Jeanne Diel­man

Que sont devenus nos per­son­nages cultes après la fin du film ? Ce mois-ci, la plus grande éplu­cheuse de pa­tates de toute l’his­toire du ci­né­ma, à sa­voir Jeanne Diel­man, in­car­née par Del­phine Sey­rig dans le chef d’oeuvre de Chan­tal Aker­man.

So Film - - Après The End - GÉ­RAL­DINE DE MAR­GE­RIE

6h 02. Syl­vain ouvre le ro­bi­net d’eau froide et rem­plit la bouilloire élec­trique. Il la re­pose sur son socle et ap­puie sur le bou­ton qui s’en­clenche avec un bruit sec. La bouilloire se met en marche. Le temps que l’eau chauffe, il sort une tasse du pla­card, la pose sur un pla­teau. Met deux tar­tines à griller. Baisse le ther­mo­stat du grille-pain : hier, ses tar­tines sont sor­ties toutes noires, il ne vou­drait pas ré­ité­rer cette er­reur. Il avait mis le ther­mo­stat au maxi­mum : le pain noir al­le­mand met plus de temps à griller que les autres pains. Clac. L’eau a fi­ni de bouillir. Syl­vain la verse dans une théière. Il prend une boule à thé, ouvre une boîte de Lap­sang Sou­chon, et avec une cuillère, met une pe­tite quan­ti­té de thé dans la boule à thé. Il met la boule à thé à trem­per dans la théière. At­ten­tion à ne pas lais­ser in­fu­ser trop long­temps : ce thé est fort, et il de­vient vite im­bu­vable. C’est le thé pré­fé­ré de Jeanne, sa mère. Les tar­tines sautent, il les prend avec une pince en bois pour ne pas se brû­ler les doigts. Éta­ler du beurre, ce n’est pas fa­cile quand il sort tout juste du fri­go, alors il fait at­ten­tion à ne pas cas­ser les tar­tines avec son cou­teau à beurre. Il ajoute un peu de miel. Les pose sur le pla­teau dans une pe­tite as­siette. Il se di­rige vers la chambre de sa mère à pe­tits pas, en pre­nant soin de ne pas ren­ver­ser son pe­tit dé­jeu­ner. Il cale le pla­teau sur sa hanche gauche et de sa main droite tourne la poi­gnée de porte. Il entre dans la chambre. Jeanne est dans son lit. Elle sa­lue son fils d’une pe­tite voix en­rouée. Syl­vain dé­pose le pla­teau sur sa table de nuit. “« De quoi as-tu en­vie au­jourd’hui, Ma­man ? » lui de­mande-t-il. « J’ai­me­rais cui­si­ner. Des es­ca­lopes pa­nées. » Jeanne se re­dresse dou­ce­ment de son lit, mais Syl­vain lui in­time de ne pas se le­ver. Les es­ca­lopes, c’est lui qui va les faire. Le mé­de­cin a or­don­né à Jeanne de se re­po­ser. À 88 ans, une grippe, il faut faire at­ten­tion. Alors Jeanne, de sa voix grave, lui in­time de prendre un bloc-notes pour no­ter la re­cette. Il lui fau­dra deux es­ca­lopes de veau bien fines. Un oeuf. Du lait. De la cha­pe­lure. Du poivre. Du sel. De la noix de mus­cade. Du beurre. Dans une as­siette creuse, il de­vra battre l’oeuf avec un peu de lait, pas trop, une larme. Il de­vra y ajou­ter une pointe de sel, un peu de poivre, et y râ­per un peu de mus­cade. Dans une se­conde as­siette, il de­vra éta­ler la cha­pe­lure. En rem­plir tout le fond de l’as­siette. Il fau­dra trem­per les es­ca­lopes dans la pré­pa­ra­tion d’oeuf et de lait, puis, dans la cha­pe­lure. En­suite, il de­vra mettre une poêle à chauf­fer, y faire fondre un peu de beurre, et y sai­sir les deux es­ca­lopes des deux cô­tés, suf­fi­sam­ment pour que la cha­pe­lure soit bien do­rée. Jeanne sou­rit. Au­jourd’hui, ça fait exac­te­ment treize ans qu’elle est sor­tie de pri­son, après avoir pur­gé une peine de trente ans de ré­clu­sion cri­mi­nelle pour avoir as­sas­si­né un client. Il l’avait fait jouir. Elle n’avait pas l’ha­bi­tude. Après avoir pas­sé les draps à la ja­vel pour en­le­ver les taches de sang, elle avait qua­si­ment réus­si à les ra­voir. « Et l’es­ca­lope, on l’ac­com­pagne avec quoi ? Du riz ? » « Du riz, c’est bien. » •

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