CH­LOË SEVIGNY

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Cool tchat. New-Yor­kaise jus­qu’au bout des Con­verse, icône du ci­né­ma in­dé comme de cer­taines sé­ries de qua­li­té, ap­pren­tie pro­duc­trice ré­cem­ment pas­sée par Sun­dance... Ch­loë Sevigny, tout juste 43 ans, n’a plus rien de la jeune fa­shio­nis­ta traî­nant avec les ska­teurs de Wa­shing­ton Square. Elle re­vient sur sa tra­jec­toire moins dé­jan­tée qu’on pour­rait l’ima­gi­ner. Un par­cours sans peur et sans re­proche au pays des an­nées 90 où les kids sont « al­right » .

En tant que membre de ce nou­veau ju­ry de la Se­maine de la cri­tique cette an­née, est- ce que vous avez un con­seil « pra­tique » pour les jeunes ac­teurs ? Il pa­raît que John C. Reilly dit tou­jours « al­lez pis­ser d’abord » , avant d’ar­ri­ver sur le pla­teau.

Je di­rais : ne soyez pas en re­tard et soyez pré­pa­rés parce que vous n’avez cer­tai­ne­ment pas en­vie de gê­ner les autres ac­teurs. Sou­vent les jeunes ac­teurs se la jouent un peu trop dé­ten­dus. Ils pensent qu’ils peuvent réus­sirent en se conten­tant de mi­ser sur leur charme ou leur jeu­nesse. Sauf qu’il n’y a rien de pire pour une équipe et le reste des ac­teurs que de tra­vailler avec quel­qu’un qui n’est pas ponc­tuel et ne connaît pas ses ré­pliques.

Vous, comment vous vous com­por­tiez sur un pla­teau de tour­nage à vos dé­buts ?

J’étais quel­qu’un de prin­ci­pa­le­ment ti­mide. J’avais très peu confiance en moi. J’étais très ré­vé­ren­cieuse par rap­port à des gens que je te­nais en haute es­time. Ma peur et mon in­hi­bi­tion me re­te­naient de ten­ter des choses. Par exemple, sur le tour­nage d’Ame­ri­can Psy­cho avec Ch­ris­tian Bale, il était tel­le­ment dans son per­son­nage et j’étais tel­le­ment in­ti­mi­dée par lui que je crois que ça a dû m’em­pê­cher de pro­po­ser une in­ter­pré­ta­tion plus forte. C’est peut-être aus­si pour ça que ça me va bien de com­men­cer à réa­li­ser. Par­fois, je pou­vais être sur le pla­teau et je me per­dais dans la contem­pla­tion des autres ac­teurs en ou­bliant com­plè­te­ment que j’étais dans une scène ! Au bout d’un mo­ment, je me ré­veillais et j’étais là : « Merde ! Il faut que je dise un truc là ! ». J’ana­ly­sais tout le reste : la ca­mé­ra, le ma­té­riel, comment ils se ser­vaient des ac­ces­soires plu­tôt que de pen­ser à ce que je de­vais faire dans la scène... Une très mau­vaise ha­bi­tude à prendre, sans doute.

Vous pas­sez votre jeu­nesse à Da­rien, une pe­tite ville bour­geoise du Con­nec­ti­cut où il existe se­lon les sta­tis­tiques un des plus forts taux de coun­try clubs aux ÉtatsU­nis. Vous étiez quel genre de jeune fille dans cet en­vi­ron­ne­ment ?

J’ai eu une en­fance idyl­lique et très pro­té­gée. Je jouais de­hors, je me dé­gui­sais, j’avais pas mal d’ima­gi­na­tion et je jouais beau­coup toute seule. J’étais as­sez heu­reuse et tran­quille, je n’avais pas à me plaindre. C’est plu­tôt à l’ado­les­cence que je suis de­ve­nue très mal­heu­reuse. Je ne sup­por­tais plus le coin où on vi­vait et je le re­pro­chais à mes pa­rents. Je leur en vou­lais de ne pas nous avoir fait gran­dir dans le « monde réel »... J’ai un peu com­men­cé à mon­ter sur mes grands che­vaux, comme pas mal d’ado­les­cents. Je ne com­pre­nais pas qu’on nous ait fait gran­dir dans un en­vi­ron­ne­ment sur­pro­té­gé. Ma jeu­nesse, ça res­sem­blait beau­coup à ce film d’Ang Lee, The Ice Storm. Il y a tou­jours des choses ca­chées qui se dé­roulent sous un ver­nis de res­pec­ta­bi­li­té. Tout le monde clame que tout va bien mais évi­dem­ment qu’il y a de la dou­leur et d’autres choses... Mais par chance, je n’étais qu’à qua­rante-cinq mi­nutes de Man­hat­tan. Donc je m’y suis pré­ci­pi­tée dès que j’ai été as­sez âgée pour avoir l’au­to­ri­sa­tion d’y al­ler par moi-même. Main­te­nant, ça m’ar­rive de re­tour­ner à Da­rien pour pas­ser des mo­ments en fa­mille. Ma mère vit tou­jours sur place. Mon frère et ses ju­meaux de 2 ans éga­le­ment. Je n’ai ab­so­lu­ment pas cou­pé les ponts. Gé­né­ra­le­ment je dé­barque à l’im­pro­viste, deux fois par mois, et on reste en­semble avec ma mère à regarder la té­lé, à al­ler nous ba­la­der comme des vieilles co­pines ou à goû­ter des vins.

Le pre­mier gros ar­ticle qui vous a été consa­cré, c’était un texte de l’écri­vain Jay McI­ner­ney dans le New Yor­ker. Vous n’aviez alors que 19 ans et il écri­vait à votre pro­pos que vous étiez in­con­tes­ta­ble­ment « la fille la plus cool qu’on peut croi­ser à New York » . Avec le re­cul est-ce que vous di­riez que ce sta­tut de fille cool était très lourd à por­ter ?

Je suis une femme main­te­nant et ça a été la pre­mière chose aga­çante : que l’on conti­nue à m’ap­pe­ler « la fille ». C’est vrai que j’ai­me­rais être plus re­con­nue pour mes rôles et mes per­for­mances d’ac­trice que pour cette image « cool » qu’on as­so­cie à quelque chose de fri­vole. Par­fois, j’ai l’im­pres­sion que c’est très ré­duc­teur que l’on me ren­voie tou­jours à mon style ou à ce soi- di­sant sta­tut « d’icône de la mode »... Il me semble que ma contri­bu­tion à la culture po­pu­laire est plus im­por­tante que les fringues que je porte. Peu­têtre qu’on conti­nue à me ren­voyer à ça faute de termes plus justes mais ce concept de « cool girl » est vrai­ment aga­çant. Après, je connais des ar­tistes qui sont cool et le sont res­tés comme Jim Jar­musch ou Pat­ti Smith. Eux, ce sont les « cool kids » ul­times, et si je peux mar­cher dans leurs pas d’une ma­nière ou d’une autre, ça m’ira tout à fait.

New-yor­kaise jus­qu’au bout des Con­verse, icône du ci­né­ma in­dé comme de cer­taines sé­ries de qua­li­té, ap­pren­tie pro­duc­trice ré­cem­ment pas­sée par Sun­dance... Ch­loë Sevigny, tout juste 43 ans, n’a plus rien de la jeune fa­shio­nis­ta traî­nant avec les ska­teurs de Wa­shing­ton Square. Membre cette an­née d’un nou­veau ju­ry à la Se­maine de la Cri­tique pri­mant un ac­teur de la sé­lec­tion, elle re­vient sur sa tra­jec­toire moins dé­jan­tée qu’on pour­rait l’ima­gi­ner. Un par­cours sans peur et sans re­proche au pays des an­nées 90 où les kids sont « al­right » . PRO­POS RECUEILLIS PAR JEAN-VIC CHA­PUS ET RA­PHAËL CLAIREFOND PHOTOS : COL­LEC­TION CHRIS­TOPHE L.

Et c’était qui du coup, la per­son­ni­fi­ca­tion du cool à New York pour vous, à ce mo­ment-là ?

Au ly­cée, il n’y avait pas for­cé­ment beau­coup d’icônes que j’ad­mi­rais, c’était plus le ga­min que je pou­vais croi­ser au­tour de moi, dans la rue... Per­sonne de cé­lèbre. Ni ac­teurs, ni rock star, hor­mis peut-être la bas­siste et chan­teuse de So­nic Youth, Kim Gor­don que j’au­rais bien ai­mé ren­con­trer à cette époque. Plus tard elle m’a fait par­ti­ci­per à plu­sieurs clips. Mon édu­ca­tion au cool c’est mon grand-frère qui s’en est char­gé. À la mai­son, il écou­tait les bons groupes de rock hard­core, tous les meilleurs trucs de rap. Et puis, il faut dire que les potes de mon frère étaient tous plus mi­gnons les uns que les autres. Fran­che­ment, se faire re­mar­quer par des beaux mecs de trois ans de plus que vous, je vous as­sure que ça vous donne en­vie de de­ve­nir cool… Plus tard, quand je me suis ins­tal­lée à New York, j’ai com­men­cé à bos­ser pour Sas­sy Ma­ga­zine. C’était un ma­ga­zine de mode pour ados un peu che­lou. Je ne sau­rais pas bien ex­pli­quer comment j’ai réus­si à m’y faire une place, mais je sa­vais que j’étais à la re­cherche de choses très spé­ci­fiques, et que je pou­vais ap­por­ter quelque chose. Je suis quand même res­tée long­temps as­sez ti­mide, et très dans l’ob­ser­va­tion. La vé­ri­té, c’est que j’étais sur­tout une éponge qui ab­sor­bait tout ce qu’elle pou­vait.

Sur The Brown Bun­ny, vous avez dit que Vincent Gal­lo avait l’air d’ap­pré­cier la po­lé­mique à Cannes, mais que pour vous, ce n’était vrai­ment pas fun...

Pen­dant le fes­ti­val, j’étais en Afrique du Sud en train de tour­ner Th­ree Needles et j’ai dé­bar­qué en avion à Cannes juste pour quelques jours, pour faire la presse, le photo call et la pre­mière. J’ai été très sur­prise par les ré­ac­tions, je ne m’at­ten­dais pas à ce que le film soit aus­si at­ta­qué et je me suis sen­tie très vul­né­rable. Je crois que Vincent l’était aus­si, et j’au­rais vou­lu d’une cer­taine ma­nière qu’il me pro­tège mais il était trop oc­cu­pé à se pro­té­ger lui-même. Je ne sa­vais pas tout à fait comment as­su­mer le choix que j’avais fait à cette époque, il faut dire que j’étais en­core très jeune et aus­si très jet-la­guée ! C’était qua­si­ment une ex­pé­rience où je me sentais hors de mon corps, ce qui n’est pas pour au­tant une ma­nière de me cher­cher des ex­cuses. Je dis juste que le voyage a été long... Je me rap­pelle de la pre­mière, Claire De­nis et Gas­par Noé étaient là pour me te­nir la main et je ne les ai pas lâ­chés. Être en­tou­rée de ces ci­néastes qui étaient là pour nous sou­te­nir ça a beau­coup comp­té pour moi. Ré­cem­ment, j’ai lu la lettre ou­verte de Vincent Gal­lo, celle où il se dé­clare très sa­tis­fait de la pré­si­dence de Trump. Rien ne m’a sur­prise, pour être hon­nête. J’ai trou­vé que ça lui res­sem­blait beau­coup. Il a tou­jours été ré­pu­bli­cain et très conser­va­teur. Il ne faut pas voir la moindre iro­nie dans ses pro­pos, plu­tôt une ex­trême sin­cé­ri­té, comme tou­jours avec lui…

Ré­cem­ment, au fes­ti­val de Sun­dance, vous avez dit : « Même dans les an­nées 90, j’ai tou­jours eu une vi­sion très claire du genre de car­rière que je vou­lais me­ner. » C’était quoi le genre de car­rière que vous vou­liez avoir à vos dé­buts ?

Même très jeune, je me suis tou­jours sen­tie beau­coup plus en ac­cord avec le monde du ci­né­ma in­dé­pen­dant. Plus que n’im­porte quel autre d’ailleurs. Mon rêve, c’était de tra­vailler prin­ci­pa­le­ment avec des au­teurs, d’être ac­cep­tée dans ce monde où les ci­néastes se battent pour ob­te­nir la li­ber­té du fi­nal cut sur leurs films. Par­ti­ci­per à des films que je n’au­rais pas la moindre hé­si­ta­tion à dé­fendre en tant que spec­ta­trice aus­si… Mon dé­sir dans le ci­né­ma, il se ré­su­mait à ça et seule­ment ça. Quitte à prendre le risque de ne ja­mais vivre conve­na­ble­ment. Alors c’est vrai qu’au dé­but de ma car­rière d’ac­trice j’ai re­fu­sé pas mal de pro­po­si­tions qui m’au­raient fait sor­tir de ce monde de « l’in­dé ». Est-ce que je re­grette d’avoir dit non au rôle qui a fi­na­le­ment été pro­po­sé à Sel­ma Blair dans La Ven­geance d’une blonde ? Ab­so­lu­ment pas. Est-ce qu’ac­cep­ter de faire un pas de cô­té vers le ci­né­ma plus com­mer­cial m’au­rait per­mis de dé­cro­cher plus de rôles jus­qu’ici ? Oui, cer­tai­ne­ment un peu. Je ne vais quand même pas me plaindre parce qu’à l’époque de mes dé­buts au ci­né­ma j’avais fait le choix très ferme de res­ter vivre à New York. Re­fu­ser de par­tir s’ins­tal­ler à Los An­geles, ça au­rait pu don­ner un coup d’ar­rêt à ma car­rière. Sauf qu’à cette pé­riode du mi­lieu des an­nées 90, il était en­core pos­sible de res­ter au contact d’une par­tie de ce bu­si­ness en ha­bi­tant à New York. Les bu­reaux de Mi­ra­max étaient là. Mieux, une bonne par­tie de ce qui fai­sait le ci­né­ma in­dé­pen­dant vi­vait à New York. C’était plus fa­cile de se créer une place à cette pé­riode.

Votre pre­mier rôle mar­quant c’est Kids, le long mé­trage de Lar­ry Clark écrit par Har­mo­ny Ko­rine. Vous réa­li­siez que vous tour­niez dans un film culte ?

Ça au­rait été im­pos­sible d’ima­gi­ner tout ce qui al­lait suivre après la sor­tie de Kids : le scan­dale, le cô­té « culte pour les ados des an­nées 90 », le dé­but d’une car­rière. Di­sons qu’on a com­men­cé à sen­tir un peu ça quand Mi­ra­max s’est in­té­res­sé au po­ten­tiel de ce film et s’est mis à in­ven­ter des fa­çons de le dis­tri­buer. On a vrai­ment été une sorte de film co­baye pour la grosse

« Vincent Gal­lo a tou­jours été ré­pu­bli­cain et très conser­va­teur. Il ne faut pas voir la moindre iro­nie dans ses pro­pos, plu­tôt une ex­trême sin­cé­ri­té, comme tou­jours avec lui. »

ma­chine Mi­ra­max qui se met­tait à peine en place. D’ailleurs, je ne suis pas per­sua­dée qu’en met­tant la lu­mière sur le cas­ting du film, la pro­duc­tion nous ait fait tant de bien que ça. On a com­men­cé à être in­ter­ro­gés par les mé­dias sur la sexua­li­té des ados de notre gé­né­ra­tion, tout ça, et per­sonne n’avait la moindre ré­ponse in­tel­li­gente ou construite à ces ques­tions. C’est comme ceux qui ont per­çu ce film comme un do­cu­men­taire. Dans cer­tains cas pré­cis, oui, c’était réa­liste, mais dans d’autres, ab­so­lu­ment pas. Ce film, c’était le point de vue de deux mecs très ta­len­tueux – Lar­ry Clark et Har­mo­ny Ko­rine – sur des ados de la rue, pas le nôtre. Du coup, ça a en­traî­né des si­tua­tions bi­zarres. Au mo­ment de la sor­tie de Kids je bos­sais dans une fri­pe­rie dans le down­town New York qui s’ap­pe­lait Good Sky. Tous les jours des ga­mins me re­con­nais­saient et ren­traient pour ta­per la dis­cute. J’étais de­ve­nue une sorte de mas­cotte pour les ska­teurs, les teuf­feurs, etc. Ils vou­laient qu’on de­vienne les meilleurs potes du monde, qu’on aille boire des coups. Au dé­but, évi­dem­ment, ça me gal­va­ni­sait d’être trai­tée comme une grande soeur. Les pa­trons de la bou­tique étaient su­per heu­reux aus­si car à tra­vers moi ils s’as­so­ciaient au suc­cès d’un film pour les jeunes bran­chés. Sauf qu’au fur et à me­sure l’aga­ce­ment a pris le des­sus et j’ai quit­té la bou­tique…

Votre pre­mière ren­contre avec Har­mo­ny Ko­rine, vous vous en sou­ve­nez ?

Ça s’est pas­sé à Wa­shing­ton Square, un parc de Green­wich Vil­lage où les jeunes New-Yor­kais qui aiment le skate se donnent ren­dez-vous. J’étais as­sise sur un banc, à l’ombre d’un arbre avec mon pote Ha­rold Hun­ter (qui a éga­le­ment joué dans Kids, ndlr). C’est là qu’Har­mo­ny s’est mis à tour­ner au­tour de nous avec sa planche. À l’époque, il avait les che­veux blond pla­tine mal cou­pés aux ci­seaux, un sac à dos trop gros... Une sa­crée dé­gaine. On se re­con­nais­sait tous en par­lant l’ar­got des rap­peurs de la côte Est et comme il connais­sait dé­jà Ha­rold, les pré­sen­ta­tions ont été vite faites. Le pre­mier truc qui m’a mar­quée, c’est le cha­risme dingue d’Har­mo­ny. Je n’avais ja­mais vu un mec tchat­cher comme lui, ja­mais ren­con­tré quel­qu’un de mon âge pos­sé­dant une telle culture. Il connais­sait dé­jà tout : les mu­siques cool, les films cool, les ar­tistes al­ter­na­tifs qu’il fal­lait suivre… C’est lui qui a in­tro­duit toute notre bande au­près de Lar­ry Clark. Lar­ry, pour tout dire, on ne connais­sait ni sa ré­pu­ta­tion, ni son tra­vail de pho­to­graphe. Mais comme Har­mo­ny était convain­cu de nous pré­sen­ter un gé­nie, on l’a sui­vi.

Et main­te­nant, di­riez-vous que vous êtes heu­reuse d’avoir été ré­vé­lée par ce film en par­ti­cu­lier ?

Hon­nê­te­ment ? J’éprouve un sen­ti­ment un peu nuan­cé vis-à-vis de Kids. Évi­dem­ment, je conti­nue à ado­rer Lar­ry Clark et Har­mo­ny Ko­rine… D’ailleurs pour moi un film comme Bul­ly va plus loin que Kids, c’est plus ra­di­cal et réus­si. Comme beau­coup de gens de l’équipe, j’ai re­dé­cou­vert le film en 35 mm quand il a été pro­je­té de nou­veau pour son ving­tième an­ni­ver­saire en 2015. Ma pre­mière ré­ac­tion en le re­voyant ça a été de me dire que le film était quand même très bien mis en scène, très in­ven­tif et ab­so­lu­ment pas da­té. Ma deuxième, ça a été celle d’une femme adulte. Ce que je veux dire c’est que j’ai trou­vé Kids beau­coup plus cho­quant que dans mes sou­ve­nirs. Je n’avais pas réa­li­sé qu’il y avait au­tant de vio­lence, de sexisme. J’ai aus­si blo­qué sur mon per­son­nage en me di­sant : « Elle re­pré­sente la voix de la rai­son dans tout ce chaos. » Sauf qu’en fait, j’ai réa­li­sé qu’elle pas­sait aus­si le plus clair de son temps à se dé­fon­cer. Bref, si un mi­neur me de­man­dait de lui pas­ser Kids, peut-être que j’hé­si­te­rais… C’est étrange, comme on peut évo­luer, non ?

Vous par­liez du rôle im­por­tant de la com­pa­gnie Mi­ra­max dans le suc­cès de pas mal de films in­dés de cette pé­riode. Quels rap­ports vous en­tre­te­niez avec son pa­tron Har­vey Wein­stein ?

Tout le monde connais­sait les ru­meurs qui cou­raient au­tour d’Har­vey, tout le monde sa­vait comment il pou­vait se com­por­ter. C’était un homme qui réus­sis­sait à faire peur à pas mal de monde dans ce mi­lieu pour ces rai­sons, mais aus­si parce qu’il était ca­pable de s’ar­ro­ger un droit de vie ou de mort sur un film in­dé­pen­dant ou de vi­rer son réa­li­sa­teur du jour au len­de­main. On peut dire beau­coup de choses sur le cô­té cor­rom­pu et sale de l’em­pire Mi­ra­max, et il existe cer­tai­ne­ment, mais la vé­ri­té est que ça mar­chait dans le monde du ci­né­ma in­dé. Pour ma part, à chaque fois que j’ai eu des conver­sa­tions en tête à tête avec lui, il ne s’est ja­mais com­por­té au­tre­ment qu’avec res­pect. La der­nière fois, c’était à Cannes sur son yacht. Il était en­tou­ré de fi­nan­ciers, et il m’a pré­sen­tée à cha­cun d’entre eux en leur ra­con­tant que j’al­lais de­ve­nir une vraie réa­li­sa­trice. Il fai­sait son pos­sible pour leur don­ner en­vie de m’ai­der. C’était ex­trê­me­ment sym­pa de sa part, et dés­in­té­res­sé en plus. Il me di­sait des choses comme : « Re­garde d’où tu es par­tie et re­garde où les choix que tu as fait t’ont me­née. Je suis fier de toi, tu as bien me­né ta barque. » Ce qui est aus­si une fa­cette de ce per­son­nage qu’on pré­sente par­tout comme un monstre. Sans doute que c’était un monstre, un vrai, mais comme tous les monstres, il n’était sans doute pas que ça. •

« Hon­nê­te­ment ? J’éprouve un sen­ti­ment un peu nuan­cé vis à vis de Kids. »

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