Tel­le­ment vrai : Nai­led it !

So Film - - Sommaire - PAR MAXIME DON­ZEL

« Le do­nut au gla­çage fraise d’Aman­da res­semble à un moi­gnon gan­gre­né. »

Il fut un temps où l'on pou­vait lire et ra­con­ter sur In­ter­net la triste réa­li­té de nos vies loin du monde idéal fan­tas­mé par la té­lé. Hé­las, l'ins­ta­gra­mi­sa­tion des es­prits nous a me­nés à l'ère du brunch par­fait et des voyages sans hô­tel moche. Alors que la belle culture du « fail » sem­blait en voie de dis­pa­ri­tion, voi­là que dé­barque Nai­led It (« C'est du gâ­teau » en fran­çais), un rea­li­ty contest ré­jouis­sant entre pâ­tis­siers très ama­teurs. Et c'est à la té­lé, en­fin sur In­ter­net. Bref, c'est sur Netflix.

Le concept, comme tou­jours, est simple : des pâ­tis­siers nuls doivent re­pro­duire un gâ­teau hy­per com­pli­qué. La re­cette et les in­gré­dients leur sont four­nis, mais la pâ­tis­se­rie est une science exacte et le moindre ou­bli a des consé­quences dan­tesques. Les gâ­teaux sont à l’amé­ri­caine, avec des tonnes de dé­co­ra­tions dé­biles, on est plus dans l’uni­vers de la bûche de Noël kit­chouille que de la tarte au ci­tron non me­rin­guée. Et tous les gâ­teaux sont bien sûr to­ta­le­ment foi­rés : le do­nut au gla­çage fraise d’Aman­da res­semble à un moi­gnon gan­gre­né, et le gâ­teau « émo­ji » de Mi­chelle (qui est une grande avo­cate dans la vraie vie) a vi­si­ble­ment été in­fec­té par l’alien de The Thing. Si l’émis­sion offre mal­gré tout 10 000 dol­lars au can­di­dat qui a le moins échoué, son angle de « rea­li­ty com­pe­ti­tion » reste fu­rieu­se­ment ori­gi­nal dans un genre où l’on cherche à cou­ron­ner les meilleurs par­mi les meilleurs, que ce soit dans l’art du ma­quillage, de la dé­co ou du ta­touage. Hell, ils ont même créé le con­cours té­lé du meilleur for­ge­ron et c’est PAN ab­so­lu­ment PAN aus­si PAN pé­nible que ce que vous pou­vez ima­gi­ner. C’est sur­tout la pre­mière té­lé réa­li­té ins­pi­rée d’un mème In­ter­net : en ligne, le tam­pon “NAI­LED IT” (po­lice Im­pact, ma- jus­cules, bor­dure noire) per­met de s’au­to-hu­mi­lier en pu­bliant une photo d’un échec cu­li­naire par­ti­cu­liè­re­ment glo­rieux. Et un gâ­teau ra­té, al­lez com­prendre pour­quoi, c’est une joie pri­male, c’est presque aus­si drôle que voir un bé­bé s’écla­ter la tête contre un mur. Les gâ­teaux de Nai­led It sont à hur­ler de rire, d’au­tant que leurs au­teurs sont les pre­miers à s’en amu­ser. Car la grande réus­site du show, c’est ce bon es­prit dans le fail. Il y a quelque chose de fu­rieu­se­ment camp dans l’idée de cé­lé­brer un ma­gni­fique ra­tage, les fans de na­nars ne vous di­ront pas le contraire. Même la pro­duc­tion s’amuse avec la no­tion d’au­to­cri­tique : dans un épi­sode, le juge in­vi­té doit su­bi­te­ment s’ab­sen­ter pour al­ler ré­cu­pé­rer ses gosses à l’école, lais­sant en plan les deux ani­ma­teurs. « On est le nai­led it des rea­li­ty shows, en fait » , dit alors l’ani­ma­trice.

Le fa­meux Trump Cake

Par ailleurs, si l’on est un tant soit peu in­té­res­sé par la ques­tion de la pâ­tis­se­rie, on réa­lise qu’on ap­prend bien mieux en voyant quel­qu’un faire des er­reurs de­vant un spé­cia­liste qui lui ex­plique le pro­blème (par exemple, une base de gâ­teau si on ou­blie la fa­rine, bah c’est une ome­lette su­crée), qu’à voir un connard de gé­nie réus­sir sa ga­nache du pre­mier coup. C’est peut-être parce qu’elle est sur Netflix, à mi-che­min entre web et TV que l’émis­sion a réus­si cette com­bi­nai­son sub­tile entre culture web et for­mat TV, même avec un poil trop de hur­le­ments d’ani­ma­trice et une mé­ca­nique trop bien grais­sée. Der­nier pied de nez de l’émis­sion : dans le der­nier épi­sode, les can­di­dats doivent re­pro­duire un gâ­teau à la gloire de Do­nald Trump, ac­com­pa­gné de dra­peaux et de l’hymne amé­ri­cain. Le temps d’un ma­laise, on se de­mande comment ce show bon es­prit peut plon­ger dans une telle miè­vre­rie na­tio­na­liste… avant de voir les gâ­teaux pour­ris des can­di­dats. Et la seule can­di­date noire de pré­sen­ter fiè­re­ment son gâ­teau Trump, l’un des plus abo­mi­nables por­traits du pré­sident amé­ri­cain sur cette terre. « Je vou­lais vrai­ment qu’il soit par­fait » , dit-elle en sou­riant.•

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