FILM SO­CIA­LISME

So Film - - Som­maire - PAR CÉ­LIA LA­BO­RIE ( À CRAN­SAC, AVEY­RON) PHO­TOS : MA­RI­LYNE TILLET

DÉ­CA­PI­TA(LI­SA)TION Re­por­tage sans dieu ni maître. Peut-on faire trem­bler sur ses bases le ca­pi­ta­lisme tout en­tier au moyen du ci­né­ma ? Pas for­cé­ment évident. C’est pour­tant le genre de pro­jet un peu fou que s’est fixé le réa­li­sa­teur Pierre Zell­ner, avec son équipe bé­né­vole et quelques-uns des 1 600 ha­bi­tants de Cran­sac, Avey­ron. Reste à sa­voir si le film éveille­ra les consciences. Re­por­tage au coeur de l’uto­pie, sur le tour­nage du bien nom­mé Dé­ca­pi­ta(li­sa)tion.

PEUT-ON FAIRE TREM­BLER SUR SES BASES LE CA­PI­TA­LISME TOUT EN­TIER AU MOYEN DU CI­NÉ­MA ? PAS FOR­CÉ­MENT ÉVIDENT. C’EST POUR­TANT LE GENRE DE PRO­JET UN PEU FOU QUE SE SONT FIXÉS LE RÉA­LI­SA­TEUR PIERRE ZELL­NER, SON ÉQUIPE BÉ­NÉ­VOLE ET QUELQUES UNS DES 1600 HA­BI­TANTS DE CRAN­SAC, AVEY­RON. MAIN­TE­NANT À SA­VOIR SI LE FILM ÉVEILLE­RA LES CONSCIENCES C’EST UNE DES QUES­TIONS QUE L’ON PEUT SE PO­SER EN AS­SIS­TANT AU TOUR­NAGE DU BIEN NOM­MÉ DÉ­CA­PI­TA(LI­SA)TION. RE­POR­TAGE AU COEUR DE L’UTO­PIE.

Une pe­tite chambre sombre, éclai­rée par une lampe de che­vet. Un homme en bleu de tra­vail, la barbe hir­sute, est re­cro­que­villé sur un ca­na­pé mi­teux. C’est l’un des plus puis­sants pa­trons du CAC 40. Sou­rire aux lèvres, Bart, sexa­gé­naire à la sil­houette épaisse, lui lit un ou­vrage de Proud­hon : « Nous nions le gou­ver­ne­ment et l’État parce que nous af­fir­mons, ce à quoi les fon­da­teurs d’États n’ont ja­mais cru, la per­son­na­li­té et l’au­to­no­mie des masses. » Nous sommes dans une an­cienne usine de fa­bri­ca­tion de fe­nêtres en Avey­ron, sur le pla­teau de tour­nage de Dé­ca­pi­ta(li­sa)tion, le pre­mier long mé­trage de Pierre Zell­ner, 32 ans. As­sis par terre à cô­té de la ca­mé­ra, avec son jean troué et son sweat à ca­puche, l’homme ju­bile : «C’est un fan­tasme de gau­cho, il faut le dire. »

Ce­lui qui dé­clame la prose de Pierre-Jo­seph Proud­hon, pré­cur­seur de l’anar­chisme et pre­mier théo­ri­cien ré­vo­lu­tion­naire du XIXe siècle, c’est Jean-Jacques Va­nier. Mais comment l’hu­mo­riste lu­naire, long­temps as­so­cié aux films de Ma­nuel Poi­rier, a-t-il at­ter­ri dans cette pe­tite com­mune avey­ron­naise, qui a pour fleu­rons lo­caux deux fon­taines d’eau mi­né­rale te­nues par­mi les meilleures d’Eu­rope ? Ré­ponse énon­cée d’un air rê­veur : « Ce qui m’a fi­na­le­ment hap­pé, c’est que c’est un film qui ré­pond aux es­poirs de plein de gens qui ont pas­sé leur vie à at­tendre leur ré­vo­lu­tion et qui l’at­tendent en­core. Ce film-là, il te la donne, il la fait avec des si... Et si on kid­nap­pait les pa­trons, et si on met­tait la pres­sion sur le pré­sident de la Ré­pu­blique... Et dans le film, ça marche. »

Ma­cron ré­gu­la­rise

Pas for­cé­ment faux si l’on s’en tient aux bases du sy­nop­sis : l’ac­tion se si­tue en 2020, Em­ma­nuel Ma­cron est tou­jours pré­sident et la France est en pleine crise éco­no­mique. Il n’en faut pas plus pour que huit ac­ti­vistes contre-at­taquent et lancent l’opé­ra­tion « Li­sa ». Pour ce­la, ils vont pro­cé­der à l’en­lè­ve­ment de vingt des plus grands pa­trons du CAC 40 dans le but de faire chan­ter le chef de l’État et lui im­po­ser d’ap­pli­quer des me­sures an­ti­ca­pi­ta­listes. Le plus uto­pique dans ce scé­na­rio ? Du jour au len­de­main, Ma­cron an­nonce la ré­gu­la­ri­sa­tion de tous les sans-pa­piers ré­si­dant en France, l’in­ter­dic­tion des li­cen­cie­ments bour­siers et le re­trait des troupes mi­li­taires im­plan­tées à l’étran­ger. Pen­dant un an, les pa­trons sont re­te­nus en otage dans un en­tre­pôt désaf­fec­té et tra­vaillent soixante heures par se­maine. Pas le temps de s’en­nuyer : pen­dant que cer­tains ré­parent de l’élec­tro­mé­na­ger, d’autres en­tre­tiennent le po­ta­ger. « Tout est écrit au pre­mier de­gré » , mar­tèle Pierre Zell­ner en ti­rant ner­veu­se­ment sur sa clope rou­lée, entre le tour­nage de deux sé­quences. Il voit ce film comme un acte mi­li­tant, une pro­phé­tie po­ten­tiel­le­ment au­to-réa­li­sa­trice qui doit ser­vir à « ra­di­ca­li­ser les convain­cus » , à convaincre les gens de gauche de « bas­cu­ler vers l’ac­tion » au lieu de s’in­di­gner dans le vide. Dans ce scé­na­rio, les lois pro­mul­guées sous la me­nace par le pré­sident Ma­cron sont celles que Zell­ner rê­ve­rait de mettre en place s’il ac­cé­dait au pou­voir. L’idée de mo­bi­li­ser les troupes avec un film lui est ve­nue en re­ve­nant de Ca­lais, où il s’était ins­tal­lé quelques mois fin 2015 pour don­ner des cours de fran­çais aux mi­grants. « Je dis­cu­tais avec une pote mon­teuse... Une dis­cus­sion ba­nale de gens qui font la vie avec des « si ». Et on en est ve­nus à cette idée qu’un très pe­tit nombre de per­sonnes, si elles sont mo­ti­vées, peuvent ef­fec­ti­ve­ment faire la ré­vo­lu­tion, chan­ger ce monde. » Pierre Zell­ner est un an­ti­ca­pi­ta­liste de tou­jours, il sui­vait ses pa­rents en ma­nif dès son en­fance et trac­tait pour le NPA d’Oli­vier Be­san­ce­not de­vant son ly­cée. Avec ce film, il veut « ques­tion­ner la part de lâ­che­té qu’il y a en cha­cun de nous, qui dit : “On ai­me­rait bien chan­ger le monde, mais par contre, faire ce que ça im­plique, c’est trop dur” ». Dans le scé­na­rio, chaque per­son­nage d’ac­ti­viste in­carne un cou­rant de pen­sée et des rai­sons dif­fé­rentes d’agir : une éco­lo ra­di­cale, une ou­vrière fraî­che­ment li­cen­ciée, un vieil anar’ un peu gou­rou, et, his­toire de bien faire les choses, un mi­grant is­su du Par­ti in­ter­na­tio­na­liste ira­kien...

Crowd­fun­ding et web-ra­dio In­sou­mise

Le pro­blème, c’est qu’un film né­ces­site un bud­get de fonc­tion­ne­ment au­tre­ment plus consé­quent qu’un tract po­li­tique dis­tri­bué un jour de mar­ché. As­sez vite Pierre Zell­ner, in­ter­mit­tent du spec­tacle qui d’ha­bi­tude réa­lise de pe­tits films pro­mo­tion­nels et des courts mé­trages, se rend compte qu’il n’a pas d’ar­gent. Lu­cide, il part du prin­cipe qu’au­cune boîte ne pour­rait ac­cep­ter de pro­duire une oeuvre aus­si ra­di­cale. Que faire alors pour pous­ser quand même l’uto­pie de ci­né­ma ré­vo­lu­tion­naire aus­si loin que pos­sible ? Ré­ponse : prendre son bâ­ton de pè­le­rin et convaincre des di­zaines de per­sonnes de tra­vailler pour lui bé­né­vo­le­ment, en met­tant en avant la « cause » qu’ils vont dé­fendre en­semble. Très vite, il se fait ac­com­pa­gner d’un pe­tit pro­duc­teur de ci­né­ma, Ado­nis Li­ran­za, qui n’a pas in­ves­ti un ko­peck mais par­tage ses contacts et aide à ré­soudre les ques­tions ad­mi­nis­tra­tives. Pierre Zell­ner a en­suite créé une as­so­cia­tion pour pro­duire le long mé­trage, Les films du pa­vé, dont il est le pré­sident. Parce que cer­taines dé­penses sont in­com­pres­sibles (les ca­mé­ras, le lo­ge­ment et la nour­ri­ture de l’équipe de tour­nage, la lo­ca­tion du dé­cor...), il a trou­vé le moyen d’em­prun­ter 30 000 eu­ros à la banque et a or­ga­ni­sé une cam­pagne de fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif en ligne. Peu ha­bi­tué à faire de la com-

mu­ni­ca­tion, il a ima­gi­né un temps qu’il pour­rait convaincre les mille abon­nés à la page Fa­ce­book « Dé­ca­pi­ta­li­sa­tion » de don­ner cha­cun 20 eu­ros. Voyant que ça ne pre­nait pas trop, il a ten­té d’ap­pâ­ter les mi­li­tants de gauche en fai­sant de la pu­bli­ci­té pour sa cam­pagne de crowd­fun­ding sur la web-ra­dio des In­sou­mis, sans beau­coup plus de suc­cès. Il a fi­na­le­ment dû se ré­soudre à comp­ter ses amis et sa fa­mille, et a fi­ni par ré­col­ter 20 000 eu­ros sup­plé­men­taires. Il y a aus­si eu des do­na­teurs sur­prise : Gra­ziel­la Pié­ri­ni, conseillère dé­par­te­men­tale di­vers gauche en Avey­ron, a don­né 1000 eu­ros, et la com­mu­nau­té du bas­sin de De­ca­ze­ville a pro­mis de ver­ser une sub­ven­tion. Fi­na­le­ment, les condi­tions tech­niques du tour­nage sont presque pro­fes­sion­nelles, bien loin de ce que Pierre Zell­ner es­pé­rait : « Au dé­but, je me voyais faire un film hy­per ar­ti­sa­nal, avec la ca­mé­ra de re­por­tage por­tée à l’épaule, le tout

fil­mé par l’un des co­mé­diens. » Une pause, puis le ci­néaste souffle pour mar­quer sa conver­sion en­core lé­gè­re­ment per­plexe aux prin­cipes de réa­li­té d’un long mé­trage : « En fait, je pen­sais que l’équipe de tour­nage se­rait deux fois moins grande. »

Plu­tôt ré­ti­cent à l’idée d’être per­çu comme un homme pro­vi­den­tiel, Pierre Zell­ner fait tous les ef­forts pos­sibles pour re­mettre le sto­ry­tel­ling sur les rails de « l’aven­ture col­lec­tive » et d’un sys­tème de gou­ver­nance à l’ho­ri­zon­tale. D’ac­cord, mais même si le réa­li­sa­teur a du mal à l’ad­mettre, c’est bien sa dé­ter­mi­na­tion et sa force de per­sua­sion qui lui ont per­mis de faire naître le film. Avec sa sil­houette mince, il a des airs d’ado­les­cent peu ba­vard, mais de­vient in­ta­ris­sable dès qu’il se met à par­ler po­li­tique. Il cite Proud­hon et l’éco­no­miste contem­po­rain Ber­nard Friot, évoque le der­nier rap­port du GIEC et les Prin­temps arabes. Quand on de­mande aux bé­né­voles ce qui les a convain­cus d’y par­ti­ci­per, ils disent avoir été gal­va­ni­sés par le dis­cours du réa­li­sa­teur, sûr de lui dès les pré­mices du pro­jet. En y al­lant au cu­lot, il a réus­si à convaincre Da­nièle Obo­no, dé­pu­tée France in­sou­mise, de te­nir un pe­tit rôle dans son film : « Pierre est ve­nu me voir pen­dant les am­phis d’été de LFI, il m’a dit qu’il vou­lait que je fasse par­tie du pro­jet, qu’il m’en­ver­rait le scé­na­rio. Il avait l’air va­che­ment sé­rieux : je ne sau­rais pas dire pour­quoi, mais on voyait qu’il irait jus­qu’au bout. J’ai pris ren­dez-vous avec lui à l’As­sem­blée pour qu’on en re­dis­cute, et j’ai fi­na­le­ment ac­cep­té sa pro­po­si­tion. »

La per­ma­cul­ture at­ten­dra

Main­te­nant la consti­tu­tion de l’équipe. Pour dire vrai, elle re­pose sur une sé­rie de pe­tits mi­racles. Cha­cun a des rai­sons dif- fé­rentes de prendre un mois de sa vie pour tra­vailler bé­né­vo­le­ment à un film dont on ne sait pas en­core s’il sor­ti­ra en salles. Pen­dant des se­maines, cer­tains ont dé­co­ré ce grand han­gar jus­qu’à ce qu’il prenne l’ap­pa­rence de la planque des ac­ti­vistes, avec des di­zaines de livres (le Ger­mi­nal de Zo­la traîne sur une table basse, pas un ha­sard), deux ca­na­pés en cuir vieilli, un flip­per, des ca­ra­vanes et des pe­tites plantes. Aux murs, ils ont peint en blanc les vi­sages de Tho­mas San­ka­ra, Che Gue­va­ra, An­ge­la Da­vis et Louise Mi­chel, qui veillent sur eux en si­lence. Der­rière, une autre salle est rem­plie de lits de for­tune, avec des cou­ver­tures qui grattent : c’est le dor­toir des pa­trons te­nus en otage. Dans le ga­rage qui fait of­fice de cui­sine, Quen­tin Du­bost, 30 ans, est en train de fa­bri­quer du faux sang en mé­lan­geant du miel, du ca­fé et du co­lo­rant. C’est le ha­sard qui l’a ame­né ici. « Ça fait quelques mois que je n’ai pas de bou­lot, je tour­nais en rond à Reims... Alors j’ai tout pla­qué il y a quelques se­maines pour ve­nir vivre dans un ha­bi­tat par­ta­gé à cô­té d’ici, où je vou­drais dé­ve­lop­per de la per­ma­cul­ture. Je me suis re­trou­vé dans la même mai­son que des membres de l’équipe du film, qui m’ont pro­po­sé de les ai­der. Du coup je passe le mois avec eux, j’as­siste à la dé­co et aux ac­ces­soires. Je suis tel­le­ment content d’être utile, d’ap­prendre à bri­co­ler... »

‘‘ET SI ON KID­NAP­PAIT LES PA­TRONS, ET SI ON MET­TAIT LA PRES­SION SUR LE PRÉ­SIDENT DE LA RÉ­PU­BLIQUE... ET DANS LE FILM, ÇA MARCHE.’’ JEAN-JACQUES VA­NIER, CO­MÉ­DIEN

La per­ma­cul­ture at­ten­dra. Juste à cô­té, Ma­rie-Jo­sé Pla­nas pré­pare du ra­goût de san­glier pour le re­pas de mi­di. Elle porte un cha­peau à larges bords d’où dé­passent des até­bas, son khôl dé­borde sur ses pau­pières. Cette ber­gère ori­gi­naire du sud de l’Avey­ron a lais­sé ses mou­tons pour quelques se­maines à son fils pour ve­nir par­ti­ci­per à la ré­gie. Sou­rire ra­dieux, elle évoque une « al­chi­mie par­ti­cu­lière » dans cette équipe où les jeunes et les vieux se mé­langent, où on peut dis­cu­ter po­li­tique avec « des gens conscients » . Un exem­plaire du Monde Di­plo traîne sur une table basse, elle le feuillette quand elle a du temps libre. Une grande par­tie de l’équipe a moins de 25 ans, cer­tains n’avaient ja­mais été sur un pla­teau de ci­né­ma. D’autres sont des pro­fes­sion­nels du mi­lieu tous contents d’ap­por­ter leurs com­pé­tences à ce pro­jet ju­gé utile. Le cos­tu­mier Xa­vier Mo­ki, l’un des seuls qui reste élé­gant dans cette équipe où règnent les go­dillots de mon­tagne et les jeans dé­chi­rés, a en­ten­du par­ler du tour­nage par amis d’amis. Il confie avoir fait une ex­cep­tion en ac­cep­tant de bos­ser gra­tui­te­ment : « Des pro­jets non payés, dans ce genre de bou­lot, on t’en pro­pose plein et faut sa­voir les re­fu­ser. Mais j’ai sui­vi Pierre sans hé­si­ter parce que là, j’ai l’im­pres­sion de lier l’utile à l’agréable. Je suis an­ti­ca­pi­ta­liste mais je n’ai pas la mo­ti­va­tion pour m’in­ves­tir ac­ti­ve­ment et ce film, c’est une oc­ca­sion de le faire. » Tous sont fiers de bâ­tir quelque chose d’aus­si com­plexe sans ar­gent, sim­ple­ment grâce à de bonnes vo­lon­tés. Et ils s’au­to­risent à croire que le film pour­rait mar­cher. Après tout, ils ont quand même en­traî­né des pe­tites cé­lé­bri­tés, comme Jean-Jacques Va­nier et Da­nièle Obo­no. Ce­rise rouge sur le gâ­teau al­ter­mon­dia­liste, même Guillaume Meu­rice, l’ir­ré­vé­ren­cieux chro­ni­queur poivre et sel de l’émis­sion Par Ju­pi­ter sur France In­ter, a ac­cep­té de prê­ter sa voix à un pré­sen­ta­teur ra­dio.

Cette an­née j’ai vo­té Ma­rine

L’équipe a at­ter­ri en Avey­ron sur les conseils d’une amie de Pierre Zell­ner. De fil en ai­guille, il y a ren­con­tré Fa­bienne Cha­ro­lin, qui tient un « bar mi­li­tant », le Staff, sur la place du vil­lage. Cette élue in­sou­mise à la mai­rie de Cran­sac a quelque chose de très ma­ter­nel, avec ses traits ronds et ses mèches de che­veux rouges qui pen­douillent. Est-ce la prin­ci­pale rai­son pour la­quelle elle est de­ve­nue l’une des mar­raines du film ? Oui, mais pas seule­ment : « Dès que j’ai eu vent du pro­jet par une amie, j’ai trou­vé ça tout à fait cu­lot­té et j’ai vou­lu par­ti­ci­per. J’ai ai­dé à trou­ver l’usine où le film est tour­né et j’ai ap­pe­lé plein de connais­sances pour qu’elles mettent la main à la pâte. » Louis, le bro­can­teur, a prê- té des cen­taines d’ob­jets pour le dé­cor, des jeunes du coin ont in­té­gré l’équipe tech­nique, des plus vieux jouent les fi­gu­rants et cer­tains logent les ac­teurs chez eux. L’équipe mange au Staff et passe y boire des coups à la fin des jour­nées de tra­vail. Ils logent dans un gîte juste à cô­té du bar, col­lé à une école pri­maire, peint de cou­leurs pas­tel. Le soir, ils en­chaînent les par­ties de ba­by-foot et jouent par­fois au zom­bie, sorte de cache-cache amé­lio­ré po­pu­laire dans les co­lo­nies de va­cances. Pierre Zell­ner, lui, rentre tout de suite se cou­cher après le re­pas : il est de plus en plus fa­ti­gué par ces jour­nées in­ter­mi­nables et par le stress du tour­nage. Les ha­bi­tants de Cran­sac ont vu dé­bar­quer toute l’équipe du film sans s’émou­voir. Ils sont ha­bi­tués à la pré­sence de tou­ristes qui viennent pour les thermes ou font étape sur le che­min de SaintJacques-de-Com­pos­telle. Mais ces étran­gers-là sont plus bruyants et plus joyeux. Le vendredi soir, au Staff, ils as­sistent à un pe­tit concert de blues comme Fa­bienne en or­ga­nise de temps en temps : la chan­teuse en­tonne « On the Sun­ny Side of the Street » et les hommes du coin sont comme d’ha­bi­tude ac­cou­dés au bar. Mais ce soir, ils pro­fitent aus­si du spec­tacle des ving­te­naires de l’équipe du film qui dansent comme des fous, ba­lan-

‘‘UNE RÉ­VO­LU­TION, ÇA AR­RIVE TOU­JOURS À UN MO­MENT IM­PRÉ­VU. ÇA PART D’UNE PE­TITE ÉTIN­CELLE ET ÇA GRAN­DIT D’UN COUP.’’ CLÉ­MENCE HA­RAN­COT, RÉ­GIS­SEUSE

çant leurs che­veux en rythme. Une dame aux che­veux gris et à la frange trop longue lance à l’une des as­sis­tantes dé­co : « Alors, ça vous plaît l’Avey­ron ? » Celle-ci ré­pond en se dan­di­nant : « Ben oui re­gar­dez, pas be­soin de se for­cer ! »

D’après Fa­bienne Cha­ro­lin, nous sommes dans une « terre très en­ga­gée, un en­droit idéal pour tour­ner un film ré­vo­lu­tion­naire » . La ré­gion est un an­cien bas­sin mi­nier, his­to­ri­que­ment com­mu­niste. Mais en se pro­me­nant dans les com­merces, on ne croise pas beau­coup de trots­kistes. Le ven­deur du ta­bac, Lio­nel Cour­tois, l’ex­plique sim­ple­ment : « Les gens main­te­nant, ils s’en foutent de la po­li­tique, moi le pre­mier, je vote pour le moins pire... Le film tour­né en ce mo­ment à Cran­sac, ça peut que nous faire du bien : ça amène un peu de vie, d’éco­no­mie. Les chiffres sont in­tran­si­geants, ils ne font pas de po­li­tique, et un c’est tou­jours mieux que zé­ro ! » Mi­chel Mo­re­no, an­cien em­ployé d’une usine de sacs plas­tiques pas­sé dis­cu­ter avec le com­mer­çant, lâche : « Nor­ma­le­ment je suis de gauche, mon père était mi­neur, mais cette an­née j’ai vo­té Ma­rine parce qu’on donne trop aux étran­gers. Y’avait une tra­di­tion com­mu­niste ici, mais ça s’est fi­ni avec la fer­me­ture des mines, au dé­but des an­nées soixante. » En re­tour­nant au Staff, on ren­contre Fran­cis Nour­ri­gat, un an­cien pos­tier élu syn­di­cal. Il a bien sûr en­ten­du par­ler du tour­nage,

comme tout le monde ici... Mais d’après chan­ge­ra lui, « c’est quelque sym­pa chose ce film, à la mais vie du est-ce bas­sin que ? Ça ça ne train parle de mou­rir pas de nous, ». et notre ré­gion, elle est en

Rem­bour­ser son emprunt

Au­tour ran­cot, avec cette ra­dio qu’une mo­ment part d’une l’ac­teur il émis­sion ré­vo­lu­tion, de ré­gis­seuse im­pré­vu. y bières pe­tite a quelques An­toine étin­celle qu’elle am­brées, Il ça lance n’y ar­rive a Joua­no­lou. jours. et pas a un en­ten­due Clé­mence ça de tou­jours dé­bat gran­dit « pré­mices, Ils di­saient Su­jet ani­mé à d’un Ha- à un ça la : coup. Georges aux che­veux » Ses d’Au­di­gnon, yeux blancs brillent. à ac­teur la Pen­dant très de belle le théâtre dî­ner, voix rauque, loin jouer fan­fa­ronne les mé­chants. : « Je Moi, dois je leur pré­fère trou­ver de des qua­li­tés, et c’est là que c’est in­té­res­sant. »

Son « mé­chant » dans le film, c’est l’un des hommes d’af­faires les plus riches de France. Anne-Laure Gruet, 39 ans, in­carne quant à elle une ac­ti­viste éco­lo­giste. Elle l’in­ter­pelle sur un air de dé­fi : « Ah ouais, et tu lui trouves quoi comme qua­li

té à ton per­son­nage ? » Georges d’Au­di­gnon ré­torque qu’il y a jus­te­ment ré­flé­chi : « C’est un type qui a hé­ri­té d’une en­tre­prise fa­mi­liale, et cherche sim­ple­ment à per­pé­trer

une tra­di­tion, sans la re­mettre en cause. » Au- tour de la table, per­sonne n’a l’air plus convain­cu que ça. Et Pierre Zell­ner dans tout ça ? Il évite les ques­tions liées à la dif­fu­sion du long mé­trage. Pas par goût du se­cret. Plu­tôt car il pré­fère pro­cé­der étape par étape, s’es­ti­mant tou­jours heu­reux d’être ar­ri­vé jusque-là. À ce titre, il a dé­jà pré­vu de mon­ter le film, qui sor­ti­ra dans plus d’un an et de­mi et an­ti­cipe dé­jà le cir­cuit qui l’at­tend pour se faire connaître : tour­née des fes­ti­vals, etc. S’il rap­porte de l’ar­gent, le ci­néaste pour­ra peut-être rem­bour­ser son emprunt plus vite que pré­vu. « Je me suis en­det­té pour dix ans, je suis dans une sa­crée merde... J’ai mon in­ter­mit­tence jus­qu’à no­vembre, après je de­vrai sû

re­ment al­ler bos­ser dans des bars » , ex­pli­quet-il, an­gois­sé. S’il y a des bé­né­fices, ils se­ront di­vi­sés à parts égales entre tous ceux qui ont tra­vaillé sur le film – sauf le réa­li­sa­teur, qui dit qu’il veut « que ça reste pur » . Comme si l’ar­gent tou­ché ris­quait de lui sa­lir les mains. De­puis le mois de jan­vier, Zell­ner a dé­jà per­du sept ki­los, mais sa mo­ti­va­tion n’a ja­mais flé­chi. Comme cet es­poir un peu fou et tou­jours in­tact de créer l’étin­celle qui pour­rait dé­clen­cher un in­cen­die, un vrai : « S’il existe une chance sur un mil­lion de pro­vo­quer un chan­ge­ment,

j’ai en­vie de la ten­ter. » •

‘‘JE ME SUIS EN­DET­TÉ POUR DIX ANS, JE SUIS DANS UNE SA­CRÉE MERDE...’’ PIERRE ZELL­NER, RÉA­LI­SA­TEUR

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