Les bonnes feuilles du Ci­né­ma­boule, une chronique de Noël Go­din

L’A C TU DES LIVRES DE CI­NÉ­MA PAR L’ EN T ART EU R CI­NÉ­PHILE NOËL GO D IN

So Film - - Sommaire -

Sa­muel Fuller n’au­ra ja­mais ar­rê­té d’être un fief­fé gey­ser à pa­ra­doxes. Alors que l’on s’étonne que deux des rares études ap­pro­fon­dies qu’on lui a consa­crées en fran­çais pa­raissent à peu près en même temps (voir So­Film de fé­vrier), ne voi­là-t-il pas qu’un troi­sième livre très sub­stan­tiel sur lui ra­mène sa fraise. Et qu’il ne fait ni double ni triple em­ploi avec ceux des brillants pe­tits ca­ma­rades ana­lystes Frank La­fond et Jean Nar­bo­ni. Ce nou­veau ve­nu ne dou­tant de rien, fé­cond en diable lui aus­si, c’est Sa­muel Fuller, le choc et la ca­resse or­ches­tré par Jacques Dé­niel et Jean-Fran­çois Rau­ger pour les édi­tions Yel­low Now, un ou­vrage qui dé­cor­tique sa­ga­ce­ment cha­cun de ses films et qui aborde de plein fouet les ob­ses­sions ful­le­riennes clés : le face-à-face avec l’ad­ver­si­té, le ma­ni­chéisme dé­li­rant, le goût de la pe­tite his­toire plu­tôt que de la grande, l’es­thé­tique du sur­gis­se­ment, la fu­reur du dé­sir fût-il biai­sé, la han­tise de la tra­hi­son, le jeu avec les contra­dic­tions, l’art de tailler dans la masse (ou dans le dé­tail), le sa­bo­tage des codes hol­ly­woo­diens jus­qu’à l’ex­plo­sion, de l’au­dace, en­core de l’au­dace.

Construit sur le même prin­cipe du re­gard col­lec­tif mul­ti­po­laire sur un grand ci­néaste fort en gueule, Voyages en ar­chi­pel, pi­lo­té par Au­rore Re­naut (Le Bord de l’eau), met le cap sur le film bi­lan de Nan­ni Mo­ret­ti qui syn­thé­tise, comme on sait, de ma­nière à la fois do­cu­men­taire et fic­tion­na­li­sante, tous les axes de son ci­né­ma. Une des contri­bu­tions au ka­léi­do­scope m’a fait bon­dir, celle d’An­toine Gau­din ( Gau­din et non Go­din, mille mar­mites !). Le lus­tu­cru rap­pelle que dans l’épi­sode « En Ves­pa » de cette oeuvre phare, Mo­ret­ti nous ba­lance tout à coup comme une gifle un por­trait à charge du pour­tant ex­cellent Hen­ry, por­trait d’un se­rial killer de John McNaugh­ton qu’il vient de vi­sion­ner « au mo­tif qu’il n’en sup­porte pas la vio­lence nar­ra­tive et fi­gu­ra­tive » . S’em­por­tant, si vous vous rap­pe­lez, le réa­li­sa­teur ita­lien va jus­qu’à in­vec­ti­ver les cri­tiques qui au­raient « trou­vé des qua­li­tés à Hen­ry » . Mais ce que j’ai trou­vé un peu fort de mo­ka, moi qui ne peux pas pif­fer Salò que j’es­time fran­che­ment fa­cho, c’est que Mo­ret­ti tienne à op­po­ser en creux à la vio­lence de McNaugh­ton « la vio­lence consciente et po­li­ti­sée des films de Pa­so­li­ni » . La po­lé­mique est re­lan­cée.

Sort par ailleurs chez Rouge pro­fond un tout à fait pas­sion­nant livre d’en­tre­tiens de Mon­sieur ci­né­ma ita­lien Jean A. Gi­li avec Mo­ret­ti : L’Au­to­bio­gra­phie di­la­tée. Mais là en­core, les lou­lous, je sou­bre­saute en li­sant que se­lon le met­teur en scène de Aprile, « les au­teurs de co­mé­die, Ri­si ou Mo­ni­cel­li, se contentent de faire de l’ac­tua­li­té en­nuyeuse » . Ah ! Mam­ma mia ! Je n’en­tar­te­rai pas pour au­tant Nan­ni Mo­ret­ti qui me botte pour mille et une autres rai­sons. Sur­tout qu’il a pris na­guère la peine de m’in­di­quer lui-même dans une pas­tille du Ci­né­ma, Ci­né­mas té­lé­vi­sé de Mi­chel Bou­jut, les pâ­tis­se­ries ro­maines qu’il me re­com­man­dait si je dé­si­rais lui « of­frir » une Sa­cher torte.

Un p’tit tour à Cannes avec les dé­buts hé­roïques de la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs re­tra­cés aler­te­ment par Bruno Icher (Ri­ve­neuve) : « Les séances ont presque toutes com­men­cé en re­tard. Cer­tains films ne sont ja­mais ar­ri­vés à des­ti­na­tion. » La lo­gis­tique gé­né­rale s’est in­ven­tée au fur et à me­sure. Et les coups de théâtre ont abon­dé. Quel­que­fois ex­tra­or­di­naires. Le jour de l’inau­gu­ra­tion de la Quin­zaine, en mai 1969, les deux films qui font l’ou­ver­ture sont blo­qués à l’aé­ro­port de Nice parce qu’on a ou­blié de rem­plir un for­mu­laire. C’est la ca­ta. Jus­qu’au mo­ment où se pointe un étrange gaillard char­gé de bo­bines tel un mu­let. Il vient de Cu­ba, tout désar­gen­té, dans l’es­poir naïf de pou­voir mon­trer deux longs mé­trages in­édits. At­tra­pant la balle au bond, le dé­lé­gué du Fes­ti­val off, Pierre-Hen­ri De­leau, prend alors une dé­ci­sion déses­pé­rée : sans avoir le temps de les vi­sion­ner et ad­vienne que pour­ra, on va pas­ser ces pel­li­cu­las tom­bées du ciel à la place des ab­sents. Et c’est un triomphe. Car il s’agit de la splen­dide Pre­mière Charge à la ma­chette de Ma­nuel Oc­ta­vio Gó­mez et de l’at­ta­chant Lucía d’Hum­ber­to Solás. C’est donc « une es­cro­que­rie mi­ra­cu­leuse » qui a été le coup de poing de dé­part de la Quin­zaine. •

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