AN­DRÉ S. LABARTHE

Membre se­cret de la Nou­velle Vague, cri­tique poin­tu et réa­li­sa­teur de la cé­lèbre sé­rie do­cu­men­taire Ci­néastes de notre temps, An­dré S. Labarthe nous a quit­tés le 5 mars à 86 ans. Jean-Louis Co­mol­li (ré­dac­teur en chef des Ca­hiers du ci­né­ma de 1965 à 1973)

So Film - - Sommaire - PAR JEAN- LOUIS CO­MOL­LI PHO­TO : STÉPHANE LAVOUÉ/ PASCO JEAN- LOUIS CO­MOL­LI

Hom­mage. Membre se­cret de la Nou­velle Vague, cri­tique poin­tu et réa­li­sa­teur de la cé­lèbre sé­rie do­cu­men­taire Ci­néastes de notre temps, An­dré S. Labarthe nous a quit­tés le 5 mars à 86 ans. Jean-Louis Co­mol­li ra­conte com­ment son oeuvre a, mine de rien, ré­vo­lu­tion­né la té­lé fran­çaise.

An­dré S. Labarthe, ré­cem­ment dis­pa­ru, était dé­jà ailleurs. Son ci­né­ma, fait de mille pièces de toutes tailles, est pro­pre­ment in­si­tuable, entre l'es­sai fil­mé, les ar­chives re­ve­nues sur elles-mêmes, les films de ci­né­ma sur le ci­né­ma, la fable éso­té­rique… Un ci­né­ma de fou de ci­né­ma, c'est ce qui est sûr, et cette fo­lie s'est ré­pan­due par­mi ses spec­ta­teurs, dont l'en­thou­siasme n'a ja­mais ces­sé. Car An­dré S. Labarthe était non seule­ment un grand ci­néaste tous for­mats et tous ter­rains, mais un grand ar­tiste aux ho­ri­zons mul­tiples, por­tant une haute idée de l'art ci­né­ma­to­gra­phique, conçu d'em­blée à la fois comme un art digne de ce nom et comme hors mar­ché. Je dis ici une ra­re­té. Le mar­ché a tout dé­vo­ré, les am­bi­tions ar­tis­tiques, les dé­me­sures, les oeuvres de gé­nie. Pour­quoi les films de Labarthe étaient-ils ou pou­vaient-ils res­ter hors mar­ché ? La plu­part d'entre eux (et no­tam­ment la sé­rie Ci­néastes de notre temps, qu'il a pro­duite avec Ja­nine Ba­zin et dont il a réa­li­sé de nom­breux épi­sodes) ont été pro­duits pour la té­lé­vi­sion, et d'abord pour l'ORTF, c'es­tà-dire avant la mar­chan­di­sa­tion des té­lés. Pa­ra­doxa­le­ment, la té­lé­vi­sion de cette époque hé­roïque, à la­quelle ont suc­cé­dé la Sept et Arte (du moins jus­qu'aux an­nées 2010), lui a lais­sé une im­mense li­ber­té. Labarthe ai­mait la té­lé parce qu'elle ac­cep­tait de lui une plus grande fan­tai­sie que le ci­né­ma. Voi­là une chose que l'on a au­jourd'hui du mal à croire, tel­le­ment les té­lés ont chan­gé en plus fu­tile. Labarthe sa­vait les ver­tus pu­bliques d'une té­lé­vi­sion elle-même pu­blique. Il pou­vait jouer de toutes les au­daces créa­trices (fil­mer un en­tre­tien avec un cri­tique de ci­né­ma, par exemple, en ne ca­drant que l'oeil du­dit cri­tique) au­daces qui, mys­té­rieu­se­ment, pas­saient la barre du « sens com­mun » tel que le prônent à peu près tous les « res­pon­sables ». Au­tre­ment dit, il avait sen­ti que les trans­gres­sions for­melles étaient, au ci­né­ma, ac­cep­tées d'em­blée, si­non sou­hai­tées, et donc peu trans­gres­sives, alors qu'à la té­lé, glo­ba­le­ment plus confor­miste, elles conser­vaient toute leur charge ex­plo­sive. Un ci­né­ma, donc, in­quié­tant. Pous­sant le té­lé­spec­ta­teur hors de ses gonds. Se­mer l'in­quié­tude à tra­vers les formes vues par des cen­taines de mil­liers de spec­ta­teurs est un geste sub­ver­sif. Une sub­ver­sion, sans doute, qui prend ap­pui sur des thèmes, des « su­jets », des no­tions ou des si­tua­tions par­fai­te­ment ex­pli­cites et ras­su­rantes. On pour­rait dé­fi­nir l'art de Labarthe comme ce­lui de l'ir­rup­tion sou­daine du ha­sard ci­né­ma­to­gra­phique dans la trame soi­gneu­se­ment construite d'un ré­cit do­cu­men­taire. Pour lui, il de­vait ar­ri­ver, tôt ou tard, dans un film, dans un es­sai fil­mé, qu'un éclat d'ici et de main­te­nant, un éclat d'in­at­ten­du, un bruit, un re­gard hors champ, un in­ci­dent mi­neur du tour­nage, un brin de pré­sent conser­vé au mon­tage, ébrèche la conti­nui­té, par exemple, d'un en­tre­tien fil­mé (avec, di­sons, Jo­sef von Stern­berg, John Ford ou Raoul Walsh). Trou­bler les normes et le « nor­mal » pour­rait être le jeu de Labarthe, son pro­jet constant. •

« Se­mer l’in­quié­tude à tra­vers les formes vues par des cen­taines de mil­liers de spec­ta­teurs est un geste sub­ver­sif. »

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