Après the End :

Que sont de­ve­nus nos per­son­nages cultes après la fin du film ? Ce mois-ci, le meilleur ami d’un bal­lon de volley-ball, à sa­voir Chuck No­land (in­ou­bliable Tom Hanks) dans Seul au monde.

So Film - - Sommaire - GÉ­RAL­DINE DE MARGERIE

Seul au monde

Mem­phis, Ten­nes­see, juin 2018, 6 h du ma­tin. Chuck No­land, barbe jus­qu'au nom­bril, de l'eau à mi-cuisses, pêche dans les eaux du Mis­sis­sip­pi. Il serre les dents. Pas fa­cile de cho­per un pois­son à mains nues quand on a un lum­ba­go. Faut dire qu'il ne se laisse pas at­tra­per fa­ci­le­ment. Con de pois­son­chat. Chienne de vie. Connes de sang­sues. Tiens, il s'en dé­colle une de la jambe et se la fourre dans la bouche. Ah ben faites pas cette tête. Les sang­sues, quand elles sont gor­gées de sang, c'est bon comme un pe­tit bou­din noir. Et puis c'est ga­vé de fer. C'est pour ça qu'il tient la forme, à plus de 60 piges. Un type avec une canne à pêche le dé­vi­sage de loin. Il ne doit pas com­prendre pour­quoi ce bar­bu qui res­semble à Jé­sus pêche sans canne. Fran­che­ment, Chuck n'en voit pas l'uti­li­té. Un jour, un gars lui en avait même prê­té une : il avait pré­fé­ré s'en ser­vir pour faire griller des marsh­mal­lows au feu de bois. De toute fa­çon, après avoir pas­sé quatre ans sur une île dé­serte, le moindre ob­jet lui sem­blait dé­ri­soire. La ci­vi­li­sa­tion ab­surde. Il conti­nuait de dor­mir à même le sol, à ne pas ra­ser sa barbe et ne se la­vait plus, pour ne pas at­tra­per de ma­la­dies. Pieds nus, il res­tait sou­vent as­sis des heures dans la rue à ob­ser­ver ses contem­po­rains cra­pa­hu­ter un mug de Star­bucks à la main, un por­table dans l'autre. Il se fou­tait bien de leur gueule avec sa pote Ba­bo­lar. Tout le monde le pre­nait pour un clo­do qui se par­lait à lui-même. Ils n'avaient pas com­plè­te­ment tort. Après tout, Ba­bo­lar n'était qu'une balle de ten­nis sur la­quelle Chuck avait des­si­né un nez. Par­fois, il ar­ri­vait qu'on le re­con­naisse. Car Chuck était de­ve­nu une star de la té­lé-réa­li­té. Peu de temps après son re­tour, il était tom­bé sur Sur­vi­vor une émis­sion dont le but était de sur­vivre sur une île dé­serte, l'ori­gine de Koh Lan­ta. Sous une fausse iden­ti­té, il s'était ins­crit, et avait dé­bou­lé dans le jeu en jouant les can­dides. Il avait feint d'être aus­si dé­bu­tant que les autres, pous­sé des cris de dé­goût en dé­gus­tant des ber­nard-l'her­mite dé­li­cieux (mais net­te­ment moins bons que ceux de son île, ce­ci dit). Puis, peu à peu, en do­sant sub­ti­le­ment, il avait ré­vé­lé ses ap­ti­tudes hors du com­mun, ac­quises lors de ses quelques an­nées de so­li­tude sur une île du Pa­ci­fique. Le mec les avait fu­més. Et que je te construis une ca­bane avec toit ter­rasse et pis­cine à dé­bor­de­ment en deux heures, et que je te pêche une do­rade royale avec le pe­tit doigt, et que je te passe l'épreuve du po­teau les doigts dans le nez (il avait te­nu huit heures sans cli­gner une fois des yeux). Il était de­ve­nu une star, on ne par­lait que de lui. Les gens se pas­sion­naient pour ses ex­ploits et sa nou­velle his­toire d'amour. Il avait ren­con­tré une meuf sur place, à qui il avait soi­gné une ca­rie en lui fai­sant des ca­ta­plasmes de ma­nioc sé­ché. Mais au bout d'un mo­ment, ses che­veux fi­lasse et sa barbe blon­die par le so­leil l'avaient tra­hi : il avait exac­te­ment la même tête que sur la pho­to qui avait fait la une des jour­naux quand on l'avait re­trou­vé. Quel­qu'un de la prod l'avait re­con­nu. On avait ju­gé sa concur­rence dé­loyale et on l'avait ren­voyé sans mé­na­ge­ment à Mem­phis. Pen­dant tout le vol, Chuck avait re­gar­dé l'océan de­puis son hu­blot en croi­sant les doigts pour que son avion s'écrase. Il avait même vu une tache blanche au loin, qui lui sou­riait, et sem­blait l'en­cou­ra­ger à le re­joindre. Pro­ba­ble­ment ce bon vieux Wil­son •

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.