My Pure Land de Sar­mad Ma­sud

Tour­né dans des condi­tions as­sez dingues et ins­pi­ré d’une his­toire vraie fas­ci­nante, le pre­mier long mé­trage de Sar­mad Ma­sud dé­passe l’éti­quette de « wes­tern fé­mi­niste » dont il a été af­fu­blé et livre un ta­bleau pré­cieux du Pa­kis­tan.

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Une voi­ture dé­barque sur un che­min pous­sié­reux, dans la val­lée du Sindh, à l’ouest du Pa­kis­tan. Des hommes ar­més en sortent. Ils se postent de­vant une grande mai­son, per­due au mi­lieu des champs. Sur le bal­con, Na­zo Dha­re­jo, sa soeur et sa mère chargent leurs fu­sils. En moins de deux mi­nutes, les échanges de tirs dé­butent et le siège de la ba­raque dé­marre. L’his­toire de My Pure Land tient en ap­pa­rence sur cette seule scène : l’as­saut de la mai­son de Na­zo Dha­re­jo par deux cents mer­ce­naires à la solde de Mehr­ban, son oncle, qui re­ven­dique le ter­rain. En réa­li­té, le film de Sar­mad Ma­sud ra­conte beau­coup plus de choses qu’une ba­taille épique sa­tu­rée de coups de feu. My Pure Land est sur­tout un film qui dé­crit avec jus­tesse les tour­ments du Pa­kis­tan : la vio­lence des in­nom­brables conflits fon­ciers (plus d’un mil­lion en at­tente d’après le car­ton d’in­tro­duc­tion), la place étri­quée des femmes, les clans ar­més jus­qu’aux dents. Mais quelles sont les condi­tions de tour­nage dans un pays où la pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique reste li­mi­tée ? Comment réa­li­ser une oeuvre ri­gou­reuse avec un réa­li­sa­teur, né dans le nord de l’An­gle­terre, qui a seule­ment mis les pieds au Pa­kis­tan pour ses va­cances au bled ? Comment réus­sir à re­trans­crire une « his­toire vraie » alors que ni Sar­mad Ma­sud, ni au­cun autre membre de son équipe n’ont ren­con­tré Na­zo Dha­re­jo, éle­vée de­puis au rang d’icône ? L’af­faire n’avait rien d’évident. Ma­sud a réus­si à re­tour­ner ces sup­po­sées fai­blesses grâce, pa­ra­doxa­le­ment, à des condi­tions de tour­nage to­ta­le­ment ba­roques. My Pure Land a ain­si ger­mé à par­tir d’une simple re­quête Google : « À la base, je vou­lais faire un film au Pa­kis­tan, j’avais le thème de la cor­rup­tion po­li­cière en tête, et l’idée de réa­li­ser quelque chose dans le genre de Co­pland. Puis, en fai­sant des re­cherches, je suis tom­bé sur l’his­toire de Na­zo. C’était en 2012 ou 2013 », re­trace le réa­li­sa­teur. Il prend alors contact avec elle via les au­teurs de l’ar­ticle. Na­zo Dha­re­jo, qui vit tou­jours sur les terres qu’elle a dé­fen­dues dans le Sindh ru­ral, ac­cueille fa­vo­ra­ble­ment le pro­jet de Ma­sud. Non sans quelques in­ter­ro­ga­tions. « Est-ce que ce se­ra un do­cu­men­taire ? Non. Est-ce qu’elle joue­ra dans le film? J’ai ré­pon­du : non plus. Un film avec des danses et des chan­sons ? Tou­jours pas », ri­gole ce­lui qui a pas­sé son en­fance entre Brad­ford, Not­tin­gham et New­castle. L’hé­roïne pa­kis­ta­naise ne de­mande pas la moindre somme d’ar­gent. Seule­ment qu’on ra­conte son his­toire.

Port d'armes obli­ga­toire

Sar­mad Ma­sud dé­marre le tour­nage avec le coup de pouce fi­nan­cier de ses potes et de sa fa­mille. Ce qui n’est ja­mais que le dé­but des em­merdes. Ar­ri­vé sur place, Ma­sud dé­couvre un fonc­tion­ne­ment et des codes à mille lieues de ce qu’il connaît au Royaume-Uni. Pour le cas­ting, dé­jà : « Une se­maine avant le dé­but du tour­nage, on n’avait tou­jours pas trou­vé l’ac­trice pour jouer Na­zo. On avait man­da­té un agent pa­kis­ta­nais, qui nous en­voyait des photos d’ac­trices du même style et qui rê­vaient de Bol­ly­wood. Alors que ce n’était pas ce que je vou­lais. Puis on m’a trans­mis le pro­fil de Suhaee Abro, une ac­trice et dan­seuse de Ka­ra­chi, qui a fait le voyage du jour au len­de­main pour La­hore. J’ai tout de suite su que c’était elle » , ra­conte le réa­li­sa­teur. Même ga­lère pour l’autre rôle prin­ci­pal, ce­lui du père de Na­zo. C’est fi­na­le­ment Syed Tan­veer Hus­sain, un en­sei­gnant ac­com­pa­gnant un ami au cas­ting, qui est re­te­nu. Une autre re­cherche, celle de la mai­son, et donc du prin­ci­pal lieu de tour­nage, prend aus­si beau­coup de temps. « On a de­man­dé à notre fixeur de nous trou­ver une ferme. Mais la si­gni­fi­ca­tion n’est pas la même au Royaume-Uni et au Pa­kis­tan. For­cé­ment, il nous mon­trait des bâ­tisses qui ne nous conve­naient pas. On a trou­vé grâce à un

de mes oncles, qui m’a re­com­man­dé une vieille mai­son construite par mon grand­père », re­late Ma­sud. Plus que ces choix tar­difs, il a fal­lu gé­rer le contexte. Ce­lui d’un pays où l’on trouve des armes à feu un peu par­tout. « Au dé­part, c’est dur. Tout le monde au vil­lage pos­sède des flingues. Les types qui se pro­me­naient avec des armes, je les re­gar­dais comme des dinosaures. Mais on s’y fait. Nous avions nous aus­si notre ser­vice de sé­cu­ri­té, et des au­to­ri­sa­tions » , se sou­vient le Bri­tan­no-Pa­kis­ta­nais. Une nuit, un fi­gu­rant mé­content dé­barque avec un fu­sil et tire des coups de feu en di­rec­tion de l’équipe. Ma­sud a mille autres anec­dotes sur les condi­tions de tour­nage : l’in­toxi­ca­tion dès le pre­mier jour au mo­noxyde de car­bone de Ca­ro­line Bai­ley, sa femme et chef dé­co­ra­trice, les types qui se pointent avec deux heures de re­tard, les fi­gu­rants ar­rê­tant de tra­vailler en dé­but d’après-mi­di parce que le so­leil cogne, les pré­ten­dues mor­sures de ser­pent, le fixeur qui ra­mène un pote, congé­dié de la pré-pro­duc­tion quelques jours plus tôt, comme di­rec­teur de pro­duc­tion… « Il y a tout ce dont on n’a pas be­soin lors­qu’on doit tour­ner un film. J’ai en­vie de dire que le Pa­kis­tan est un en­droit où tout est pos­sible et tout est im­pos­sible. On m’avait d’ailleurs conseillé de tour­ner au Ma­roc ou en Inde, mais je vou­lais quelque chose d’au­then­tique. Tout, les dia­logues, le cas­ting, les cos­tumes, tout de­vait res­pi­rer le Pa­kis­tan. Il ne fal­lait pas qu’on capte juste des pay­sages avec des vaches » , re­si­tue Ma­sud.

Comme des gar­çons

Se te­nant aus­si loin que pos­sible des pon­cifs de Bol­ly­wood et des fan­tasmes oc­ci­den­taux, Ma­sud opte très tôt pour une nar­ra­tion non li­néaire afin de « main­te­nir la ten­sion ». Par­fois dé­rou­tants et sû­re­ment un brin trop nom­breux, les fla­sh­backs per­mettent néan­moins de sor­tir du huis clos im­po­sé par l’as­saut de la mai­son, de creu­ser d’autres trames. Les scènes en pri­son dé­peignent l’at­ti­tude ca­va­lière et la cor­rup­tion des flics sur un ton brut, cy­nique, comme ont l’ha­bi­tude de le faire les réa­li­sa­teurs in­diens Ve­tri Maa­ran ou Anu­rag Ka­shyap. Sur­tout, la re­la­tion père-fille ap­pa­raît comme l’os­sa­ture prin­ci­pale du film. Et c’est là-des­sus que re­pose la di­men­sion fé­mi­niste de l’oeuvre, bien plus que dans les ra­fales de balles ti­rées par Na­zo Dha­re­jo. « Le père avait l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler Na­zo par un pré­nom d’homme, Mu­kh­tiar. Il ha­billait ses filles avec des vê­te­ments de gar­çon, leur a ap­pris tôt à ma­nier les armes. Pour lui, dans cette so­cié­té pa­triar­cale, trai­ter ses filles de ma­nière égale, c’était les éle­ver ain­si. C’était son idée, à son époque, per­sonne ne de­vrait le ju­ger » , ex­plique Sar­mad Ma­sud. L’évo­lu­tion de la jeune femme, qui im­pose à son fu­tur ma­ri de conti­nuer à être in­dé­pen­dante et de pou­voir voya­ger, com­plète le por­trait d’une Pa­kis­ta­naise qui en­voie ba­la­der les conven­tions. Reste une ques­tion : le film est-il pa­kis­ta­nais ou bri­tan­nique ? My Pure Land – un titre qui fait écho à la tra­duc­tion lit­té­rale du mot Pa­kis­tan, « la terre des purs » – a été le choix du Royaume-Uni pour la sé­lec­tion du meilleur film en langue étran­gère aux der­niers Os­cars. « C’est un film bri­tan­ni­co-pa­kis­ta­nais. Comme je viens de Brad­ford, les gens se le sont ap­pro­prié là-bas, mais au Pa­kis­tan aus­si » , élude Sar­mad Ma­sud, qui a choi­si de le tour­ner en langue our­doue, et non en sind­hi, afin de fa­ci­li­ter la dif­fu­sion. Sauf que pour le mo­ment, il n’a pas en­core été pro­je­té dans son pays d’ori­gine. Au­cun dif­fu­seur n’a pour l’ins­tant eu cette au­dace, dans un pays où le ci­né­ma reste tour­né vers le voi­sin in­dien et frei­né par un très faible nombre de salles. Sar­mad Ma­sud garde un ob­jec­tif en tête : mon­trer le film à Na­zo Dha­re­jo avec qui il a seule­ment échan­gé par Skype. « On pour­rait lui en­voyer un lien, mais je veux qu’elle le voie dans un vrai ci­né­ma. » • GUILLAUME VÉNÉTITAY

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