Le jour où... Fass­bin­der a pous­sé son amant au sui­cide

En 1978, le réa­li­sa­teur un­der­ground al­le­mand Rai­ner Wer­ner Fass­bin­der ac­cuse un coup ter­rible : le sui­cide de son amant de­puis quatre ans, Ar­min Meier. En le quit­tant un mois plus tôt, il l’au­rait conduit à com­mettre le pire. Alors que ses plus grands fil

So Film - - Sommaire - PAR PAO­LA DICELLI *: se­lon Har­ry Baer.

«C’est moi qui t’ai sui­ci­dé » , au­rait pu dire Fass­bin­der, en ap­pre­nant la mort de son amant. Ar­min Meier, 32 ans, a été re­trou­vé mort le 6 juin 1978, après avoir in­gur­gi­té un cock­tail fa­tal d’al­cool et de bar­bi­tu­riques. D’après l’état du corps, en­tré en phase de dé­com­po­si­tion, l’au­top­sie es­ti­me­ra la mort au 31 mai. Une date, qui fait fré­mir le ci­néaste al­le­mand. Et pour cause, c’est le jour de son an­ni­ver­saire. Mu­nich, fé­vrier 1974. Fass­bin­der, 29 ans, est un jeune pro­dige du nou­veau ci­né­ma al­le­mand. Chaque an­née de­puis trois ans, ses films font le tour des fes­ti­vals, de la Mos­tra de Ve­nise au fes­ti­val de Ber­lin, en pas­sant par Cannes. Mais si son art est à son zé­nith, sa vie pri­vée est aus­si triste et mal­saine que les per­son­nages de ses films. Drogue et al­cool, sur fond de re­la­tions ho­mo­sexuelles dis­so­lues et d’un ma­riage ra­té avec In­grid Ca­ven (de 1970 à 1972). En ce dé­but 1974, Fass­bin­der est au plus mal car son der­nier amant et ac­teur ré­cur­rent, El He­di ben Sa­lem, fou de rage d’avoir été aban­don­né par le réa­li­sa­teur, a poi­gnar­dé trois per­sonnes et crou­pit en pri­son (Fass­bin­der n’ap­pren­dra son dé­cès dans sa cel­lule, que quelques mois avant sa propre mort, en 1982). Pour se conso­ler, il passe ses nuits au bar de l’hô­tel Deutsche Eiche, haut lieu de ren­contres gay de Mu­nich. Un soir, une lu­mière va pour­tant éclai­rer ses té­nèbres : « Nous étions à l’Eiche en train de dé­gus­ter le plat ha­bi­tuel, rô­ti de porc et gâ­teaux sa­lés. Rai­ner a sou­dai­ne­ment ar­rê­té de man­ger et m’a pous­sé du coude en di­sant : “Re­garde le ser­veur, il res­semble à James Dean.” Moi, je ne trou­vais pas, mais Rai­ner a in­sis­té pour que j’aille lui de­man­der son nom » , ra­conte son ami et ac­teur-dé­co­ra­teur Kurt Raab au ma­ga­zine The Vil­lage Voice, en 1983. Cet homme, c’est Ar­min Meier.

Jar­di­nier et par­te­naire de lit

Le ci­néaste al­le­mand, qui pour­rait jouer de sa cé­lé­bri­té, est au contraire in­ti­mi­dé par le bel éta­lon : « Le jour de mon an­ni­ver­saire, Rai­ner a loué tout l’Eiche. Il s’est saou­lé et a en­fin été par­ler à Ar­min » , pour­suit Kurt Raab. Le jeune ser­veur lui ra­conte son his­toire, qui rap­pelle les pages sombres et pas si loin­taines de l’Al­le­magne. Il est né dans un Le­bens­born, ce pro­gramme mis en place par le SS Hein­rich Himm­ler, pour la créa­tion et le dé­ve­lop­pe­ment de « la race aryenne ». Après la guerre, sa mère l’aban­donne dans un or­phe­li­nat. Il est re­cueilli à l’âge de 15 ans par un mé­de­cin, qui en fait son jar­di­nier et son « par­te­naire de lit ». Las­sé, il le jette de­hors, douze ans plus tard. Le jeune Ar­min vit alors d’un tra­vail de bou­cher dans un abat­toir le jour, et d’un job de ser­veur à l’Eiche le soir, pour ar­ron­dir ses fins de mois. Rai­ner est tou­ché par son ré­cit et se consi­dère comme « la seule pos­si­bi­li­té de mettre de l’ordre dans [sa] vie » . Ra­pi­de­ment, le couple achète un ap­par­te­ment à Mu­nich, et s’y ins­talle, dans le bon­heur le plus to­tal. Har­ry Baer, col­la­bo­ra­teur ar­tis­tique de Fass­bin­der, re­vient sur ce mo­ment dans son livre, La Mai­son mère – mes sou­ve­nirs du Deutsche Eiche : « Ar­min Meier était une per­sonne si fraîche et si spon­ta­née, si tendre et si simple, que Rai­ner a per­du toute crainte de s’aban­don­ner de la même ma­nière. » Le nou­vel homme de sa vie est d’abord un sou­tien de l’ombre, cui­si­nant de bons pe­tits plats et de­ve­nant une vraie fée du lo­gis. Mais le phy­sique an­gé­lique d’Ar­min Meier ne tarde pas à ins­pi­rer le ci­néaste. En 1975, il l’im­pose dans Peur de la peur. Un rôle se­con­daire qui pose quand même quelques pro­blèmes : « On a dû le faire dou­bler en post-pro­duc­tion car son fort ac­cent ba­va­rois était gros­sier » ,

ra­conte Har­ry Baer. Qu’à ce­la ne tienne, Fass­bin­der le fe­ra tour­ner dans sept films, entre 1975 et 1978.

Le chant du cygne

Ra­pi­de­ment, le réa­li­sa­teur est rat­tra­pé par ses dé­mons et trompe Ar­min Meier ou­ver­te­ment, tout en aug­men­tant sa consom­ma­tion de drogue et de som­ni­fères. Quatre ans après leur ren­contre, les ten­sions s’ac­croissent. Fass­bin­der, adepte des re­la­tions sa­do­ma­so dans les­quelles il joue le do­mi­nant, ne sup­porte plus son homme do­cile, mo­de­lé se­lon ses en­vies du mo­ment. Bien­tôt, Ar­min l’en­nuie et il se met à le mal­trai­ter : « Il est ar­ri­vé un jour chez moi en criant “ai­dez-moi” ! J’ai ou­vert la porte, il était cou­vert de bles­sures et de brû­lures de ci­ga­rettes. Je l’ai soi­gné. Plus tard, Rai­ner m’a dit qu’il était heu­reux qu’Ar­min soit ve­nu me voir, plu­tôt qu’il soit al­lé à l’hô­pi­tal », dé­clare l’ac­trice au­tri­chienne Bar­ba­ra Va­len­tin en 2000, dans le do­cu­men­taire Fass­bin­der et les femmes. Mal­heu­reux mais fou amou­reux, l’éphèbe s’ac­croche, croyant pou­voir « sau­ver » son men­tor. Leur der­nier film en com­mun, L’Al­le­magne en au­tomne en 1978, ré­sonne comme une triste pré­mo­ni­tion. Dans ce « film à sketches » col­lec­tif, le seg­ment réa­li­sé par Fass­bin­der met en scène le ci­néaste et son amant, dans leur propre rôle, au­tour du groupe ter­ro­riste Frac­tion Ar­mée Rouge, qui me­na­çait la RFA de l’époque. Rai­ner, en blou­son noir très SM, re­pousse vio­lem­ment Ar­min Meier, à plu­sieurs re­prises. Alors que le film sort en salles, les deux amants s’offrent une der­nière es­ca­pade à New York. Le voyage se­ra de courte du­rée. Dé­but mai, Rai­ner Wer­ner Fass­bin­der met dé­fi­ni­ti­ve­ment fin à sa re­la­tion avec son James Dean Teu­ton. Le ci­néaste s’en­vole à Cannes pour le fes­ti­val ; Ar­min Meier re­part, seul, à Mu­nich. Du­rant des jours, il erre dans leur ap­par­te­ment com­mun, et passe ses nuits à l’Eiche, sans par­ve­nir à sur­mon­ter la rup­ture. Pour lui, il n’y a qu’une seule is­sue : le sui­cide. Même s’il n’a ja­mais ex­pli­qué son geste, le jeune homme choi­sit la date du 31 mai, jour de l’an­ni­ver­saire de son ex-amant. Une se­maine plus tard, le por­tier de l’im­meuble si­gnale l’odeur im­monde qui se dé­gage de l’ap­par­te­ment de Fass­bin­der. Li­lo, la mère du ci­néaste, qui pos­sède un double des clés, dé­couvre avec hor­reur le corps pu­tré­fié d’Ar­min Meier. Elle appelle son fils pour lui an­non­cer la nou­velle. Il ac­cuse le coup, mor­ti­fié, mais n’as­siste pas aux fu­né­railles. Le scan­dale est énorme : « Quand je lui ai de­man­dé s’il avait vrai­ment un coeur, Rai­ner m’a ré­pon­du que, s’il était al­lé à l’en­ter­re­ment, il se se­rait ef­fon­dré de­vant la tombe et les gens au­raient cru à une co­mé­die de sa part » , ra­conte Har­ry Baer, dans son livre. À l’Eiche, Fass­bin­der de­vient un en­ne­mi, la per­so­na non gra­ta : « Rai­ner était dans une si­tua­tion ter­rible après le sui­cide d’Ar­min. Il a été ac­cu­sé par tous d’être le meur­trier. La “fa­mille” qu’il s’était consti­tuée s’est sou­dai­ne­ment po­si­tion­née de l’autre cô­té, au lieu de le sou­te­nir » , confie Ju­liane Lo­renz, der­nière femme du ci­néaste, au ma­ga­zine Welt, en 2007.

Dé­vas­té, Rai­ner Wer­ner Fass­bin­der s’en­ferme dans un hô­tel de Franc­fort. Entre le 28 juillet et le 28 août 1978, il écrit le scé­na­rio de L’An­née des treize lunes. On y suit l’er­rance tra­gique d’un trans­sexuel, El­vi­ra, qui vient de se faire vio­lem­ment quit­ter par son com­pa­gnon. Im­pos­sible de ne pas faire le lien entre El­vi­ra (née Er­win, qui fut ap­pren­ti bou­cher, et qui se sui­cide, après avoir vai­ne­ment mar­ché sur les traces de son pas­sé, hu­mi­liée par l’être ai­mé) et Ar­min Meier. Le film est sa­lué par la cri­tique, mais bou­dé par le pu­blic. Fass­bin­der l’a sur­tout réa­li­sé comme une thé­ra­pie, même si elle s’avé­re­ra in­utile. Quatre ans plus tard, alors qu’il ter­mine le mon­tage de son film Que­relle (qu’il dé­die­ra à El He­di ben Sa­lem), il meurt d’une rup­ture d’ané­vrisme (of­fi­ciel­le­ment). Mais l’au­top­sie ré­vé­le­ra plu­sieurs doses de co­caïne et de bar­bi­tu­riques dans son corps. Un sui­cide, comme pour se rap­pro­cher d’Ar­min Meier, le « seul amour de sa vie* » •

« Rai­ner était dans une si­tua­tion ter­rible après le sui­cide d’Ar­min. Il a été ac­cu­sé par tous d’être le meur­trier » Ju­liane Lo­renz, der­nière femme du ci­néaste

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