LA-HAUT

4 000 mètres. C'est l'al­ti­tude à la­quelle se trouve Abra del Cón­dor, au mi­lieu de la cor­dillère des Andes, dans le nord-ouest de l'Ar­gen­tine. Ici des ri­vières sau­vages, des mon­tagnes im­pra­ti­cables, quelques la­mas et… un ciné-club. Les Col­las, in­di­gènes lo

So Film - - Reportage - PAR VIC­TOR BLANES, À QUEBRADA DE HUMAHUACA PHOTOS : VIC­TOR BLANES ET ALE­JAN­DRO AR­ROZ

Der­rière le gui­chet où l’on peut prendre son billet pour le car qui monte jus­qu’à Iruya, un pan­neau pré­vient : « 1. Le voyage, qui se fait nor­ma­le­ment en trois heures, su­bit tou­jours des re­tards in­évi­tables à cause des tra­vaux per­met­tant le tran­sit. Ces tra­vaux se font à la main, car il n’y a pas de ma­chines dans la ré­gion. 2. S’il pleut pen­dant le soir ou la nuit, les tra­jets peuvent être an­nu­lés sans an­nonce préa­lable pour des rai­sons de sé­cu­ri­té. 3. En cas de pluies in­tenses, le ser­vice s’ar­rête à 1 km d’Iruya ; les voya­geurs sont in­vi­tés à prendre leurs ba­gages à ce point et ar­ri­ver au vil­lage à pied ou grâce à de pe­tits ca­mions, pour un ta­rif mo­dique. » C’est la fin mars. La sai­son des pluies qui fait dé­bor­der les fleuves touche à sa fin. Le so­leil ras­sure un peu et le car se rem­plit pe­tit à pe­tit. De­dans des ha­bi­tants du coin, quelques tou­ristes et une meute de pe­tits col­lé­giens qui cherchent leurs sièges bruyam­ment. Si pour le voya­geur oc­ca­sion­nel ce tra­jet peut sem­bler ris­qué, le ser­vice « Humahuaca – Iruya » est tout à fait ba­nal pour les en­fants qui doivent se rendre à la pe­tite école à la sor­tie du vil­lage, au pre­mier ar­rêt. À leur des­cente, la chose se com­plique : le car pour­suit son che­min et aban­donne la route 9 plus ou moins pa­vée pour re­mon­ter à flanc de mon­tagne sur un che­min de terre, ryth­mé par les ro­chers et les nids de poule. Deuxième ar­rêt : Iturbe, vil­lage fan­tôme bai­gnant dans un grand nuage de pous­sière. C’est là que la vraie mon­tée com­mence : dou­ce­ment, l’au­to­mo­bile ma­noeuvre, par­fois en marche ar­rière pour ne pas ris­quer une sor­tie du che­min qui se­rait fa­tale. Fi­na­le­ment, le som­met : Abra del Cón­dor. 4 000 mètres d’al­ti­tude. Trois heures après son dé­part, le car at­teint la pe­tite église jaune d’Iruya. À droite, l’im­po­sant Cer­ro Mo­ra­do, qui do­mine le vil­lage de toute sa pierre rose. À part cette pré­sence im­po­sante, le vil­lage semble être au mi­lieu de nulle part. « Alors qu’ici, on est en­tou­ré de vie de par­tout, s’ex­clame Mi­guel, un Col­la. Re­gar­dez bien les mon­tagnes, il y a tou­jours de toutes pe­tites mai­sons, des po­ta­gers. Et ici, on n’est pas iso­lé, on peut ve­nir en bus ! Bon, j’avoue, ça fait loin quand même… »

UN ÂNE, UN PRO­JEC­TEUR, UN DRAP

Sur­tout cet en­droit n’est pas for­cé­ment le lieu le plus évident pour mon­ter un ciné-club et réa­li­ser une poi­gnée de pe­tits films avec les lo­caux. Ici à Iruya, les toits d’adobe tra­di­tion­nels ont été pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cés par des planches de mé­tal. Mais une bâ­tisse a gar­dé son al­lure d’au­tre­fois. C’est le siège du Centre culturel Awa­wa (en langue col­la : « La mai­son du grand-père et de l’en­fant ») créé par Ber­na­bé Mon­tel­la­nos et la com­mu­nau­té de San Isi­dro, vil­lage voi­sin, en 1998. Leur idée ? Pro­po­ser un es­pace où la jeu­nesse lo­cale pour­rait s’ex­pri­mer à la pre­mière per­sonne, pour ne plus avoir be­soin que d’autres viennent par­ler d’eux à leur place. Pour ce­la plu­sieurs dis­ci­plines sont pro­po­sées : la mu­sique, le sport, l’ar­ti­sa­nat… Mais quel­qu’un ar­rive un jour avec une idée un peu im­pro­bable : pour­quoi ne pas fil­mer les ha­bi­tudes des vieux, pour évi­ter qu’elles ne se perdent ? « On les voyait mou­rir, et on s’est ren­du compte qu’avec eux, tout un tas de nos

connais­sances dis­pa­rais­saient » , se sou­vient Ma­ri­sa Sán­chez, res­pon­sable d’Awa­wa. Le pro­jet n’est pas simple car la tech­no­lo­gie du « pre­mier monde » n’est en gé­né­ral pas la bien­ve­nue. Mais avec une ca­mé­ra, un pro­jec­teur et un drap, Awa­wa se lance dans la cap­ta­tion et la dif­fu­sion de la culture an­ces­trale lo­cale. Le pre­mier film est réa­li­sé par Ale­jan­dro Ar­roz, Entre la jungle et la pu­na. « En­suite, il y a eu beau­coup de courts et de moyens mé­trages, si­gnés par plu­sieurs réa­li­sa­teurs, et on a vou­lu mon­trer ces films aux com­mu­nau­tés

de la ré­gion. » Mais la géo­gra­phie n’aide pas. À part San Isi­dro, à 8 km, qu’on peut joindre en voi­ture, « les autres vil­lages, il faut y al­ler à dos d’âne. Cor­ta­de­ra, par exemple, on met deux jours pour y ar­ri­ver. »

Pas d’autre so­lu­tion : on charge l’âne avec un pro­jec­teur, une paire d’en­ceintes, un drap, un pe­tit mo­teur à es­sence (si le vil­lage n’a pas d’élec­tri­ci­té), et on prend la route. L’idée qu’on ex­pose aux Col­las a le mé­rite de la clar­té : si per­sonne ne ra­conte leur his­toire, ils de­vront s’en char­ger. « Pen­dant

« ON AVAIT TOUT UN TROU­PEAU DE LA­MAS, PAS BE­SOIN D'UNE CO­PRO­DUC­TION POUR ÇA ! » ALE­JAN­DRO AR­ROZ, RÉA­LI­SA­TEUR DU FILM « COL­LA » , PALLCA

les pro­jec­tions, on montre des films qu’on a faits nous, ici à Iruya, dé­ve­loppe Ma­ri­sa, mais on peut aus­si mon­trer des films d’autres peuples in­di­gènes du monde. On en a par exemple mon­tré un en langue mon­gole, L’His­toire du cha­meau qui pleure, sans sous-titres, et ce que le film mon­trait suf­fi­sait pour qu’ils s’y re­trouvent. » Pour beau­coup de Col­las, voir un film est tout sim­ple­ment une ex­pé­rience nou­velle. Ici, la culture a tou­jours été trans­mise par des chan­sons ou des ré­cits oraux. Pas évident, donc, de leur ra­con­ter ça avec des images en mou­ve­ment. « Jus­qu’à ré­cem­ment, il n’y avait même pas d’élec­tri­ci­té dans la plu­part des vil­lages, voir une image bou­ger sur un écran était donc quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Et même main­te­nant, ils ont en­core du mal. Par exemple, s’ils voient un do­cu­men­taire qui montre une per­sonne âgée en train de tra­vailler la terre, ils vont en par­ler des mois plus tard, parce qu’ils ont eu be­soin de tout ce temps pour di­gé­rer les images. » Mais au fil des tour­nages et des pro­jec­tions, ces com­mu­nau­tés ont fi­ni par lais­ser ren­trer le ci­né­ma dans leur quo­ti­dien. L’abou­tis­se­ment du pro­jet s’appelle Pallca, un film pré­sen­té par son réa­li­sa­teur, Ale­jan­dro Ar­roz, comme « le pre­mier film ar­gen­tin dont les per­son­nages prin­ci­paux sont des membres d’un peuple na­tif, en l’oc­cur­rence, les Col­las. »

« PAS TRÈS WICHI, TES POMPES ADI­DAS »

Mais le che­min jus­qu’à ce film fondateur n’a pas été simple. Pour le re­tra­cer il faut en ef­fet re­mon­ter au dé­but des an­nées 90. À Men­do­za, en Ar­gen­tine, se dé­roule un con­grès sur la Pa­cha­ma­ma, déesse Mère de la Terre dans la culture in­ca. Pas­sion­né par le su­jet, Ale­jan­dro Ar­roz y par­ti­cipe, tout comme des cen­taines de

per­sonnes. Il y a tel­le­ment de monde qu’il ap­prend qu’il va de­voir par­ta­ger sa chambre avec un autre in­ter­ve­nant, Ber­na­bé Mon­tel­la­nos. Les dis­cus­sions du soir créent une amitié ins­tan­ta­née. « Il n’ar­rê­tait pas de me par­ler de San Isi­dro, son vil­lage, rem­bo­bine Ar­roz, et on ré­pé­tait tout le temps qu’il fal­lait qu’on bosse en­semble sur un pro­jet. »

Quelques an­nées plus tard, les deux amis se re­trouvent et se laissent em­por­ter par la force de la vie et les cou­tumes de San Isi­dro et ses alen­tours. Pour un film de trente mi­nutes, ils se re­trouvent avec des di­zaines d’heures de rushes. « On avait tel­le­ment de ma­té­riel qu’on a dé­ci­dé d’écrire un scé­na­rio à par­tir des images non uti­li­sées » , s’amuse Ar­roz, nos­tal­gique. Sauf que rien n’est simple en Ar­gen­tine : en 2001, l’INCAA (le CNC lo­cal) ac­cepte le scé­na­rio de Pallca et lui concède une aide, mais, en 2002, tout le pays sombre dans la crise. En cause à cette pé­riode la ré­ces­sion, la pre­mière crise de la bulle in­ter­net et les me­sures d’éco­no­mie dras­tiques pour le pays dé­ci­dées par le Front mo­né­taire in­ter­na­tio­nal. « Avec le cor­ra­li­to, l’Ins­ti­tut du ci­né­ma a fer­mé ses portes et on a dû at­tendre jus­qu’à 2010

pour pou­voir le tour­ner, ex­plique Ar­roz. Alors, pen­dant tout ce temps, j’ai fait plein d’al­lers-retours à San Isi­dro, pour que les gens ne se dé­cou­ragent pas, et Ber­na­bé à réus­si à main­te­nir la mo­ti­va­tion de tout le monde. » Pallca ra­conte fi­na­le­ment l’his­toire d’une jeune fille col­la qui rêve d’être maî­tresse d’école et de se faire of­frir par son père une paire de boucles d’oreilles aus­si belles que celles de sa mère. Son quo­ti­dien : ai­der aux tâches de la mai­son, ac­com­pa­gner sa grande-mère à s’oc­cu­per du trou­peau de la­mas, et tra­vailler à l’école avec ses ca­ma­rades. Un prin­cipe très simple mais qui in­tègre tous les conflits aux­quels cette com­mu­nau­té doit faire face :

le manque d’op­por­tu­ni­tés pour la jeu­nesse, le poids des tra­di­tions et de l’au­to­ri­té des plus an­ciens, le dé­dain de la part d’un sys­tème édu­ca­tif conçu par la ca­pi­tale, Bue­nos Aires… Et, au mi­lieu de tout ça, l’en­semble de cou­tumes de cette com­mu­nau­té, quelque part entre le chris­tia­nisme et la culture col­la. Un exemple : le Dia de los Muer­tos mé­lange les prières du type « Notre Père » avec les ri­tuelles et les of­frandes à Pa­cha­ma­ma. Ale­jan­dro Ar­roz parle de ses ex­pé­riences avec res­pect et ad­mi­ra­tion. « Il a fal­lu un temps pour les com­prendre, et pour qu’ils me com­prennent. Je pou­vais pas­ser des mois sans rien fil­mer, rien en­re­gis­trer. Beau­coup rêvent de re­ve­nir à des modes de vie an­ces­traux. Quand ils voient tes pompes Adi­das, ils vont te dire : “Ce n’est pas très wichi, ça.” Ou ils vont dire de quel­qu’un qu’il n’est pas col­la parce qu’il conduit un ca­mion. Ce qui n’a pas beau­coup de sens, au fond » , croit sa­voir Ar­roz, qui a eu le temps d’af­fi­ner une mé­thode de tra­vail fon­dée sur la pa­tience et le dia­logue. « Il y a quelques an­nées, lors d’une ren­contre avec des pro­duc­teurs, j’ai croi­sé Do­nald Ran­vaud, pro­duc­teur de La Ci­té de Dieu. Quand il a vu mon tra­vail, il m’a dit qu’il ne fai­sait pas de si pe­tits films, qu’il avait be­soin d’au moins un ac­teur à la re­nom­mée in­ter­na­tio­nale. D’autres sem­blaient plus in­té­res­sés par le pro­jet, se sou­vient Ar­roz avant de lâ­cher : Mais moi, pour­quoi j’au­rais vou­lu plus de moyens pour Pallca ? Qu’est-ce que j’au­rais pu en faire ? Mon­trer six ânes dans le cadre au lieu de deux ? On avait tout un trou­peau de la­mas, pas be­soin d’une co­pro­duc­tion pour ça ! Ils étaient un peu cho­qués quand je leur ai dit non. »

PAS D'ÉCRI­VAINS

Dans les rues raides et mo­des­te­ment pa­vées d’Iruya, le si­lence n’est in­ter­rom­pu que par le son des pas d’un pas­sant ou par les aboie­ments d’un chien qui cherche à se pro­té­ger du so­leil. La vie ici avance à son propre rythme, avec ses codes. Et la fic­tion n’en fait pas par­tie, au moins pas telle qu’on l’en­tend dans le monde oc­ci­den­tal. « Quand on fai­sait des do­cu­men­taires, ça al­lait mais, sur­tout pour les plus vieux, faire une fic­tion n’al­lait pas de soi, dé­ve­loppe Ar­roz. Ils blo­quaient, ils avaient be­soin de sa­voir si ça s’était vrai­ment pas­sé ou pas. Le plus grand en­jeu, et la grande dif­fi­cul­té pour Pallca, était de leur faire com­prendre ce qu’on était en train de faire, qu’il y avait un scé­na­rio, qu’il fal­lait ré­pé­ter. » Mais le ci­né­ma reste plus proche d’une tra­di­tion orale que la lit­té­ra­ture, que les lo­caux ont tou­jours re­fu­sée. « Il n’y a tou­jours pas d’écri­vains dans notre com­mu

nau­té, confirme Ma­ri­sa Sán­chez, le ci­né­ma a si­gni­fié l’ir­rup­tion de quelque chose de très loin­tain par rap­port à notre culture, un re­gard très oc­ci­den­tal. Son ac­cep­ta­tion est vrai­ment quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Le ci­né­ma est, de loin, la tech­nique la plus mo­derne à avoir été si ra­pi­de­ment in­té­grée par cette com­mu­nau­té. » De fait, les Col­las raf­folent des pro­jec­tions. Et ont en­vie d’al­ler plus loin. « On veut for­mer les en­fants, qu’ils ap­prennent à faire leurs propres

films, s’ex­cite Ma­ri­sa. Si on y ar­rive, on se­ra en­fin

in­dé­pen­dants du re­gard étran­ger. Dans Pallca, grâce à Ale­jan­dro, on a une vi­sion col­lec­tive de notre vie, mais faire ça de l’in­té­rieur, de fa­çon au­to­suf­fi­sante, c’est le pro­chain défi. »

Le ci­né­ma comme moyen d’af­fir­mer son iden­ti­té, voi­là ce que les Col­las ont per­çu en voyant Pallca et d’autres films en pro­jec­tion iti­né­rante. « Ici, conclut Ma­ri­sa, il y a des mé­tiers mo­dernes très res­pec­tés : maître d’école, in­fir­mier, prêtre. Bien­tôt, il fau­dra aus­si in­clure dans cette liste ce­lui de ci­néaste. » •

« LE CI­NÉ­MA EST, DE LOIN, LA TECH­NIQUE LA PLUS MO­DERNE À AVOIR ÉTÉ SI RA­PI­DE­MENT IN­TÉ­GRÉE PAR CETTE COM­MU­NAU­TÉ. » MA­RI­SA SÁN­CHEZ, RES­PON­SABLE DU CENTRE CULTUREL D'IRUYA

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