L'art et sa ma­nière, une chronique d’An­to­nin Pe­ret­jat­ko

Ou comment tout ce qui fait un film peut fi­nir par lui nuire.

So Film - - Sommaire - PAR AN­TO­NIN PE­RET­JAT­KO, CI­NÉASTE

Ça y est les sé­lec­tions can­noises ont été ren­dues. Le moins qu’on puisse dire c’est que cette an­née, la compétition semble équi­li­brée… un che­min se­mé d’em­bûches. À l’heure où tout le monde veut en être et ne ris­quer à au­cun prix d’être ex­clu de quoi que ce soit, cha­cun ré­clame son droit à mon­ter en haut de la py­ra­mide can­noise. Bien que ma­thé­ma­ti­que­ment il n’y ait pas au­tant de places au som­met qu’en bas, pour se his­ser on n’hé­site pas à se dé­cla­rer re­pré­sen­tant de quelque chose his­toire d’avoir une lé­gi­ti­mi­té, si bien qu’on as­siste à une sorte de lutte des niches. Il est vrai que la sé­lec­tion étant sélective, elle ouvre la porte à un pa­quet d’in­jus­tices, lo­gique qu’on en­tende ré­gu­liè­re­ment qu’il y a plus de gens comme ci plu­tôt que de comme ça. Cette an­née, on voit mal comment la po­lé­mique pren­drait pour tel ou tel ou­bli de re­pré­sen­ta­tion de com­mu­nau­té (à moins que j’ou­blie cer­tains des ou­bliés) : chaque sexua­li­té semble re­pré­sen­tée, pa­reil pour les re­li­gions, s’est-on bien as­su­ré qu’on avait un ve­gan dans le lot ? Il n’y a guère que du cô­té des jeunes ci­néastes que l’on pour­rait trou­ver à re­dire, en­core une fois la tranche des 5-11ans est écar­tée. En­core qu’en­suite ar­rive le pour­cen­tage de re­pré­sen­ta­ti­vi­té. Dé­ci­dé­ment, les sé­lec­tion­neurs doivent s’ar­ra­cher les che­veux (on com­prend que cer­tains fi­nissent chauves). D’an­née en an­née le nombre de femmes en compétition aug­mente (reste à faire la même chose du cô­té des sé­lec­tion­neurs), certes il y a eu des de­mandes pour y ac­cé­der sans robe ni chaus­sures à ta­lons, ce qui ne veut pas dire qu’elles vou­laient y al­ler à poil mais plu­tôt ne pas obéir au dik­tat de la mode ou du gla­mour et cette do­léance fut un échec, tout comme celle de chan­ger le ta­pis rouge en bleu ou de rem­pla­cer la mon­tée des marches par un es­ca­lier en co­li­ma­çon. Et si pour dis­si­per tout mal­en­ten­du de fa­vo­ri­tisme d’une com­mu­nau­té au pro­fit d’une autre, on réa­li­sait d’abord cet équi­libre de la com­po­si­tion dans les co­mi­tés de sé­lec­tion ? Sauf qu’à être trop nom­breux à sé­lec­tion­ner on fi­nit par prendre les films du plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun, des films qui conviennent à tout le monde mais ne plaisent à per­sonne. Nous ver­rons donc cette an­née si les films sont aus­si réus­sis que le mel­ting-pot de la compétition. Si la cri­tique juge que la va­leur seuil n’est pas at­teinte, le pré­sident du fes­ti­val n’au­ra plus qu’à ins­crire dans le rè­gle­ment que dé­sor­mais « l’ac­cès est in­ter­dit aux re­pré­sen­tants et aux col­por­teurs », la concierge est d’ailleurs dans l’es­ca­lier en train de net­toyer le ta­pis rouge. Pour se li­bé­rer du phé­no­mène de la niche re­pré­sen­ta­tive et de la com­mu­nau­té ou­bliée, cher­chons du cô­té de l’in­dus­trie, parce que c’est sur­tout là que se joue la pres­sion créa­trice de dés­équi­libre. Peut-être fau­drait-il que les films naissent et de­meurent libres et égaux en droit de dis­tri­bu­tion. Uto­piste ? Faut-il en­core le vou­loir car avouons-le, beau­coup se­raient dé­çus : Cannes sans po­lé­mique ce n’est plus vrai­ment Cannes. •

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