POUR L’ÉLI­MI­NA­TION DU FAC­TEUR HU­MAIN

Be­noît For­geard vient d’ache­ver le tour­nage de son pro­chain long mé­trage, Yves, l’his­toire d’un rap­peur aux prises avec un ré­fri­gé­ra­teur in­tel­li­gent. Iro­nie du sort, au mo­ment où nous le contac­tons pour li­vrer son uto­pie de ci­né­ma, For­geard nous ap­prend q

So Film - - Think Tank - PAR BE­NOÎT FOR­GEARD, CI­NÉASTE ( GAZ DE FRANCE)

Le mi­nis­tère de la Culture ne prend-il pas un risque en vous im­pli­quant dans cette his­toire ?

Eh bien, je l’es­père. C’est en tout cas à l’hon­neur des équipes des mi­nis­tères, non seule­ment de la Culture, mais aus­si de la Re­cherche, d’avoir su dé­pas­ser les vieux cli­vages. Tout ça est aus­si la res­pon­sa­bi­li­té de Cédric Villa­ni, qui avait eu vent du su­jet de mon nou­veau film. Faire ap­pel à moi, alors que je n’ai au­cune com­pé­tence en rien, est un bel exemple de pen­sée “hors de la boîte”.

Quel est l'ob­jec­tif fixé par la mis­sion ?

Dix mi­nutes de dis­cus­sion ont suf­fi pour par­ve­nir à une pre­mière conclu­sion : notre ci­né­ma souffre de l’entre-soi, de pe­tits ar­ran­ge­ments entre amis, de ren­vois d’as­cen­seur, qui sont au­tant de freins à un re­nou­vel­le­ment des idées et à une meilleure re­pré­sen­ta­tion des sen­si­bi­li­tés. Pour pal­lier ce pro­blème, le se­cré­taire d’État char­gé du nu­mé­rique, m’a de­man­dé de ré­flé­chir à la pos­si­bi­li­té d’éli­mi­ner le fac­teur hu­main dans l’ap­pré­cia­tion des scé­na­rios trai­tés par la com­mis­sion. Au dé­but, j’ai cru à la plai­san­te­rie d’un co­pain lorsque j’ai écou­té le mes­sage sur mon ré­pon­deur.

Con­crè­te­ment, c'est quoi l'idée ?

Soyons clairs, il ne s’agit pas de sub­sti­tuer le ju­ry de l’Avance sur re­cettes par une ma­chine, mais sim­ple­ment, pen­dant une an­née test, de dou­bler la com­mis­sion par un sys­tème au­to­ma­ti­sé. Non seule­ment, ce­la per­met d’ac­cé­lé­rer le trai­te­ment des pro­jets re­çus (de plus en plus nom­breux hé­las, mal­gré les mises en garde af­fi­chées sur le site), mais le ci­né­ma fran­çais dans son en­semble, a tout à y ga­gner. Je ne dis pas “la ma­chine est l’ave­nir ”, je dis “ob­ser­vons ce qui se passe”.

À quoi res­semble ce sys­tème, cette ma­chine ?

C’est un cube de trente par trente, mu­ni de deux pro­ces­seurs. Rien de mys­té­rieux. Le ca­rac­tère ex­pé­ri­men­tal du pro­jet n’ex­clut pas non plus l’hu­mour. C’est pour­quoi nous avons choi­si un nom qui ne soit pas trop ron­flant et qui rende hom­mage à un grand ci­néaste dis­pa­ru. PIALATAR (Pro­gramme in­tel­li­gent d’aide à l’at­tri­bu­tion de l’avance sur re­cettes) est une ré­ponse qui se veut à la fois ef­fi­cace et poé­tique.

Ça fonc­tionne comment ?

La ma­chine élit les pro­jets sur les cri­tères sui­vants : pri­mo, l’ori­gi­na­li­té du pro­pos (en s’ap­puyant sur une base de don­nées de plu­sieurs cen­taines de mil­liers de films dé­jà pré­sen­tés, elle vé­ri­fie que le scé­na­rio ne fasse pas dou­blon avec d’autres oeuvres). Deux : la di­ver­si­té. Di­ver­si­té des per­son­nages, bien sûr, mais aus­si des termes. Le bon équi­libre des sub­stan­tifs mas­cu­lins et fé­mi­nins dans un texte est un mar­queur fort. Sans vou­loir en ti­rer au­cune conclu­sion dé­fi­ni­tive, di­sons que lors­qu’un scé­na­rio pré­sente un taux de 70-80 % de sub­stan­tifs mas­cu­lins, ça n’est ja­mais bon signe. En­fin, trois : la ven­ti­la­tion. La ma­chine re­père l’al­ter­nance des abré­via­tions INT et EXT. On sait, par re­cou­pe­ments, qu’une bonne ven­ti­la­tion des scènes in­té­rieures et ex­té­rieures est un fac­teur pré­do­mi­nant dans l’émer­gence d’un bon scé­na­rio. Pour le dire au­tre­ment, à plus de 60 % de INT, dif­fi­cile de ras­sem­bler au-de­là du pu­blic tou­jours dé­crois­sant des purs ci­né­philes. Reste en­suite la ques­tion épi­neuse des I/E. In­té­rieur/ex­té­rieur. Sou­vent uti­li­sé pour dé­crire des scènes en voi­ture. Je pré­co­nise son aban­don pur et simple. Le syn­di­cat des élec­tros-ma­chi­nos, que cette am­bi­guï­té gêne de­puis long­temps, m’a dé­jà as­su­ré de son sou­tien.

La pres­sion est sou­vent forte sur les membres de la com­mis­sion. S'agit-il de les sou­la­ger ?

Exac­te­ment. D’abord en leur épar­gnant toute res­pon­sa­bi­li­té. En­suite et de fa­çon plus ef­fi­cace, en pro­cé­dant à leur sup­pres­sion.

N'est-ce pas le risque de je­ter le bé­bé avec l'eau du bain ?

Cette his­toire de bé­bé je­té avec l’eau du bain, m’a tou­jours pa­ru du pur dé­lire. Un truc de gens qui jouent à se faire peur en agi­tant des his­toires abra­ca­da­brantes. Vous en connais­sez vous, des gens, qui ont vu leur bé­bé par­tir par le si­phon en rin­çant la bai­gnoire ? On prend les gens pour des im­bé­ciles. Il n’y a pas, et il n’y au­ra ja­mais de bé­bés qui partent avec l’eau du bain. Parce que c’est tout sim­ple­ment im­pos­sible.

Il se­ra bien­tôt pos­sible d'en­voyer son scé­na­rio au CNC d'un simple clic ?

C’est notre es­poir. Dans cette même pers­pec­tive, il est per­mis d’es­pé­rer une ré­ponse de PIALATAR en quelques se­condes.

Et si PIALATAR se trompe ?

Mais j’es­père bien qu’il se trom­pe­ra ! Je mi­lite pour qu’à chaque com­mis­sion, un pro­jet soit élu de fa­çon aléa­toire. Faut-il per­mettre que le ha­sard re­batte les cartes et vienne ap­por­ter du sang frais au ci­né­ma fran­çais, au risque, in­évi­ta­ble­ment, d’un cer­tain dé­chet ? Pour ma part, je le crois. Bien sûr, rien n’em­pê­che­rait de re­cou­rir au ti­rage au sort dès au­jourd’hui. Nul be­soin de sys­tème in­tel­li­gent pour ce­la. Mais on sait ce qu’il en est des mains in­no­centes. L’ave­nir du ci­né­ma fran­çais est trop im­por­tant pour le lais­ser entre les mains des huis­siers. PIALATAR, avec son sys­tème open source vé­ri­fiable par tout un cha­cun, se­rait une avan­cée cer­taine vers un re­cours à l’aléa­toire par­fai­te­ment trans­parent.

C'en est fi­ni de la pos­si­bi­li­té de ve­nir dé­fendre son pro­jet en chair et en os ?

Nous plan­chons aus­si sur la pos­si­bi­li­té de ve­nir dé­fendre son pro­jet de­vant la ma­chine. À l’oral. Sous quelle forme ? Dif­fi­cile à dire, à ce stade. La ca­bine est très conno­tée, mais reste en­core le dis­po­si­tif le plus simple. Faire face à une ma­chine dans une salle im­mense se­rait ri­di­cule, non ? Ce­la dit, rien n’em­pêche de don­ner une in­ter­face à PIALATAR. Ro­bo­tique, an­thro­po­morphe ou zoo­morphe, je n’en sais rien. Qui a dit que la poé­sie n’avait rien à faire à l’Avance sur re­cettes ? Je dis peu­têtre n’im­porte quoi, mais pré­sen­ter son pro­jet de­vant une ci­gogne phos­pho­res­cente de trois mètres de hau­teur, ça au­rait de l’al­lure.

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