En Guerre de Sté­phane Bri­zé

An­non­cé comme « le-film-so­cial » de Cannes dans la li­gnée de LaLoi­du mar­ché, le nou­veau Sté­phane Bri­zé ra­conte l’ul­time ba­taille du syndicalisme ou­vrier avec un souffle in­dé­niable et une ten­sion qui tombent à pic.

So Film - - Sommaire - JEAN-VIC CHA­PUS

Ici la France en guerre. Pas celle des bom­bar­de­ments de 39-45, ni celle des ba­tailles de tran­chées boueuses et san­gui­no­lentes. Ici la France consi­dé­rée comme la « va­riable d’ajus­te­ment » d’une mon­dia­li­sa­tion aux en­jeux dif­fi­ciles à dé­chif­frer. Cette France donc s’in­vite dans les flashes info au­tour d’un même cé­ré­mo­nial. La voix neutre du spea­ker d’abord : « Ac­tua­li­té so­ciale tou­jours : les ou­vriers de l’usine X ont dé­ci­dé de pro­lon­ger leur mou­ve­ment de grève pour pro­tes­ter contre la fer­me­ture pro­gram­mée de leur site de tra­vail, et sa dé­lo­ca­li­sa­tion… » Suivent alors deux mi­nutes d’images ca­drées au ni­veau des vi­sages. Pi­quet de grève. Cor­tège de ma­ni­fes­ta­tion. Un lea­der syn­di­cal vo­ci­fère : « On n’en peut plus. » Un pa­tron ap­pa­raît à l’écran. Sa che­mise est dé­chi­rée. Un mi­nistre pro­met la te­nue d’une réunion « ex­cep­tion­nelle » pour « exa­mi­ner les re­cours lé­gaux à la si­tua­tion qui nous concerne tous, le Pré­sident de la Ré­pu­blique au pre­mier chef » . Son teint est li­vide et ses mains cer­tai­ne­ment moites. Le tout se­ra en­tre­cou­pé par des in­ter­ven­tions d’éco­no­mistes sa­chant éteindre l’incendie avant qu’il ne se pro­page trop : « On ne peut pas al­ler contre le mar­ché et ses lois. » L’odeur de la viande hu­maine por­tée à ébul­li­tion se met à pi­quer le nez ? Que les bonnes gens se ras­surent, aus­si­tôt ap­pa­rue, voi­là cette France qui dis­pa­raît. « … Et main­te­nant les pré­vi­sions mé­téo. Les juille­tistes et les com­mer­çants ont le sou­rire. »

Wor­king Class He­ro

En Guerre est un film fran­çais qui sait vous sai­sir par le col et vous hurle à l’oreille des ap­pels à se ré­veiller. Quelque chose qui tient fi­na­le­ment plus de l’éner­gie rock au sens large du terme que de la fic­tion molle. La guerre du titre c’est donc un conflit so­cial dans la France d’au­jourd’hui. Dans le hui­tième film réa­li­sé par le Ren­nais Sté­phane Bri­zé (dont la moi­tié avec Vincent Lin­don), une grande firme al­le­mande dé­cide uni­la­té­ra­le­ment de fer­mer son usine d’Agen pour mieux dé­lo­ca­li­ser l’ou­til de tra­vail. Consé­quence d’un sec­teur in­dus­triel voué à dis­pa­raître du pay­sage de la « start-up na­tion » ? Gage de sé­rieux don­né à des ac­tion­naires for­cé­ment vo­races ? Tra­hi­son ba­nale de la pa­role don­née par le pa­tro­nat à ses sa­la­riés ? Un peu de tout ça. For­cé­ment, en par­tant d’un tel pos­tu­lat on peut s’at­tendre à tout : le film so­cial que les fes­ti­va­liers can­nois adorent pour ex­pier leurs pê­chés li­bé­ra­lo-mon­dains de la veille, la KenLoa­che­rie des fa­milles. Non seule­ment Sté­phane Bri­zé évite ces écueils, mais il le fait avec un sup­plé­ment de rage dont La Loi du mar­ché avait choi­si de faire l’éco­no­mie. En Guerre laisse même pla­ner cette im­pres­sion d’un film ren­dant coup pour coup à la cé­lèbre phrase de War­ren Buf­fet ( « Il y a une lutte des classes, évi­dem­ment, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène la lutte et nous sommes en train de la ga­gner. » ). Ce qui est cer­tain c’est que le film de Bri­zé est pu­re­ment un film de guerre, comme pou­vait l’être 120 Bat­te­ments par mi­nute sur les an­nées Act’Up. Avec sa ten­sion, son art du mon­tage suf­fo­cant, ses hé­ros dont on ne sait ja­mais to­ta­le­ment s’ils sont plus grands morts que vi­vants. Dans ce rôle, il faut re­con­naître à Bri­zé – entre autres mé­rites – d’avoir trou­vé en la per­sonne Vincent Lin­don le seul co­mé­dien d’ici ca­pable d’en re­mon­trer aux ac­teurs Ita­los-Amé­ri­cains des an­nées 70. Non seule­ment, il élec­trise chaque plan à la ma­nière d’un Pa­ci­no dans Ser­pi­co mais en plus, il n’a ja­mais au­tant sem­blé au ser­vice du groupe. Il fal­lait aus­si ça pour faire bas­cu­ler, à toute blinde, ce long mé­trage dont on ne sort pas in­demne d’une guerre de po­si­tion à une guerre de tran­chée, d’une guerre de mots à une guerre froide… •

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