Sé­quence star

So Film - - Sommaire - D'ALAN PAR­KER VU PAR So­fia Dja­ma RÉA­LI­SA­TRICE DES BIEN­HEU­REUX

: The Wall vu par So­fia Dja­ma

C' est la mu­sique qui m'a ame­née vers le ci­né­ma. 1995, pleine guerre ci­vile à Al­ger. J'ai 16 ans, j'ha­bite à Bou­gie à 200 km de la ca­pi­tale. Je suis ly­céenne, c'est l'an­née du boy­cott et cette grève du­re­ra une an­née en­tière. J'ai le temps de pas­ser en re­vue tous les al­bums des Pink Floyd jus­qu'à suivre la car­rière so­lo de cha­cun d'entre eux, no­tam­ment celle de Ro­ger Wa­ters. C'est donc l'an­née où je dé­couvre le film d'Alan Par­ker The Wall, vé­ri­ta­ble­ment le film de Wa­ters puisque le per­son­nage prin­ci­pal in­car­né par Bob Gel­dof n'est que le re­flet des né­vroses in­times et po­li­tiques du chan­teur. Ma pre­mière dé­fonce, c'est ma pre­mière sé­quence dans The Wall. Un tra­vel­ling dans un cou­loir : au bout, un corps épais de femme, vi­si­ble­ment la femme de mé­nage, dont on ne ver­ra que les pieds, les mains et un as­pi­ra­teur. Au son, une mu­sique mar­quée an­nées 40, un ana­chro­nisme so­nore dans un dé­cor très mar­qué an­nées 80. Le pied de la femme de mé­nage nous écrase en contre-plon­gée. Je suis as­pi­rée, je suis écra­sée, et j'en re­de­mande en­core. Gé­né­rique : ty­po san­gui­no­lente, cut. Me voi­là su­bi­te­ment dans les tran­chées, c'est la Deuxième Guerre mon­diale. Un homme os­ten­si­ble­ment condam­né à mou­rir, un sol­dat, un ano­nyme, et il se­ra le centre de tout. En tout cas, de la né­vrose de Ro­ger Wa­ters mais aus­si de celle de notre monde. Cut dans une chambre, une montre ty­pique des an­nées 80. Le gros plan s'élar­git : un bras, puis un vi­sage, ce­lui de Pink in­ter­pré­té par Bob Gel­dof. On res­serre, on s'ap­proche dan­ge­reu­se­ment de Pink, jus­qu'à vou­loir pé­né­trer son âme, cut. La chaîne de la porte bloque l'en­trée d'un in­trus, cut. De nou­veau dans le cou­loir, l'as­pi­ra­teur s'ar­rête, la femme de mé­nage en contre-plon­gée, elle se di­rige lour­de­ment vers la porte. Elle sort un trous­seau de clés, elle ouvre, la chaîne l'em­pêche d'en­trer alors elle pousse, cut. Des ma­ni­fes­tants, des jeunes forcent les grilles d'un es­pace qu'on leur a in­ter­dit, les chaînes cèdent : celles des conve­nances, de la mo­rale, du to­ta­li­ta­risme, des in­jus­tices. Ils brisent, ils rompent. Il faut re­mettre dans le contexte : en Al­gé­rie, c'est la guerre ci­vile, et The Wall, c'est ma porte vers la li­ber­té. Grâce à lui je fai­sais par­tie du reste du monde, je réa­li­sais que nous étions d'une af­freuse ba­na­li­té et ça me ras­su­rait : mon des­tin était com­mun et tout re­de­ve­nait ac­ces­sible au moins in­tel­lec­tuel­le­ment, à une pé­riode où l'Al­gé­rie fai­sait peur. Après le film, je me suis po­sé la ques­tion : « Qu'est-ce qui s'est pas­sé ? » Je ve­nais d'as­sis­ter à quelque chose d'énorme qui m'avait bou­le­ver­sée. J'avais vu un film mais pas seule­ment. The Wall, c'est le pre­mier film que j'ai em­por­té avec moi. J'ai em­por­té des images et du son. De toute fa­çon, les Floyd, ça ne peut être que du son et des cou­leurs. Quand j'écou­tais le groupe, de fa­çon qua­si ri­tuelle, je di­sais à mes potes : « Re­garde ! » et non : « Écoute ! » Je re­con­nais­sais la fo­lie de l'al­bum The Wall et, en même temps, le film avait sa propre fo­lie. La par­tie ani­mée du film per­met d'al­ler en­core plus loin là-de­dans, de l'es­thé­ti­ser, de lui don­ner une forme im­pen­sable d'un point de vue tech­nique. En­core au­jourd'hui, ces sé­quences sont d'une mo­der­ni­té in­croyable. The Wall, l'al­bum puis le film, m'ont beau­coup ins­pi­rée dans mon tra­vail d'écri­ture. Il y a une vé­ri­table nar­ra­tion, chaque note, chaque plan est pen­sé par les Pink Floyd et pour­tant, il y a une grande li­ber­té. Bien sûr, je ne suis pas dans le même uni­vers d'écri­ture, mon ci­né­ma ne par­tage pas les as­pects for­mels de The Wall, mais ces oeuvres m'ont ap­pris que dans l'image, dans le son, dans l'écri­ture, rien n'est ja­mais gra­tuit. - •

PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MAT­THIEU ROSTAC AU FES­TI­VAL BLACK MO­VIE DE GE­NÈVE. LES BIEN­HEU­REUX EST DIS­PO­NIBLE EN DVD DE­PUIS LE 23 AVRIL.

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