Le saut du tigre dans le pas­sé, une chronique de Serge Bo­zon

Le ci­néaste Serge Bo­zon re­vient chaque mois sur des ques­tions de ci­né­ma qui mé­ritent d’être vues plus dou­ce­ment. Et, à l’aide de sa loupe, y dé­couvre tou­jours une le­çon. Ce mois-ci, de­puis l’avion : LesG­rand­sEs­prits, LeB­rio,C’est­tout­pour­moi et la nor­thern

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J'écris dans un avion. De­puis la sor­tie de Ma­dame Hyde, je suis en at­tente. Pas vu un film en salle de­puis deux mois, car je pré­sente le mien tous les jours. J’at­tends quelque chose. Dans les dé­bats, on me parle sou­vent de trois films, sor­tis l’an­née der­nière, sur l’en­sei­gne­ment et la ban­lieue – Les Grands Es­prits, Le Brio, C’est tout pour moi. Dis­po­nibles sur mon vol, je les ai vus. Ce qui me gêne dans les trois est la même chose, « mi­nis­té­rielle ». Dans le pre­mier, le grand prof d’Hen­ri IV (De­nis Po­da­ly­dès) exi­lé en ban­lieue va sau­ver le pe­tit noir en rup­ture sco­laire (Ab­dou­laye Dial­lo) en le lais­sant tri­cher. Dans le deuxième, le grand prof d’As­sas (Da­niel Au­teuil) va sau­ver la pe­tite Re­beue (Ca­mé­lia Jor­da­na) en lui ap­pre­nant comment on peut convaincre n’im­porte qui de n’im­porte quoi – his­toire de ga­gner un con­cours d’élo­quence. Dans le der­nier, le grand prof de théâtre (Fran­çois Ber­léand) va sau­ver une pe­tite tau­larde re­beue (Na­well Ma­da­ni) en lui mon­trant comme trans­for­mer sa tchach’ agres­sive en vannes de stand-up. À chaque fois, le vieux Blanc sauve le ou la jeune de cou­leur. La ques­tion de l’hé­ri­tage co­lo­nial ne me gêne pas, car je suis prêt à ac­cep­ter n’im­porte quelle idéo­lo­gie dans un film. Tout dé­pend comment il est fait. Puisque j’aime des films sta­li­niens (comme Ae­ro­grad de Dov­jen­ko), des films mac­car­thystes (comme My Son John de McCa­rey), des films racistes (comme Nais­sance d’une na­tion de Grif­fith), des films mi­so­gynes (comme Wife Col­lec­tor de Sa­to), pour­quoi ne pas ai­mer des films néo-co­lo­niaux ? Ce qui me gêne est l’ab­sence de vio­lence mo­rale, re­dou­blée par l’ab­sence de vio­lence nar­ra­tive. La dé­ma­go­gie, contrai­re­ment à la pro­pa­gande, c’est l’ab­sence de vio­lence, car l’ab­sence de vio­lence per­met, en ar­ron­dis­sant les angles, de ne heur­ter per­sonne – pour es­pé­rer plaire à tout le monde. Quelle ab­sence de vio­lence mo­rale ? Pre­mier film : je pense qu’il est mal de tri­cher, donc mal de lais­ser un élève tri­cher. Donc l’ex-prof d’Hen­ri IV a tort. Le film ne s’en in­digne ja­mais. Deuxième film : je pense que la so­phis­tique ne re­pré­sente pas le som­met de l’in­tel­li­gence, mais sa cor­rup­tion, la phi­lo­so­phie étant née de la lutte de So­crate contre les so­phistes. Donc le prof d’As­sas a tort. Le film ne s’en in­digne ja­mais. Ain­si de suite. Quelle ab­sence de vio­lence nar­ra­tive ? Dans les trois films, la struc­ture est pom­pée à Ro­cky / Ka­ra­té Kid : hé­ros en échec, puis ren­contre du coach- sau­veur, puis mon­tée en puis­sance, puis crise-re­non­ce­ment, puis re­tour et vic­toire. Dans les trois films, l’avant-der­nière étape se fait sur le mode du re­tour aux ra­cines. La Re­beue de­ve­nue élo­quente a honte d’avoir re­pro­ché ses per­pé­tuelles fautes de fran­çais à son pe­tit co­pain du quar­tier, qui de­puis ne veut plus la voir. Le jour du con­cours, elle vient lui de­man­der par­don au lieu de concou­rir. Il lui ré­pond : ça res­semble pas à la fille dont je suis tom­bé amou­reux, qui était une bat­tante... Elle re­tourne en cou­rant au con­cours. La Re­beue de­ve­nue étoile mon­tante du stand-up quitte la scène le soir où elle passe en­fin en clô­ture de spec­tacle, écoeu­rée par la compétition entre stan­du­pers. Elle re­tourne à An­der­lecht voir son pa­pa, mu­sul­man et veuf, et de­vient agent de soin en hos­pice. Le pa­pa tombe sur une vi­déo d’elle et lui dit : ta vie ici ne res­semble pas à la fille que j’ai édu­quée, qui était une bat­tante... Elle re­tourne à Pa­ris en cou­rant. Ain­si de suite. La fi­dé­li­té aux ra­cines n’est donc qu’un ali­bi, trai­té à chaque fois à toute va­peur, pour re­ve­nir le plus vite pos­sible à la compétition. On ne croit pas une se­conde que le re­non­ce­ment va du­rer car les per­son­nages veulent plus réus­sir que vaincre, contrai­re­ment à Ro­cky et au Ka­ra­té Kid, réa­li­sés par un vrai ci­néaste po­pu­laire, John Avild­sen, qui n’avait pas peur d’hé­roï­ser jus­qu’au bout ses per­son­nages. Jus­qu’au bout, ce­la veut dire entre autres : jus­qu’à ce qu’ils mas­sacrent leurs ad­ver­saires. À coups de poing. Avant de prendre l’avion, j’ai re­gar­dé via You­Tube des re­por­tages BBC sur la nor­thern soul, mu­sique qui pas­sait pen­dant les an­nées 70 dans les clubs du Nord de l’An­gle­terre (à sa­voir des ra­re­tés amé­ri­caines des an­nées 60). Dans un re­por­tage, Ian Le­vine, an­cien DJ, dit ce­ci : les hommes et femmes qui ve­naient dan­ser tra­vaillaient tous en usine et per­sonne ne connais­sait même quel­qu’un tra­vaillant dans un bu­reau. Ils ve­naient ici car ce qu’ils ai­maient, c’était contre tout : contre les charts, contre le funk, contre la dis­co, contre le rock, contre le Sud de l’An­gle­terre, contre les mé­dias, contre Top of the Pops. Alors ils ve­naient dan­ser toute la nuit sur ces vieilles obs­cu­ri­tés boi­teuses et mé­lan­co­liques que per­sonne ne connais­sait. Ma conclu­sion : la culture, quand elle est vrai­ment po­pu­laire, est éli­tiste. •

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