DE COM­PA­GNIE

POUR UN CI­NÉ­MA

So Film - - Think Tank - PAR THIER­RY DE PE­RET­TI, CI­NÉASTE ( UNE VIE VIO­LENTE)

« Il fau­drait em­prun­ter au théâtre ou à la danse, tels qu’ils se pra­tiquent en troupe ou en com­pa­gnie. Au théâtre comme on l’en­vi­sage en Al­le­magne, par exemple. La com­pa­gnie ne se­rait pas uni­que­ment com­po­sée d’ac­trices et d’ac­teurs, mais de tous les col­la­bo­ra­teurs ar­tis­tiques du film, opé­ra­teur, di­rec­teur de cas­ting, dé­cor, cos­tume, régie aus­si, etc… Et qui se­raient réunis en ré­si­dence, pas né­ces­sai­re­ment dans un lieu de créa­tion, mais plu­tôt d’ex­ploi­ta­tion. Par exemple ima­gi­nons qu’UGC, Pa­thé ou Gau­mont aient sou­dain l’au­dace d’avoir des ar­tistes as­so­ciés… Pen­dant trois ans, ils s’en­gagent à sor­tir toute la pro­duc­tion d’un groupe d’ar­tistes. Après, ça ne veut pas dire qu’ils ne se­raient pas liés aux dis­cus­sions qui portent sur les choix de ce qu’on met en fa­bri­ca­tion… Ces choix-là, ils pour­raient se dé­ter­mi­ner, comme au théâtre, en dé­but ou en fin de de sai­son, de fa­çon plus dra­ma­tur­gique qu’éco­no­mique… La com­pa­gnie de ma­nière col­lé­giale se de­man­de­rait de quoi elle a en­vie, ce qui lui semble né­ces­saire de mon­trer : est-ce qu’il faut faire du­rant une sai­son des films où le lan­gage est l’élé­ment prin­ci­pal ? Doit-on se concen­trer sur telle ou telle forme ? Tel ou tel ré­cit ou su­jet ? In­ven­ter des wes­terns ou des formes de wes­terns du­rant toute une sai­son ?… Et ima­gi­ner plu­sieurs formes, plu­sieurs films, à fa­bri­quer tout au long de l’an­née. On fi­dé­li­se­rait des spec­ta­teurs sur le tra­vail d’une équipe, et non plus né­ces­sai­re­ment sur des ve­dettes ou des ci­néastes, pas né­ces­sai­re­ment sur des su­jet ou sur des genres non plus. Bien sûr ça n’irait pas de soi et il fau­drait que tout le monde joue le jeu. Les cir­cuits, au lieu de pas­ser leur temps à culpa­bi­li­ser les au­teurs en leur di­sant que leurs pro­po­si­tions n’in­té­ressent pas leur pu­blic, se met­traient au ser­vice des films et in­ven­te­raient des sys­tèmes pour faire ve­nir les spec­ta­teurs ! Les ar­tistes ou les com­pa­gnies d’ar­tistes pas­se­raient moins de temps à sa­voir ce que le mar­ché veut ou ne veut pas, mais se­raient concen­trés sur l’idée de pro­po­ser des films, neufs, forts et vifs… Pen­dant ce temps, d’autres à cô­té d’eux tra­vaille­raient à pré­pa­rer les spec­ta­teurs aux oeuvres qui ar­rivent. Et du coup ça per­met­trait de pro­vo­quer des ava­lanches. De tour­ner tout le temps, de mon­trer le tra­vail très ré­gu­liè­re­ment, de pou­voir al­ter­ner des formes très confi­den­tielles – qu’on mon­tre­rait seule­ment à des amis ou bien à un nombre li­mi­té de spec­ta­teurs, par exemple – ou plus po­pu­laires. Faire un ci­né­ma de troupe et chan­ger les modes de nar­ra­tion et de fa­bri­ca­tion en fonc­tion de la na­ture du film et de l’époque. Si­non on traîne et on est tou­jours en re­tard sur tout : les mo­da­li­tés de lan­gage et les fa­çons de ra­con­ter changent, mais l’in­dus­trie est tou­jours à la traîne. Le ci­né­ma fe­rait la pro­messe de mon­trer le monde vrai­ment tel qu’il est, tel qu’il pour­rait se lire, qua­si­ment en temps réel. Les équipes de­vien­draient aguer­ries, fortes, ai­gui­sées… On pour­rait me­ner les pro­jets ar­tis­tiques au plus loin de ce qu’ils peuvent être… Il y au­rait des gestes fous… Des com­pé­ti­tions in­sen­sées entre les com­pa­gnies… Que l’in­gé­nie­rie de pro­duc­tion mute en fonc­tion de la na­ture des films. Pou­voir dire par exemple, sans que ça soit une hé­ré­sie in­dus­trielle : ok ce film-là, il faut le tour­ner sur un an, avec des blocs de tour­nage de quelques jours ou bien ce­lui-là on le fait de ma­nière plus clas­sique… Fi­dé­li­ser les équipes… Tra­vailler avec ses amis, faire des ex­pé­riences, sans qu’on soit te­nu au chef-d’oeuvre ou à la ren­ta­bi­li­té im­mé­diate et puis chan­ger les salles, ces hor­ribles Dis­ney­land… Ça se­rait va­che­ment simple en fait. On de­vrait pou­voir en­tre­prendre un film à la ma­nière d’Al­bert Ser­ra un jour et le len­de­main mettre en chan­tier quelque chose de plus lourd, comme un film de Fin­cher, et sans que ça déso­riente per­sonne ou qu’on trouve ça in­co­hé­rent. Mais est-ce que ce n’est pas un peu la ma­nière dont les stu­dios fonc­tion­naient dans les an­nées 30 ? »

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