la dy­nas­tie Qing, Kangxi, et pu­blié en 1716. On re­cense éga­le­ment le pa­villon des Sons agréables, où étaient jouées les pièces de théâtre ; le pa­villon de l’Opé­ra ou le bel­vé­dère de la Pro­fon­deur lit­té­raire (bi­blio­thèque de l’em­pe­reur Qian­long de la dy­nas­tie Qing, riche de 1 000 ou­vrages).

Le 9, un chiffre sym­bo­lique À l’in­té­rieur de cette en­ceinte, chaque élé­ment est un sym­bole ex­pli­cite ren­voyant au culte de la fi­gure im­pé­riale. Des murs aux co­lonnes, la cou­leur pourpre, re­pré­sen­ta­tion de joie et

de pros­pé­ri­té, do­mine. Se­lon la cos­mo­go­nie chi­noise, le pourpre est éga­le­ment le sym­bole de l’étoile po­laire, maî­tresse de l’uni­vers et rap­pe­lant la toute-puis­sance sur Terre du Fils du Ciel, in­car­né par l’em­pe­reur. Autre fi­gure sym­bo­lique ré­gis­sant l’ar­chi­tec­ture : le chiffre 9. Évo­quant les 9 couches du ciel, ce nombre, le plus éle­vé qui soit, sym­bole de lon­gé­vi­té, est évi­dem­ment, lui aus­si, as­so­cié à l’em­pe­reur. D’où les 9 ran­gées de clous qui ornent les portes du pa­lais, les 9 dragons qui gardent le trône du Fils du Ciel, ou en­core les 9 dragons sculp­tés dans le mur mo­nu­men­tal qui sé­pare la cour prin­ci­pale des ap­par­te­ments de la fa­mille im­pé­riale. Le dra­gon, ani­mal my­thique, est mo­tif

Des murs aux co­lonnes, la cou­leur pourpre, re­pré­sen­ta­tion de joie et de pros­pé­ri­té, do­mine.

Le dra­gon, sym­bole im­pé­rial, orne le mur des Neuf Dragons.

im­pé­rial par ex­cel­lence. Pour ne pas quit­ter cette sym­bo­lique, le pa­lais ne dé­nombre que 9 999 pièces : le nombre 10 000 re­pré­sen­tant l’in­fi­ni, seuls les dieux pou­vaient y ac­cé­der.

Une Ci­té dont on ne sort pas…

Seul l’em­pe­reur, la fa­mille im­pé­riale et la Cour vi­vaient au quo­ti­dien dans la Ci­té. In­ter­dite au com­mun des mor­tels, elle res­sem­blait à une vaste pri­son, do­rée certes, mais très contrai­gnante et ré­gle­men­tée par une éti­quette très ri­gide. Les em­pe­reurs suc­ces­sifs étaient ins­tal­lés dans la cour in­té­rieure du pa­lais, vé­ri­table camp re­tran­ché les pro­té­geant des risques et dan­gers de la ville. Le pro­to­cole in­ter­di­sait à ces « de­mi-dieux » d’en sor­tir, hor­mis à de très rares ex­cep­tions. Des res­tric­tions dras­tiques qui s’ap­pli­quaient au cercle le plus proche des col­la­bo­ra­teurs de l’em­pe­reur. Mais que fait l’em­pe­reur dans son pa­lais ? De toute évi­dence, il gou­verne. Oui, mais… En réa­li­té, il règne, plu­tôt qu’il ne gou­verne. En fonc­tion de la per­son­na­li­té des em­pe­reurs et/ou des pé­riodes, leur rôle a pu va­rier. Ce­pen­dant, la constante a été de confier la gou­ver­nance concrète au gou­ver­ne­ment ré­gi par le « Liu bu », autre nom des Six Mi­nis­tères, mais aus­si au Conseil pri­vé de l’em­pe­reur, voire au Conseil d’État (pour la der­nière dy­nas­tie).

Con­cu­bines et eu­nuques

Se­lon un sché­ma d’or­ga­ni­sa­tion fa­mi­liale tra­di­tion­nel dans la Chine féo­dale – re­po­sant sur la po­ly­ga­mie –, l’em­pe­reur a pour épouse of­fi­cielle l’im­pé­ra­trice (Huang Hou) et de nom­breuses « fei », les con­cu­bines. On re­late que l’em­pe­reur Kangxi, par ailleurs grand pro­tec­teur des arts, était por­té sur la ba­ga­telle ; aus­si au­rait-il eu une cen­taine de con­cu­bines… qui lui au­raient don­né 35 gar­çons et 20 filles ! Par­mi ceux qui en­tourent au plus près la fa­mille royale, le groupe des

eu­nuques pos­sède un sta­tut par­ti­cu­lier. Bien que mu­ti­lés (cas­tra­tion avec abla­tion des tes­ti­cules) à la pu­ber­té, ils font l’ob­jet d’une grande consi­dé­ra­tion. Ils sont, pour cer­tains d’entre eux, in­fluents et bé­né­fi­cient de pri­vi­lèges. Re­pré­sen­tant une force di­ri­geante, sou­vent non of­fi­cielle, ils peuvent s’op­po­ser aux te­nants de la bu­reau­cra­tie chi­noise féo­dale, ex­trê­me­ment lourde, voire à des dé­ci­sions mi­nis­té­rielles. Au xviie siècle, pé­riode où les eu­nuques sont à leur apo­gée, leur pou­voir est par­fois sans li­mites. Par exemple, l’eu­nuque Wei Zhongxian, au­quel l’em­pe­reur Tian­qi de la dy­nas­tie Ming dé­lé­gua des mis­sions po­li­tiques de pre­mier plan, de­vint qua­si­ment le se­cond per­son­nage de l’État… et un des­pote re­dou­té du peuple. Si les chiffres les plus dé­li­rants ont cir­cu­lé quant au nombre des eu­nuques pré­sents dans la ci­té, il est ad­mis qu’ils de­vaient être entre 1 500 à 2 000 in­di­vi­dus, tous re­grou­pés dans la par­tie orien­tale. Du­rant cinq siècles, la Ci­té in­ter­dite avait un sta­tut de lieu sa­cré. À ce titre, per­sonne d’autre que l’em­pe­reur et sa Cour n’avait le droit d’y pé­né­trer. S’en ap­pro­cher si­gni­fi­ca­ti­ve­ment était ri­gou­reu­se­ment in­ter­dit. Et ce­lui, homme du peuple, qui osait même je­ter un re­gard vers ces hauts murs pou­vait être pu­ni sé­vè­re­ment. Dans le pa­lais de la Su­pré­ma­tie im­pé­riale, le ré­gent, père de l’em­pe­reur, re­ce­vait mi­nistres et hauts fonc­tion­naires.

Après avoir tra­ver­sé la place Tian’an­men, longue de 880 m, on ac­cède à la porte Tian’an­men, re­haus­sée du por­trait de Mao Ze­dong. Il faut en­core mar­cher un peu avant d’ac­cé­der à la porte du Mi­di qui mène au coeur de la Ci­té.

Cé­ré­mo­nie de ma­riage à l’époque des Qing. L’im­pé­ra­trice douai­rière choi­sis­sait alors une épouse pour l’em­pe­reur. Le pro­to­cole des noces était long et strict.

La porte de la Ver­tu ma­ni­feste était, du­rant la dy­nas­tie Ming, le lieu où l’em­pe­reur réunis­sait ses mi­nistres pour trai­ter des af­faires. Le pro­to­cole y était al­lé­gé.

Les ac­teurs du Der­nier Em­pe­reur, de Ber­to­luc­ci. En noir : John Lone, dans le rôle-titre.

L’im­mense cour de la ri­vière aux Eaux d’Or (10 000 m2) et sa ri­vière ar­ti­fi­cielle.

En 1794, Qing Qian­long re­çoit au pa­lais im­pé­rial une dé­lé­ga­tion conduite par Isaac Tit­singh, re­pré­sen­tant les PaysBas et la Com­pa­gnie néer­lan­daises des Indes orien­tales.

Le pa­villon des Dix Mille Prin­temps tire son nom du cri lan­cé lors de son inau­gu­ra­tion : « Dix mille vies à notre Em­pe­reur ! »

Por­trait de Huixian, pre­mière concu­bine im­pé­riale de Qian­long (dy­nas­tie Qing).

Le pa­villon de la Nour­ri­ture de l’es­prit a été ha­bi­té par huit em­pe­reurs. C’est dans la grande salle que les of­fi­ciels étaient conviés à dis­cu­ter des af­faires d’État.

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