Après the End : Jeanne Diel­man

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ci­né­ma ? » For­cé­ment je trouve ça in­juste, mais comme je fais quand même par­tie de ces gens qui peuvent pas­ser du ciné, à la té­lé ou au do­cu­men­taire sans trop de dif­fi­cul­tés, je se­rais mal pla­cé pour choui­ner. Quand on a été « ce­lui qui fait le con à la té­lé » et qu'on se re­trouve avec la res­pon­sa­bi­li­té de di­ri­ger des ac­teurs, pour des fic­tions, est-ce qu'on ne se sent pas trop at­ten­du au tour­nant ? Je ne sais plus qui me di­sait : « Pour ob­te­nir quelque chose des ac­teurs, il faut vrai­ment les trai­ter comme du bé­tail ! » Peut-être Ta­ver­nier… Moi, je se­rais in­ca­pable d’être comme ça. Dé­jà parce que j’adore les ac­teurs. Même ceux qui sont chiants, même les ca­pri­cieux avec des sautes d’hu­meur. Pour ob­te­nir un truc de leur part je me dis tou­jours : « Faut par­tir du bon pied en­semble. » Un film, ça se joue sur des mi­cro-dé­tails : un mec qui marche sur le câble, une mé­téo ca­pri­cieuse, une res­pi­ra­tion mal pla­cée et ça peut tout foutre en l’air. Le rôle du réa­li­sa­teur, c’est de mettre l’ac­teur dans les bonnes condi­tions pour qu’il soit ré­sis­tant et en­du­rant. Donc faire en sorte qu’il se sente bien dans votre cadre, ça reste pri­mor­dial. Vous vous sen­ti­riez lé­gi­time pour di­ri­ger cette race de co­mé­diens qu'on appelle « les monstres sa­crés » ? Moi, j’adore De­par­dieu, mais il peut quand même vous foutre en l’air un tour­nage à lui tout seul. J’ai eu l’oc­ca­sion de lui don­ner la ré­plique dans le film de Ber­nie Bon­voi­sin, Blanche. On tour­nait une scène de duel – cou­pée au mon­tage d’ailleurs – et fal­lait le voir : pas su­per concen­tré, exi­geant qu’on colle des post-its sur le vi­sage d’un autre co­mé­dien pour qu’il puisse se sou­ve­nir de ses ré­pliques, gueu­lant quand ça l’em­mer­dait. De­par­dieu, pour l’avoir dans des bonnes condi­tions, il faut être comme lui : en roue libre. Ce que je ne pour­rais pas faire avec quel­qu’un comme Da­niel Day-Le­wis, sans doute… Ces mecs qui vivent dans le rôle après le clap de fin, ça me fait flip­per. Dans la construc­tion men­tale que je me fais du ci­né­ma, seul le réa­li­sa­teur est dans le rôle du pauvre fou pour qui la jour­née de tra­vail ne s’ar­rête ja­mais. Même après le clap de fin tu es dans un mou­ve­ment de ba­lan­cier entre le doute ab­so­lu et la cer­ti­tude d’avoir bien fait les choses. Le ci­né­ma, pour vous, ça com­mence à l'âge de 7 ans, quand votre mère vous em­mène voir des films dans le quar­tier de la Ré­pu­blique à Pa­ris ou dans la salle du Mac Ma­hon… Ça res­sem­blait à quoi ? À beau­coup de vieux Lau­rel et Har­dy, Bus­ter Kea­ton ou Marx Bro­thers. Ma mère était pas­sion­née de ci­né­ma. C’est elle qui m’en­cou­ra­geait, dès le plus jeune âge, à al­ler voir des Billy Wil­der, des Lu­bitsch, de la co­mé­die mu­si­cale… En­suite, comme beau­coup de gens de ma gé­né­ra­tion en France, je com­plète ma culture avec ce qui pas­sait à la té­lé avec la pro­gram­ma­tion du Ci­né­ma de mi­nuit. Comment il s’ap­pe­lait dé­jà ce­lui qui pré­sen­tait ça ? Ce­lui avec des dents pour­ries ? Ah oui, Claude-Jean Phi­lippe ! Lui et Pa­trick Brion (his­to­rien du ci­né­ma et créa­teur du Ci­né­ma de mi­nuit, ndlr) m’ont ap­pris à com­prendre le ci­né­ma. Avant eux, je fai­sais par­tie de la ca­té­go­rie des spec­ta­teurs pas­sifs. Cette évo­lu­tion ci­né­phile, vous la ré­su­me­riez comment ?

Des co­mé­dies en noir et blanc, je me mets à dé­cou­vrir les films d’aven­ture, les wes­terns, les pé­plums comme Ben Hur, qui m’im­pres­sionne énor­mé­ment. Je me vi­sionne aus­si beau­coup de grands films noirs. Après, si je dois choi­sir un seul film qui m’a ren­du at­ten­tif à tout ce qu’on appelle les en­jeux de mise en scène, je ci­te­rais ce chef-d’oeuvre ab­so­lu : La Pri­son­nière du dé­sert (John Ford 1956). Ça, c’est vrai­ment ma pierre de Ro­sette ! De­dans, il y a un sens du cadre mais aus­si une fa­çon de jouer avec les avant-plans et les ar­rière-plans. Tout ça vous fait com­prendre que le ci­né­ma, c’est aus­si une gram­maire. Il vous ar­ri­vait même d'al­ler voir jus­qu'à trois films par jour à la Ci­né­ma­thèque. Comment on ar­rive à trou­ver le temps pour ça ? J’avais une vie as­sez com­pli­quée à cette époque, mais aus­si pas mal de temps de­vant moi pour al­ler au ci­né­ma. J’étais étu­diant en lettres à la fac de Cen­sier, mais aus­si cour­sier à mi-temps. Mon bou­lot, c’était de li­vrer des ra­dios pour le compte d’un ra­dio­logue spé­cia­li­sé dans le can­cer du sein. Pour ré­su­mer mon pe­tit bou­lot d’étu­diant je di­sais : « Tu sais ce que je fais pour ga­gner du blé ? Eh bien, mon taf c’est de li­vrer des can­cers ! Pas mal, hein ? » C’était ma pe­tite amie de l’époque – la fille du ra­dio­logue, jus­te­ment – qui m’avait trou­vé ce plan. Je par­tais sur ma mo­by­lette pour une tour­née de quatre heures, tou­jours ha­billé en noir. Sur place, évi­dem­ment, j’es­sayais de ne pas trop in­sis­ter pour le pour­boire. “Wein­stein ? Qu’il re­fasse sa vie dans le com­merce de pièces au­to­mo­biles !” Elle res­semble à quoi votre ci­né­phi­lie gé­né­ra­tion­nelle ? Le pro­blème, c’est que je suis dans une tranche d’âge étrange : trop vieux pour être hip­pie et trop jeune pour être punk. Moi, c’était Star Wars mais je m’en bat­tais les couilles comme à chaque fois qu’on me fait voir un truc qui se dé­roule dans l’es­pace. Je pré­fé­rais cent fois les pre­miers Ro­cky, les Ram­bo, les pre­miers films de Clint East­wood réa­li­sa­teur, les Play Mis­ty For Me, les Bron­co Billy, les wes­terns spa­ghet­tis de Leone, French Connection et aus­si les pre­miers Cop­po­la, Scor­sese ou Ci­mi­no … Mon ci­né­ma gé­né­ra­tion­nel est for­cé­ment amé­ri­cain. En tout cas, il se construit à l’époque en op­po­si­tion à la Nou­velle Vague et aux films avec Ga­bin. La Nou­velle Vague je n’ar­rive pas à la dé­tes­ter, mais glo­ba­le­ment ça m’a tou­jours lais­sé du­bi­ta­tif. Pier­rot le fou ou À bout de souffle, d’ac­cord, mais les autres Go­dard comme Al­pha­ville, ça me tom­bait des yeux (sic). Eric Roh­mer, pour être hon­nête, je trou­vais ça as­sez en­nuyeux. En fait, le seul dont j’ai tou­jours bien ai­mé les films ça reste Truf­faut. J’avais l’im­pres­sion de gran­dir avec le cycle Doinel. J’avais deux ou trois ans de moins qu’An­toine Doinel. J’ai eu le même dé­ve­lop­pe­ment post-ado­les­cent que lui. Le même genre de pre­miers amours. On est quand même pas mal à nous être po­sé la ques­tion : « Est-ce que je pré­fé­re­rais tom­ber amou­reux de Claude Jade ou de Del­phine Sey­rig ? » Quand on en­tre­tient un rap­port très fort au ci­né­ma et qu'on est ani­ma­teur de Ca­nal + à cette époque où la chaîne pa­raît presque plus gla­mour que l'in­dus­trie du ci­né­ma, comment on le vit ? On va par­ler du bor­del can­nois et des pla­teaux de Nulle part ailleurs sur la Croi­sette ? Être à Cannes, je le vi­vais as­sez mal. Dé­jà parce que ça de­man­dait beau­coup plus de tra­vail que de faire l’émis­sion en di­rect d’un stu­dio à Pa­ris. Tu dé­barques et tu tombes dans cette es­pèce d’hys­té­rie. Im­pos­sible de faire un pas dans la rue

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