Sé­quence star : Biu­ti­ful vu par Sa­ra Gi­rau­deau

D’ALE­JAN­DRO GONZÁ­LEZ IÑÁRRITU

So Film - - Sommaire - VU PAR Sa­ra Gi­rau­deau AC­TRICE PRO­POS RECUEILLIS PAR WILLY ORR, AU FIFF NA­MUR

C'est l’his­toire d’un homme joué par Ja­vier Bar­dem, qui dé­couvre qu’il est condam­né et doit faire face à cette nou­velle. La scène qui m’a mar­quée c’est celle où il parle à sa jeune fille dans leur pe­tite salle de bains. Ils sont étri­qués dans le cadre et proches phy­si­que­ment. Il sait dé­jà qu’il va mou­rir. À un mo­ment don­né, il es­saie de lui dire qu’on dis­pa­raît non seule­ment quand on meurt mais aus­si pe­tit à pe­tit dans la mé­moire de ses proches. Elle va perdre le sou­ve­nir de son vi­sage, perdre le son de sa voix, parce que quand on est mort, il ne reste que des bribes de nous qui s’étiolent avec le temps. C’est une scène sur la perte, sur quel­qu’un qui va par­tir et qui n’a au­cune prise sur le temps. Tant qu’on est là, tant qu’on n’est pas ma­lade, le temps on le gère en fait. Il y a quelque chose comme ça où tu es très libre de te dire : « Ah ok, ça je le fe­rai plus tard. » Tan­dis que là, il y a une es­pèce d’ava­lanche d’ur­gences et ce mec est sub­mer­gé par ce qui lui saute à la gueule. Cette ur­gence-là par rap­port à sa fille est tou­chante, parce que tu te dis qu’il y a une au­dace énorme à prendre ta fille entre quatre yeux pour lui par­ler de ça, et dire clai­re­ment : « Touche-moi, re­garde-moi, pho­to­gra­phie bien, parce que ça du­re­ra pas. » C’était une scène qui m’a d’au­tant plus bou­le­ver­sée que j’ai aus­si per­du mon père et plus le temps passe, plus on a la culpa­bi­li­té de consta­ter que les images sont très claires les pre­miers mois, les pre­mières an­nées, et que pe­tit à pe­tit, ça s’ef­frite. Et là, on est té­moin de la dou­leur d’un père ex­pli­quant à sa fille que le plus dif­fi­cile pour lui, c’est qu’il va dis­pa­raître aus­si dans son sou­ve­nir avec le temps. Comme elle est en­core en­fant, il es­père qu’elle va re­te­nir le plus long­temps pos­sible des choses de lui. Il y a quelque chose de sen­so­riel dans cette scène, il lui fait tou­cher son vi­sage, es­sayer d’avoir des sen­sa­tions fortes et vives. On vit plei­ne­ment avec lui et avec elle. On est sur lui qui joue ma­gis- tra­le­ment cette scène, dans un re­gistre très dur. Cette pe­tite a une écoute in­no­cente. Elle com­prend sans vrai­ment com­prendre ce qu’il lui dit parce qu’elle ne l’a pas vé­cu. Tant que tu ne l’as pas vé­cu, tu ne peux pas com­plè­te­ment com­prendre. Il lui de­mande quelque chose d’im­pos­sible à son âge. Il fait ça pour se ras­su­rer lui-même et c’est ça que je trouve beau aus­si. Tout d’un coup, il y a une pas­sa­tion qui se fait du père à sa fille, mais sa vo­lon­té et son dé­sir à lui sont tel­le­ment forts par rap­port à ce que peut com­prendre la pe­tite que c’est hy­per-émou­vant. Elle est plei­ne­ment là, à l’écoute de son père mais tu sais que lui en sait plus qu’elle et qu’il brûle les étapes. C’est vrai que sou­vent, avant que les gens s’en aillent, on ne pense pas à bien les tou­cher, à bien les regarder, à bien les écou­ter, à bien se concen­trer. Pour le coup, c’est lui qui va être l’ins­ti­ga­teur de ce mo­ment pour qu’elle puisse es­sayer de s’en sou­ve­nir toute sa vie. Ça se passe dans une am­biance dou­cea­mère avec des cou­leurs que j’aime bien, dans les bleus, très contras­tés, as­sez froids. Ce père es­saie d’at­tra­per l’éter­ni­té par la taille mais à chaque fois elle lui échappe, puis­qu’il se sait condam­né. La force de cette scène, c’est qu’elle a ren­du phy­sique la sen­sa­tion que moi j’éprou­vais psy­chi­que­ment. J’es­sayais tou­jours de re­te­nir les der­nières images que j’avais de mon père. Ce qui est fort, c’est que c’est un homme qui est en­core là. Avoir ce face-à-face entre cet adulte qui a son tra­jet per­son­nel par rap­port à sa mort pro­chaine et qui es­saie aus­si de rat­tra­per le temps avec sa fille au­tant qu’il peut avant de par­tir, c’est hy­per-tou­chant. L’iné­luc­table va ar­ri­ver et il es­saie de lui ap­por­ter le plus pos­sible. L’étreinte entre eux, avec la pe­tite qui porte un pull brique cas­sant vi­suel­le­ment le reste de la scène, et les yeux em­plis de larmes de Bar­dem, c’est un grand mo­ment de ci­né­ma.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.