LIV ULL­MANN

DIf­fi­CILE DE Sé­PA­RER LA VIE DE LA GRANDE CO­Mé­DIENNE ET RéA­LI­SA­TRICE NOR­Vé­GIENNE LIV ULL­MANN DE CELLE DE SON MEN­TOR SUé­DOIS ING­MAR BERG­MAN PUISQUE LES DEUX ONT éTé AS­SO­CIéS SUR DES fiLMS AUS­SI MAR­QUANTS QUE Per­so­na, Cris et chu­cho­te­ments et Scènes de la vi

So Film - - Sommaire - PAR AXEL CA­DIEUX, AU FES­TI­VAL DE BERGAME

Lé­gende gla­cée. Dif­fi­cile de sé­pa­rer la vie de Liv Ull­mann de celle de son men­tor sué­dois Ing­mar Berg­man puisque les deux ont été as­so­ciés sur des films aus­si mar­quants que Per­so­na, Cris et Chu­cho­te­ments et Scènes de la vie conju­gale. De cette his­toire de la ci­né­phi­lie eu­ro­péenne, la dame ne cache rien : ni les dé­mons, ni les an­nées sur l’île de Fårö, ni ces mo­ments où l’aus­tère maître scan­di­nave li­sait la presse fé­mi­nine.

Votre père est mort alors que vous étiez très jeune. Vous avez été prin­ci­pa­le­ment édu­quée par des femmes ? Oui, avec mes soeurs, en Nor­vège. J’ado­rais ma grandmère, je pas­sais ma vie as­sise sur ses ge­noux pen­dant qu’elle me ra­con­tait des contes et des lé­gendes. Je m’en­dor­mais là, la tête contre son cou. Et puis il y avait son odeur si ras­su­rante, je me sentais en sé­cu­ri­té. C’est une odeur et un sen­ti­ment qui m’ont sui­vie toute ma vie. Pen­dant très long­temps, je n’ai pas com­pris pour­quoi c’était si im­por­tant pour moi. Puis, à l’âge de 30 ou 40 ans, j’ai com­men­cé à tra­vailler pour l’Uni­cef et à voya­ger un peu par­tout dans le monde. À Ma­cao, il y avait plein de ba­teaux de ré­fu­giés en pro­ve­nance du Viet­nam en guerre – oui c’était il y a long­temps, je suis vieille… ils étaient là, sur la côte, à moi­tié vi­vants, épui­sés. Cer­tains s’étaient noyés. Une tente était dres­sée pour ac­cueillir les lé­preux mis en qua­ran­taine. Un prêtre ca­tho­lique m’a for­cée à en­trer, même si j’avais peur. Il y avait cette vieille dame, qui pleu­rait. Je me suis pen­chée vers elle, je l’ai prise dans mes bras, et elle a ar­rê­té de pleu­rer un ins­tant. J’ai pris conscience qu’on de­vait tous être là les uns pour les autres, comme une force ras­su­rante qui ins­pire la sé­cu­ri­té. Ça a chan­gé ma vie. C’est un sen­ti­ment très fort, et j’y as­so­cie l’odeur de ma grand-mère. Pou­vez-vous nous ra­con­ter votre ren­contre avec Ing­mar Berg­man ? J’étais dé­jà ac­trice de­puis pas mal d’an­nées, en Nor­vège. Des films, du théâtre. J’étais très amie avec Bibi An­ders­son, on avait fait un film en­semble, au nord du pays, loin de tout. On pas­sait nos nuits à dis­cu­ter de tout. La vie, nos pro­jets... Un jour, j’ai été lui rendre vi­site à Stock­holm, et on est tom­bées par ha­sard, dans la rue, sur Ing­mar, dont elle m’avait dé­jà par­lé. For­cé­ment, j’étais in­ti­mi­dée. C’était quand même une lé­gende. Mais il a tout de suite été stu­pé­fait par la res­sem­blance entre Bibi et moi. Il nous

a dit qu’il ai­me­rait nous avoir en­semble à l’écran, puis il a construit son film en uti­li­sant des photos de Bibi et moi et en tra­vaillant des­sus, en les ma­laxant, en les su­per­po­sant. Per­so­na est né comme ça. Et pen­dant le tour­nage ? Berg­man avait la ré­pu­ta­tion d’être dif­fi­cile… Dans le cas de Per­so­na, c’était ex­tra­or­di­naire : on a été sur l’île de Fårö, où il a plus tard construit sa mai­son, avec Bibi, le chef op’, Ing­mar et moi. On ne pen­sait même pas que ce se­rait un vrai film : on im­pro­vi­sait, on vi­vait, Ing­mar fai­sait ça au fil de l’eau. On avait juste l’im­pres­sion d’être en va­cances. Et c’est de­ve­nu l’un de ses plus grands films. Ça a chan­gé sa car­rière, celle de pas mal d’autres ci­néastes, et bien évi­dem­ment la mienne. Ça a même chan­gé ma vie. Avez-vous pris au­tant de plai­sir sur les autres films ? Pas for­cé­ment, non. Dans Face à face, il y a une scène où je fais une ten­ta­tive de sui­cide en ava­lant des pi­lules. Juste avant de dire ac­tion, il se penche vers son ac­ces­soi­riste et dit très fort : « Hum, je ne sais plus si j’ai bien rem­pla­cé les vrais som­ni­fères par des faux… » Il fai­sait ça pour me rendre folle, pour que je joue mieux, et ça mar­chait… Quand je tremble à l’écran, ce n’est ab­so­lu­ment pas pour de faux. Je tremble réel­le­ment, j’avale toutes ces pi­lules, et lui ju­bile. Autre exemple : dans L’Heure du loup, mon per­son­nage, à un mo­ment, se trouve très, très près du feu. J’ai long­temps cru qu’il m’avait for­cée à faire ça, pour se ven­ger de moi en me brû­lant, car nous étions en couple à l’époque et nous nous dis­pu­tions beau­coup. Main­te­nant, je sais que c’était juste pour le bien du film. Et c’est la même chose pour ces pi­lules. L’Heure du loup est un film ex­trê­me­ment sombre, peu­plé de vi­sions cau­che­mar­desques. Presque un film d’hor­reur, en fait. On se connais­sait de­puis moins d’un an, c’était juste après Per­so­na, mais à cette époque j’étais dé­jà en­ceinte de lui. Et le tour­nage m’a trau­ma­ti­sée. Des his­toires de dé­mons, un homme qui marche au pla­fond, des flammes… Ce n’était pas dans ma na­ture, mais c’était clai­re­ment au plus pro­fond de la sienne. Moi, j’avais 26 ans, je ne com­pre­nais pas. Et je pense qu’Ing­mar ai­mait ça. Il ado­rait voir la ter­reur sur mon vi­sage, sans que je sois ca­pable d’ex­pli­quer pour­quoi j’avais peur. À la fin du tour­nage, je lui ai dit que c’était trop dur, trop dif­fi­cile, et je suis re­par­tie en Nor­vège. Il m’a sui­vie, il est ve­nu me trou­ver chez mon ma­ri d’alors, dont je n’avais pas en­core di­vor­cé. Il a dit : « Je viens cher­cher Liv, elle re­part avec moi. » Et je suis re­par­tie à Stock­holm, puis à Fårö. Main­te­nant, je com­prends le film : il ne s’agit pas de ma­riages qui se dé­litent, de per­sonnes qui ne s’aiment plus, mais d’in­di­vi­dus qui se ré­veillent à quatre heures du ma­tin, en sueur, pos­sé­dés, ter­ri­fiés, an­gois­sés, en co­lère et seuls. C’est l’his­toire d’Ing­mar. Il ap­pe­lait ça ses dé­mons. Il n’a plus ja­mais réa­li­sé de film pa­reil, parce qu’il s’est en­suite ins­tal­lé à Fårö. Cette île avait des sortes de pou­voirs ma­giques. Il s’est cou­pé de tout, et ça l’a gué­ri. Vous y avez vé­cu éga­le­ment plu­sieurs an­nées. Est-ce que cette pé­riode reste un bon sou­ve­nir ? Oui… Comme lorsque deux in­di­vi­dus se rap­prochent à un point dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nable. On se ra­con­tait des his­toires, on écou­tait de la mu­sique... Évi­dem­ment il y a eu des mo­ments dif­fi­ciles, car il exi­geait que nous soyons to­ta­le­ment seuls, il était très ja­loux. J’avais une per­mis­sion de sor­tie, tous les mer­cre­dis, et il m’at­ten­dait sur le che­min du re­tour, ac­cou­dé à un po­teau. Nous ne pou­vions rien nous ca­cher. Quand l’un men­tait, l’autre di­sait : « Tiens, voi­là la pan­thère noire… » Et puis, un jour, ça n’a plus mar­ché. Alors, je suis par­tie. Mais il a gar­dé mon chien ! Au dé­but il le dé­tes­tait, il ne vou­lait pas que je l’amène sur l’île. Ils ont fi­ni par de­ve­nir très proches, et le chien, Pet, res­tait tout le temps dans le bu­reau d’Ing­mar. On plai­san­tait en di­sant que c’était en fait lui qui écri­vait les scé­na­rios… Puis, quand Linn (leur fille, ndlr) et moi sommes parties, Pet s’en est com­plè­te­ment fou­tu, il n’y avait plus qu’Ing­mar qui comp­tait. Avec le re­cul, j’aime en rire. Il y avait une vraie connexion entre nous, qui a per­du­ré après notre sé­pa­ra­tion. Il est d’ailleurs ve­nu vous voir aux États-Unis, lorsque vous avez dé­bu­té à Broad­way, alors qu’il ne voya­geait ab­so­lu­ment ja­mais. Un vrai mi­racle ! Je ne sais pas pour­quoi, il te­nait vrai­ment à me voir dans cette pièce, A Doll’s House. L’his­toire drôle der­rière cette anec­dote, c’est qu’à cette époque, Woo­dy Al­len et moi man­gions tout le temps en­semble. Pas parce qu’il me fai­sait la cour mais parce qu’il était fou des films d’Ing­mar, et n’ar­rê­tait pas de m’en par­ler. Et un soir, je lui ai dit : « Ing­mar se­ra là ! » Il a failli en tom­ber de sa chaise. Ing­mar ai­mait aus­si beau­coup les films de Woo­dy, donc ça tom­bait bien. On l’a re­joint dans sa suite, Woo­dy ne di­sait rien, to­ta­le­ment pa­ra­ly­sé. On s’est mis à table, on s’est ser­vis. Si­lence de plomb, les deux se re­gar­daient en chiens de faïence. In­grid (la femme de Woo­dy Al­len, ndlr) et moi avons donc com­men­cé à dis­cu­ter, comme des bonnes femmes : la bonne cuis­son des meat­balls, des trucs sans au­cun in­té­rêt, car l’am­biance était plus que lourde. Ils ne se sont pas dit un mot de tout le dî­ner, quelle gêne… Woo­dy m’a en­suite ra­me­née chez moi et m’a dit, les larmes aux yeux : « Liv, mer­ci. » J’ar­rive dans ma chambre, le té­lé­phone sonne. C’est Ing­mar : « Liv, c’était ex­tra­or­di­naire. » Fran­che­ment… Avez-vous ai­mé cette pé­riode aux États-Unis, et no­tam­ment à Los An­geles ? Beau­coup oui, mais j’y suis res­tée moins de deux ans, car j’ai failli fer­mer deux stu­dios, la Co­lum­bia et la Me­tro­po­li­tan, avec deux énormes bides… Tout le monde me vou­lait à l’époque, j’avais été nom­mée aux Os­cars, je bé­né­fi­ciais de l’au­ra d’Ing­mar, mais ça n’a pas du tout mar­ché. Dans tous les cas, ça au­rait été dur pour moi de res­ter plus long­temps : on com­men­çait dé­jà à me par­ler de chi­rur­gie es­thé­tique. Hors de ques­tion ! Vous y êtes-vous fait des amis ? Vous ne pa­rais­sez pas très com­pa­tible avec le sys­tème hol­ly­woo­dien… Dans le monde du ci­né­ma, non, pas tel­le­ment. Mais j’ai fait la ren­contre très amu­sante de Hen­ry Kissinger (po­li­to­logue, di­plo­mate et an­cien se­cré­taire d’État dans les ad­mi­nis­tra­tions Ford et Nixon, ndlr) ! Il vou­lait se rendre à un dî­ner avec quel­qu’un de très connu et moi ça m’amu­sait, donc j’ai dit oui. Et je me suis re­trou­vée à la Mai­son-Blanche, à table avec Kh­roucht­chev et Nixon. C’était as­sez

« Ing­mar ado­rait voir la ter­reur sur mon vi­sage, sans que je sois ca­pable d’ex­pli­quer pour­quoi j’avais peur. »

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