Les 7 Dé­ser­teurs / Trains de vie de Paul Vec­chia­li

Paul Vec­chia­li a tou­jours fait des films to­ta­le­ment libres. À 87 ans, il per­siste et signe deux films très dif­fé­rents, avec la même équipe d’ac­teurs fi­dèles. Deux films qui nous parlent d’au­jourd’hui, han­tés par le sexe et la mort.

So Film - - Sommaire - JO­HAN­NA CHAM­BON RE­CLUS

Paul Vec­chia­li sort deux longs mé­trages, tour­nés en cinq jours et de­mi pour l’un et deux jours et de­mi pour l’autre, qua­si si­mul­ta­né­ment, sui­vant les condi­tions mé­téo (s’il pleu­vait l’équipe pou­vait pas­ser du tour­nage des Sept Dé­ser­teurs en ex­té­rieur, à ce­lui de Train de vies en in­té­rieur). Train de vies, c’est une femme dans un train (As­trid Ad­verbe), ses voyages, pen­dant une du­rée ro­ma­nesque qui dure des an­nées. Chaque fois, un nou­veau pas­sa­ger à ses cô­tés (amie, sé­duc­teur, beaux-pa­rents, ma­ri, in­con­nue…) l’in­cite à ra­con­ter. Plus que ja­mais un film de son et de pa­role, par la­quelle l’ac­trice par­vient à faire vivre cette vie hors du train. Peut-elle vivre li­bre­ment la sexua­li­té à la­quelle elle as­pire ? Et si un homme l’aime vrai­ment, comment lui épar­gner la souf­france ? Entre ces ques­tions ir­ré­so­lues, la pré­sence lu­naire de Pas­cal Cervo, et le rou­lis des tra­ver­sées en train de­ve­nues un seul et même voyage à l’is­sue déses­pé­rée, An­gé­lique fi­nit par ter­ri­ble­ment émou­voir. Quand il n’y a plus rien à dire, les per­son­nages en­tonnent des chan­sons (écrites par le ci­néaste). Des chan­sons, il y en a aus­si dans Les 7 Dé­ser­teurs. Trois femmes et quatre hommes, donc, se ré­fu­gient dans ce que Vec­chia­li appelle un ha­meau, grande clai­rière ha­bi­tée de quelques ruines de pierres. C’est la guerre, on ne voit rien mais on l’en­tend : bombes, tirs, dé­fla­gra­tions. Dans une scène inau­gu­rale, cha­cun livre les rai­sons de sa dé­ser­tion, se pré­sente et s’in­vente. Tous sont com­plexes, duels, libres : co­mé­dien-anar­chiste, pute-bonne-soeur, es­pion-écri­vain…

C'est la guerre

Mais dé­jà quelque chose rôde. Si la ru­meur du conflit fait du bruit, la me­nace est sourde. Un pre­mier dé­ser­teur est abat­tu et avec lui la crainte que, tous, peu à peu, tombent sous des balles in­vi­sibles et muettes. Ici, les choses, on en parle plus qu’on ne les fait, le sexe comme la mort. Une scène trou­blante place les deux amis du film, Ugo Brous­sot et Jean-Phi­lippe Puy­mar­tin, as­sis dos contre dos, le se­cond fai­sant au pre­mier le ré­cit dé­taillé de son fan­tasme. Il est sai­sis­sant que Vec­chia­li, qui a osé tant de formes de mise en scène du sexe, fa­çonne cette scène évo­ca­trice, uni­que­ment par­lée, et pour­tant ab­so­lu­ment éro­tique, trans­gres­sive. Le sou­ve­nir du sexe comme « re­fuge », un mot de Vec­chia­li, par­ti­cipe, avec l’at­ten­tion à la langue (jeux de mots per­pé­tuels et sens mul­tiples), de la pré­ser­va­tion d’un es­pace lit­té­raire, épar­gné et libre. C’est la guerre, et nous en sommes, sans doute. Vec­chia­li qui avait treize ans en 44, a connu ses dé­sastres. Il dit se sou­ve­nir du chant alors mo­di­fié des oi­seaux, chant qui vient scan­der le film. Pour au­tant le film est in­da­table, des si­lou­hettes an­nées 40 au Co­ca-Co­la. Ce geste fait écho à ce­lui du ci­néaste al­le­mand Ch­ris­tian Pet­zold, dans Tran­sit, qui vient de sor­tir en France. Tous deux ont vou­lu une ac­tion et des cos­tumes in­tem­po­rels où les an­nées 30 et 2000 se mé­langent. Certes, le dis­po­si­tif du film ren­drait par­fois trop vi­sible son pro­jet théo­rique. Ce se­rait élu­der la né­ces­si­té qu’il y a à faire avec les moyens du bord, sous-es­ti­mer le geste po­li­tique qui oblige à un tel dis­po­si­tif, sa part de risque – et la beau­té, sau­vage et te­nue, qui en ré­sulte. De sa propre ex­pé­rience de la guerre, et sans s’aveu­gler sur notre époque, Vec­chia­li nous parle de nous et ré­pond au ces­sez-le-feu im­pos­sible par un rêve éveillé, re­fuge heur­té par l’his­toire, à l’is­sue in­évi­table. Dans un fi­nal éblouis­sant et déses­pé­ré, Ma­rianne Bas­ler nous prend peut-être à par­ti. Bou­le­ver­sante et éter­nelle Ro­sa la Rose, elle nous in­ter­pelle, nous qui ma­tons la tra­gé­die jus­qu’à la fin. Et que dit de nous cette balle qu’on n’en­tend pas ? Une main éteint un ma­gné­to­phone Na­gra, et tout s’in­ter­rompt dans un der­nier mys­tère.•

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