Na­po­léon III Les ailes fou­droyées

Secrets d'Histoire - - SOMMAIRE - Par Phi­lippe Sé­guy

Il fut le der­nier sou­ve­rain de France. Et ra­re­ment homme d’État n’au­ra été à ce point cri­ti­qué, ca­ri­ca­tu­ré, dé­tes­té par nombre d’ad­ver­saires de plume et de tout poil. Le temps est peut-être ve­nu de rendre jus­tice à ce­lui qui por­ta le pays à son zé­nith.

ne ca­ri­ca­ture le re­pré­sente, lui, le nou­vel em­pe­reur des Fran­çais sous la forme d’un ai­glon dé­plu­mé, bec ou­vert, la­men­table sous le poids d’un livre, Les Châ­ti­ments. La lé­gende noire de Na­po­léon III doit beau­coup à la force im­pla­cable d’un poète, Vic­tor Hu­go. Pour­quoi tant d’achar­ne­ment ? À l’is­sue du coup d’État du 2 décembre 1851, qui porte au pou­voir le fils de la reine Hor­tense, l’écri­vain brigue le por­te­feuille de l’Édu­ca­tion na­tio­nale. Re­fus ca­té­go­rique du prince-pré­sident. Le fu­tur exi­lé de Guer­ne­sey ne lui par­don­ne­ra ja­mais. L’écri­vain tente de sou­le­ver le peuple, n’y par­vient pas, et fi­na­le­ment saute dans un train pour Bruxelles. Un long ban­nis­se­ment com­mence. Alors ? Est-ce donc à ce point atroce de vivre sous le Se­cond Em­pire ? La France est-elle en­trée en décadence so­ciale, éco­no­mique ou po­li­tique ? La po­lice secrète nuit-elle à tous ? Il s’agit de nuan­cer, et de quelle ma­nière, ces ju­ge­ments aus­si ra­pides qu’in­sen­sés et qui dé­passent la rai­son…

Une ère mo­derne

Na­po­léon III est un homme conscien­cieux, qui a eu le temps de ré­flé­chir à la si­tua­tion glo­bale de la France. Il pos­sède une vi­sion de ce que le pays at­tend et es­père avant tout, une sta­bi­li­té po­li­tique. En ef­fet, quelle autre na­tion eu­ro­péenne a connu des ré­gimes dif­fé­rents, par­fois aléa­toires, san­glants et dont la suc­ces­sion si ra­pide a pro­vo­qué des consé­quences à ce point dra­ma­tiques ? Avant tout, l’em­pe­reur sou­haite

Pa­ris n’a guère bou­gé de­puis l’An­cien Ré­gime. Le ba­ron Hauss­mann va of­frir à la France une Ville lu­mière élé­gante.

don­ner à l’éco­no­mie un élan in­dis­pen­sable. Pas de pros­pé­ri­té sans un ar­gent qui cir­cule li­bre­ment et qui pro­fite à toutes les couches de la so­cié­té. Les banques, les com­pa­gnies d’as­su­rances, de che­min de fer, de na­vi­ga­tion, la poste, les té­lé­graphes sont au­tant de rouages qui vont mé­ta­mor­pho­ser un pays en re­tard, ain­si sur le voi­sin bri­tan­nique, et le faire en­trer de plain-pied dans l’ère mo­derne.

Une ca­pi­tale digne de ce nom

Sous le Se­cond Em­pire, l’ar­gent coule à flots. La science ap­pa­raît comme l’al­liée sûre de la crois­sance éco­no­mique, un trem­plin si ef­fi­cace que l’em­pe­reur l’en­cou­rage éga­le­ment grâce à une idée gé­niale et no­va­trice, les fas­tueuses Ex­po­si­tions uni­ver­selles. Elles drainent, dans la ca­pi­tale fran­çaise, l’élite des na­tions et un pu­blic en­thou­siaste. À nou­vel Em­pire, il faut une ville digne de ce nom. Tor­dons une fois encore le cou à cette mé­chante ru­meur : non ! les grands bou­le­vards, si larges, n’ont pas été seule­ment per­cés afin d’em­pê­cher que le peuple de Pa­ris n’y dresse des bar­ri­cades comme il le fai­sait dans des ruelles étroites. Pa­ris n’a guère bou­gé de­puis l’An­cien Ré­gime et le ba­ron Hauss­mann offre à la France une Ville lu­mière, élé­gante, ponc­tuée de parcs et de jar­dins. L’eau, saine, coule dans Pa­ris et re­joint les ro­bi­nets des im­meubles et les fon­taines des places. Pa­ris, la France, de­viennent d’évi­dentes des­ti­na­tions tou­ris­tiques. Les théâtres, les res­tau­rants, les ca­fés ne désem­plissent plus. Pa­ris, comme la France, est d’ailleurs plus libre qu’il ne l’a ja­mais été. Les Ré­pu­bli­cains achar­nés contre le ré­gime, Gam­bet­ta, Fer­ry, Gré­vy, hurlent à la dic­ta­ture et à la pri­va­tion dras­tique des li­ber­tés. Comment le ré­gime de Na­po­léon III, de­puis 1860, a-t-il pu être com­pa­ré avec les heures im­pi­toyables de la Ter­reur ? La presse bé­né­fi­cie d’une réelle li­ber­té et l’em­pe­reur de­mande une vé­ri­table ré­vi­sion de la loi. Iro­nie su­prême, c’est de cette li­bé­ra­tion, concé­dant à des po­lé­mistes d’af­fû­ter leur plume, que som­bre­ra le ré­gime.

Faux bla­sé, vrai sen­ti­men­tal

Na­po­léon III veut sin­cè­re­ment le bon­heur de ses peuples. Mais son édu­ca­tion, son mi­lieu d’ori­gine, les aléas de sa vie, lui ont for­gé un ca­rac­tère que ses en­ne­mis jugent im­pé­né­trable. Les pau­pières lourdes, les yeux sou­vent

bais­sés et fuyant l’in­ter­lo­cu­teur, ce masque qu’il s’est créé et qui lui per­met de ne pas tra­hir ses émo­tions, l’ont fait pa­raître comme un homme froid et mé­pri­sant. Mys­té­rieux. Avide de plai­sirs im­mé­diats. Peu franc… Il parle len­te­ment, avec un lé­ger ac­cent ba­va­rois et suisse-al­le­mand. De plus, ce mo­derne pré­fère les pe­tites phrases aux grandes dia­tribes. Et pour­tant, la fas­ci­na­tion qu’il exerce sur ses in­ter­lo­cu­teurs est réelle. Moins cha­ris­ma­tique que son oncle mais plus di­plo­mate, plus tendre qu’égoïste, moins au­to­ri­taire que libéral, LouisNa­po­léon est sin­cè­re­ment pas­sion­né par les grandes ques­tions hu­maines. En somme, ce faux bla­sé, si peu cy­nique, est un sen­ti­men­tal.

Lutte contre la mi­sère et agran­dis­se­ment du ter­ri­toire

Avec Eu­gé­nie de Mon­ti­jo, ils ont dé­cla­ré la guerre à la pau­vre­té. Si celle-ci re­fuse la pa­rure es­ti­mée à 600 000 francs qui lui est of­ferte par la Ville de Pa­ris lors de son ma­riage avec Louis Na­po­léon (cé­lé­bré le 30 jan­vier 1853), c’est pour faire construire, avec l’ar­gent, un éta­blis­se­ment sco­laire ré­ser­vé aux jeunes filles né­ces­si­teuses : le sa­voir per­met de lut­ter contre la mi­sère. L’em­pe­reur veille aus­si à l’agran­dis­se­ment du ter­ri­toire. Voi­là pour­quoi, et dans une al­lé­gresse générale, il rat­tache la Sa­voie et le com­té de Nice à la France. Les dé­trac­teurs du Se­cond Em­pire pré­fèrent re­te­nir de l’époque sa vul­ga­ri­té os­ten­ta­toire, son goût de nou­velle riche, les heures de Com­piègne ré­duites à la ca­ri­ca­ture d’une Cour étri­quée, mi­nable et pe­tite-bour­geoise. C’est ou­blier les somp­tueuses soi­rées aux Tui­le­ries, les feux d’ar­ti­fice, les re­vues mi­li­taires, les bals pa­rés qui ai­mantent les membres de l’élite étran­gère. Les grandes fa­milles aris­to­cra­tiques ou royales

Eu­gé­nie veut faire construire un éta­blis­se­ment ré­ser­vé aux jeunes filles né­ces­si­teuses : le sa­voir per­met de lut­ter contre la mi­sère.

trouvent dans la Ville lu­mière tout ce qui se fait de mieux. C’est Pa­ris, plus encore que ja­mais, qui dicte les modes et donne le bon ton.

Il reste fran­çais

La fin du règne, en 1870, et l’exil cruel mon­tre­ront, si be­soin était, la vé­ri­table di­men­sion de l’homme. L’em­pe­reur ne se plain­dra ni de sa ma­la­die qui fait des ra­vages et lui cause des souf­frances atroces, ni de son sort. En chef d’État, il as­sume, plei­ne­ment, ne re­ven­dique au­cune cir­cons­tance at­té­nuante. Il a per­du le Trône. Il ne cher­che­ra ja­mais à se ven­ger de ceux qui l’ont tra­hi. Il reste fran­çais. Par­fois, des larmes coulent sur ses joues ; il serre les poings et calme son épouse, plus prompte que lui à s’émou­voir. Pour dé­truire Na­po­léon III, cer­tains n’hé­sitent pas à ca­lom­nier l’im­pé­ra­trice, la di­sant bi­gote, am­bi­tieuse, dé­pen­sière… Relent nau­séa­bond de xé­no­pho­bie, pour­tant is­su de la gauche (Eu­gé­nie est d’ori­gine es­pa­gnole). Ain­si, c’est elle seule qui se­rait à l’ori­gine de la cam­pagne du Mexique, comme de la tra­gé­die de Se­dan, point d’orgue à la guerre fran­co-prus­sienne. « C’est ma guerre », au­rait-elle af­fir­mé. Rap­pe­lons sim­ple­ment les mots for­mu­lés dans une co­lère lé­gi­time, bien après les faits, à l’am­bas­sa­deur de France en Rus­sie, Mau­rice Pa­léo­logue : « C’est à mon­sieur Thiers que re­vient la pa­ter­ni­té de cette odieuse lé­gende ; il s’est per­mis d’af­fir­mer que, le 23 juillet 1870, re­ce­vant à SaintC­loud mon­sieur Le­sourd, Pre­mier Se­cré­taire de notre am­bas­sade à Ber­lin, je lui au­rais dit “Cette guerre, c’est moi qui l’aie vou­lue, c’est ma guerre !” Or, ja­mais, vous m’en­ten­dez, ja­mais cette pa­role sa­cri­lège ni au­cune autre ana­logue n’est sor­tie de ma bouche. » Cette lettre, connue, a été pu­bliée en 1930.

Le Tigre et la dame en noir

La Pre­mière Guerre mon­diale rap­pelle cette femme presque aveugle et très âgée à ses de­voirs d’im­pé­ra­trice ca­tho­lique. Elle se sou­vient d’une dé­pêche qui lui était adres­sée, en 1870, lors­qu’elle était ré­gente de France. Guillaume Ier, roi de Prusse, as­su­rait que l’Al­sace et la Lor­raine n’avaient, et bien lo­gi­que­ment, au­cun in­té­rêt réel stra­té­gique pour son pays. Eu­gé­nie, avec cou­rage, par­vien­dra, mal­gré les pre­miers re­fus, à joindre Cle­men­ceau. Elle pèse de tout son poids afin que ces deux dé­par­te­ments fussent en­fin rat­ta­chés à la France. Im­pres­sion­né, le Tigre écri­ra à la dame en noir au par­fum de vio­lette une lettre en­thou­siaste. La re­con­nais­sance mé­ri­tée d’un monde que tout op­po­sait à un autre.

Son édu­ca­tion, son mi­lieu d’ori­gine, les aléas de sa vie, lui ont for­gé un ca­rac­tère que ses en­ne­mis jugent im­pé­né­trable.

1859 – Na­po­léon III re­met au ba­ron Hauss­mann le dé­cret d’an­nexion à Pa­ris des com­munes su­rur­baines, d’Adolphe Yvon. À Pa­ris, l’em­pe­reur mène une po­li­tique d’amé­na­ge­ment am­bi­tieuse. 11 com­munes sont in­té­grées à la ca­pi­tale, qui passe de 3 000 à 7 000 ha.

1862 – Na­po­léon III en uni­forme de gé­né­ral de bri­gade, d’Hip­po­lyte Flan­drin. Un por­trait of­fi­ciel qui, pour­tant, tra­hit la psy­cho­lo­gie com­plexe de l’em­pe­reur. À tel point que ce­lui­ci, dans un pre­mier mou­ve­ment, l’a re­fu­sé. Trop im­pu­dique ?

1852 – L’ar­chi­tecte Louis Vis­con­ti pré­sente à l’em­pe­reur Na­po­léon III et à l’im­pé­ra­trice Eu­gé­nie son pro­jet d’achè­ve­ment du Louvre, d’Ange Tis­sier.

1853 – Por­trait de l‘im­pé­ra­trice Eu­gé­nie (1826-1920), d’ÉdouardLouis Du­bufe ; pa­lais de Com­piègne (Oise).

Na­po­léon III (1808-1873) te­nant le prince im­pé­rial (1856-79) sur ses ge­noux ; por­trait d’époque ano­nyme.

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