L’IN­SUR­REC­TION RAL­LUME LA FIC­TION

Il n’y a pas que l’amour à ré­in­ven­ter. Le ci­né­ma sub­ver­sif anar­cho-en­ra­gé aus­si. Jus­qu’ici les grandes in­sur­rec­tions épi­cées du pas­sé mais aus­si de l’ave­nir ont ins­pi­ré bien peu de films de fic­tion... Il faut que ça change.

So Film - - Think Tank - PAR NOËL GO­DIN, ENTARTEUR- CI­NÉ­MA­BOULE

« On a vo­lon­tiers l’im­pres­sion que le ci­noche s’est fou­tre­ment “soixan­te­hui­ta­ri­sé” à la fin des se­ven­ties. L’An 01 pres­crit de tout re­prendre à zé­ro. Coup pour coup de Ma­rin Kar­mitz appelle à l’au­to­ges­tion sau­vage im­mé­diate dans les usines. Tout va bien de Go­dard et Go­rin convie aux pillages po­pu­laires de su­per­mar­chés. La Fian­cée du pi­rate de Nel­ly Ka­plan ca­narde les ré­flexes ma­chos-phal­los. Them­roc de Claude Fa­ral­do pro­pose qu’on mange les CRS. So­lo de Mo­cky pré­co­nise le ter­ro­risme ro­cam­bo­lesque à la Ac­tion di­recte. La Sa­la­mandre d’Alain Tan­ner ex­horte à un sa­bo­tage lu­dique des ac­cou­tu­mances. Home Sweet Home (alias La Fête à Jules) de Be­noît La­my ac­clame une mu­ti­ne­rie épi­cu­rienne dans un hos­pice. Ice de Robert Kra­mer se ral­lie à l’en­semble des gué­rillas an­ti­ca­pi­ta­listes. Sans par­ler des charges sa­ti­riques à l’ita­lienne, des dé­tour­ne­ments fa­cé­tieux du si­tu Re­né Vié­net, des pro­vo­ca­tions émeu­tières de Jan Buc­quoy, des Ac­tas de Ma­ru­sia li­bé­ra­teurs de Mi­guel Lit­tin ou du cham­bou­lant hymne aux grèves hard d’Une chambre en ville. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Des pam­phlets cor­sés ré­jouis­sants de cette fa­rine, il n’y en a pas eu tant que ça. Loin de là, ce sont des sa­ta­nées ex­cep­tions. Qui ont d’ailleurs en com­mun (ce n’est point un re­proche, ventre de boeuf !) de n’avoir pas te­nu à s’at­ta­quer à des su­jets his­to­riques pro­pre­ment dits. Ce qui s’avère as­sez cu­rieux : la plu­part des mo­ments clés de l’épo­pée des ré­voltes ayant écla­té de­puis l’An­ti­qui­té n’ont tou­jours pas été trai­tés au ci­né­ma. Certes, dans l’es­prit Mai 68, nous avons eu droit à quelques re­cons­ti­tu­tions bien fi­chues d’évé­ne­ments ou d’iti­né­raires trans­gres­sifs. Qu’il s’agisse de la to­nique Bande à Bonnot de Phi­lippe Fou­ras­tié (et de son at­ta­chant Man­drin pour la té­lé), de la fort ins­truc­tive Com­mune (Pa­ris 1871) de Pe­ter Wat­kins, du poi­gnant Sac­co et Van­zet­ti de Giuliano Mon­tal­do et de l’épe­ron­nant Joe Hill de Bo Wi­der­berg, du Red réus­si de War­ren Beat­ty ou du tout ré­cent Ma­rius Ja­cob d’Oli­vier Du­rie, un bio­pic ta­pant dans le mille. Par contre, qua­si­ment pas de longs mé­trages de fic­tion en­core sur le mou­ve­ment ma­kh­no­viste en Ukraine (1919-1921) aus­si bien an­ti-bol­cho qu’an­ti-tsa­riste et le sou­lè­ve­ment de Krons­tadt, sur le com­bat ra­di­cal de Dur­ru­ti et ses com­pa­ne­ros du­rant la guerre d’Es­pagne, sur les fers de lance de l’anar­chisme Belle Époque à la Li­ber­tad, à la Zo d’Axa, à la Da­rien, à la Pou­get, sur le Ca­pi­taine Mis­son et les fli­bus­tiers li­ber­taires, sur les fa­rouches pé­tro­leuses com­mu­nardes, sur les pi­liers du sur­réa­lisme, du da­daïsme, du fu­tu­risme, sur Ra­va­chol et les autres illé­ga­listes fré­né­tiques fin de siècle, sur les en­ra­gés de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise et des bar­ri­cades de Gay-Lus­sac 68, sur les yip­pies et les dig­gers « gra­tui­te­ros » de San Fran­cis­co, sur le roi de l’éva­sion ra­tée Blan­qui, sur le Car­touche bul­gare Gueorg Cheï­ta­nov, sur l’hi­la­rant Dio­gène, sur le cri­tique d’art lu­bit­schien dynamiteur Fé­lix Fé­néon. J’ar­rête là mon nu­mé­ro de name drop­ping. D’au­tant plus qu’il y a des ton­ne­lées et des ton­ne­lées de per­son­nages ou équi­pages sé­di­tieux de proue qui pour­raient consti­tuer ma­tière à des films pal­pi­tants. Mais ce qui me sur­prend bien plus que le peu d’in­té­rêt ma­ni­fes­té par la ma­jo­ri­té des scé­na­ristes pour les hé­ros po­si­tifs in­sur­gés ayant bel et bien exis­té, c’est leur in­dif­fé­rence vis-à-vis des hautes fi­gures de l’uto­pie. C’est-à-dire des illu­mi­nés se pi­quant de nous en­traî­ner dans la dé­cou­verte de mondes to­ta­le­ment ré­ima­gi­nés. Que ces mondes soient dou­teux (More, Ca­bet, Owen, Saint-Si­mon, Cam­pa­nel­la avec leurs vi­sions ri­gides du bon­heur so­cial obli­ga­toire) ou qu’ils soient dé­li­cieu­se­ment com­blants (c’est le cas de L’Hu­ma­ni­sphère (1857) de Jo­seph Dé­jacque, de La Double Vie de Théo­phraste Lon­guet (1905) de Gas­ton Le­roux ou du gé­nia­lis­sime Nou­veau Monde amou­reux (1820) de Charles Fou­rier, pour moi le livre le plus épas­trouillant de tous les temps). Eh oui, dé­crire mé­tho­di­que­ment ou psy­ché­dé­li­que­ment une uto­pie dé­fiant les as­sises de ce que William Blake appelle “notre monde de l’er­reur com­plète”. Jean-Louis Co­mol­li a ten­té le coup en 1976 avec sa très for­tiche évo­ca­tion de la com­mune agri­cole anar­chi­sante La Ce­ci­lia. Mais c’est là le ré­cit d’un couac alors qu’à par­tir d’une trans­po­si­tion fil­mique in­ven­tive des ma­nus­crits en­chan­teurs de Fou­rier, on pour­rait peut-être ar­ri­ver à sus­ci­ter ou à res­sus­ci­ter chez cer­tains spec­ta­teurs le dé­sir de ré­vo­lu­tion. Mais pas du tout d’une ré­vo­lu­tion à la noix de co­co sé­chée, jam­bon à cornes ! Charles Fou­rier au ciné, ça pour­rait être ex­trê­me­ment dan­ge­reux pour les pou­voirs trô­nants. Car ça pour­rait dé­mon­trer haut la main fée­ri­que­ment, bur­les­que­ment, or­gia­que­ment que notre ci­vi­li­sa­tion de la ser­vi­tude vo­lon­taire est to­ta­le­ment à je­ter et à rem­pla­cer par la so­cié­té de la jouis­sance ef­fron­tée. »

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