FILMS IN­TER­DITS

POUR MON­TRER AUX EN­FANTS DES

So Film - - Think Tank - PAR UR­SU­LA MEIER, CI­NÉASTE ET PRÉ­SI­DENTE DU JU­RY DE LA CA­MÉ­RA D'OR 2018

« Pen­dant des an­nées lors­qu’on me de­man­dait le pre­mier film que j’avais dé­cou­vert au ci­né­ma, j’étais in­ca­pable de m’en sou­ve­nir, comme si ce­lui-ci était res­té blo­qué dans une par­tie in­cons­ciente de mon cer­veau. Et puis un beau ma­tin, il m’est sou­dai­ne­ment re­ve­nu en tête : j’avais 8 ans et al­lais avec un co­pain pour la pre­mière fois au pe­tit ci­né­ma de la ville la plus proche. Nous de­vions sû­re­ment al­ler voir un film pour en­fant et, pour notre plus grand bon­heur, la mère de mon co­pain qui nous ac­com­pa­gnait s’est trom­pée de salle. Les lu­mières s’étei­gnirent et je dé­cou­vris sur l’écran les pre­mières images de Voyage au bout de l’en­fer de Mi­chael Ci­mi­no. La mère de mon ami se ren­dant compte de son er­reur nous de­man­da de quit­ter la salle mais im­pos­sible, nous nous ac­cro­chions aux sièges et, face au va­carme, qui n’était pas sans exas­pé­rer les autres spec­ta­teurs, elle ca­pi­tu­la. Elle es­saya tant bien que mal de nous ca­cher les yeux lors de cer­taines scènes, en vain… Nous avons re­gar­dé le film jus­qu’au bout. Nous avions ga­gné cette pe­tite ré­vo­lu­tion qui fut au fond, sans que nous nous en ren­dions compte, un vé­ri­table bou­le­ver­se­ment. Car ce film m’a in­cons­ciem­ment et à tout ja­mais mar­quée, comme si il m’avait brû­lée au fer blanc dans la chair, m’ou­vrant une porte sur le monde, sur les êtres, sur l’His­toire, notre his­toire et bien sûr sur le ci­né­ma. Des sen­sa­tions, des odeurs tra­ver­saient l’écran… et puis ces scènes de rou­lette russe, le pis­to­let de Ch­ris­to­pher Wal­ken poin­té sur sa tempe, ces quelques se­condes où tout peut bas­cu­ler… Ma dé­cou­verte du ci­né­ma sur grand écran se fit avec un film qui au dé­part ne m’était pas des­ti­né. Alors oui je pense qu’il ne de­vrait pas y avoir d’âge li­mite pour dé­cou­vrir très jeune Voyage au bout de l’en­fer, L’ar­gent de Robert Bres­son, Or­det de Karl Dreyer, Une femme sous in­fluence de John Cas­sa­vetes, Fan­ny et Alexandre ou Le Si­lence d’Ing­mar Berg­man car peu im­porte si ces films ont été “com­pris” au sens sco­laire du terme, ils nous tra­versent dans notre chair, dans notre in­cons­cient, et y laissent des ci­ca­trices, des traces in­dé­lé­biles qui nous ac­com­pagnent toute la vie et ai­guisent notre re­gard sur le monde. »

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