JOHN­SON,

So Foot - - INDEX - / Pho­tos: CG et Afp/Dp­pi

en­tre­prise de pro­duits d’en­tre­tien amé­ri­caine.

Fier­té du plus ter­rible ghet­to de King­ston, le Ti­vo­li Gar­dens FC est sur­tout le seul vec­teur de plai­sir d’une jeu­nesse lo­cale ti­raillée entre les armes et la weed. Un pa­no­ra­ma dé­so­lant qu’Ed­ward Sea­ga, an­cien pre­mier mi­nistre de Ja­maïque et pré­sident du club quin­tuple cham­pion, connaît bien. Et pour cause: il est à la fois le dé­miurge bien­fai­teur du quar­tier et le par­rain de la ma­fia qui l’op­presse. Entre deux conseils tac­tiques à ses joueurs, le “boss”, comme on l’ap­pelle ici, re­çoit en tri­bunes pour par­ler politique, gangs, as­sas­si­nats, tra­fic de drogue, Ro­nald Rea­gan, CIA et ex­té­rieur du pied. Par Ch­ris­tophe Gleizes et Gad Mes­si­ka, à King­ston (Ja­maïque)

Les pu­diques évoquent une “no-go zone”. Mais Ti­vo­li Gar­dens est bien plus qu’une ban­lieue crasse ou mal­fa­mée. C’est un concentré de mi­sère, de vio­lence et de pau­vre­té, un pe­tit bout d’en­fer à l’ouest de King­ston. Le chauf­feur de taxi ra­len­tit de­vant un bout de trot­toir qui sent la pisse et les ex­cré­ments. “Un gars a été li­qui­dé juste ici, il y a trois jours. Je le connais­sais bien.” Dans ces rues, le si­lence in­quiète et les re­gards pèsent une tonne. À l’angle de Dar­ling Street et Spa­nish Town Road, une croix noire marque l’en­trée dans le ter­ri­toire des Sho­wer Posse. Le “gang de la douche”, en VF. On le sur­nomme ain­si parce que ses membres vous ar­rosent de balles. “C’est le gang le plus puis­sant de toute l’île, cer­ti­fie l’écri­vain Thi­bault Eh­ren­gardt, qui a ra­con­té l’his­toire de la Ja­maïque dans de nom­breux ou­vrages ins­pi­rés. Même si ce­la n’a ja­mais été prou­vé, plu­sieurs té­moins as­surent qu’ils ont des tun­nels rem­plis d’armes, des prisons et même des salles de tor­ture.” La ré­pu­ta­tion des lieux in­vite à bi­fur­quer vers l’ave­nue prin­ci­pale, en­ca­drée sur sa gauche par le mar­ché cou­vert de Ti­vo­li –sorte de Run­gis lo­cal où les pro­duc­teurs de l’in­té­rieur des terres vendent leurs stocks de fruits et lé­gumes à des dé­taillants–, et sur sa droite, par la sil­houette dé­char­née d’un com­plexe spor­tif. Ce stade, en­ca­dré par quelques lo­tis­se­ments dé­cré­pits, c’est le centre d’en­traî­ne­ment du Ti­vo­li Gar­dens FC, le club le plus ti­tré de l’île. Mais c’est aus­si le re­paire d’Ed­ward Sea­ga, pré­sident du club de­puis qua­rante-huit ans et vé­ri­table lé­gende vi­vante du ghet­to.

Pa­py ghet­to et les pi­rates des ca­raïbes

Dif­fi­cile de le ra­ter dans les tri­bunes clair­se­mées: c’est le seul Blanc à des ki­lo­mètres à la ronde. “Wel­come to Ti­vo­li Gar­dens”, ri­cane-t-il en ten­tant de se le­ver de sa chaise, avant de se ra­vi­ser sous les conseils de l’in­fir­mière qui le suit par­tout. Le temps a fait son oeuvre: à 87 ans ré­vo­lus, Sea­ga a per­du de sa su­perbe. Mais Ti­vo­li Gar­dens ne se­rait pas Ti­vo­li Gar­dens sans cet homme au dos voû­té comme une cre­vette et au pan­ta­lon re­mon­té jus­qu’au nom­bril. Ja­dis, Sea­ga fut avant toute chose un po­li­ti­cien brillant, élu dé­pu­té de cette cir­cons­crip­tion sau­vage pen­dant qua­ran­te­cinq ans, soit dix man­dats d’af­fi­lée... Avec, à chaque fois, un plé­bis­cite de 90 % des voix, au mi­ni­mum. “Les gens m’aiment parce qu’ils savent que je suis l’un des leurs, ex­plique-t-il sim­ple­ment. La cou­leur de peau ne compte pas, je n’ai ja­mais fait de dif­fé­rence entre les Noirs et les Blancs.” Au­tour des ter­rains, tout le monde a une his­toire à ra­con­ter à son su­jet. Po­sé sur un banc qu’il écrase de sa grosse car­casse, Nelson, qui fait of­fice de ki­né au sein du club, se sou­vient d’une fois –il y a quelques an­nées– où le “boss” a été pré­ve­nu en pleine nuit d’un in­cen­die dans le quar­tier.

“Il de­vait être quatre heures du ma­tin. En quinze mi­nutes, il était dé­jà sur place, à es­sayer de trou­ver une so­lu­tion pour lo­ger les fa­milles.” Sa lé­gi­ti­mi­té, Sea­ga l’a ga­gnée sur le ter­rain. D’abord en fai­sant ses études d’an­thro­po­lo­gie à Trench Town, où il a étu­dié les rites vau­dous au plus près des po­pu­la­tions, puis, une fois élu, en n’hé­si­tant ja­mais à des­cendre par­mi les siens sous le feu des balles en­ne­mies, pour mon­trer qu’il ne to­lé­rait pas qu’on s’at­taque à son bé­bé. “Si tu n’es pas un dur, tu ne peux pas avoir la confiance des Ja­maï­cains. C’est un bad boy édu­qué, mais un bad boy quand même”, as­sure Thi­bault Eh­ren­gardt, qui sou­ligne la com­plexi­té in­tri­gante de ce “sale type”, à la fois propre sur lui et fas­ci­né par la rue, maître d’un monde qu’il di­rige sans en faire vrai­ment par­tie. “C’est un homme qui a fait beau­coup de mal à la Ja­maïque et en même temps, c’est aus­si le fruit d’une époque, sou­pire Eh­ren­gardt. En face, il a aus­si trou­vé le même genre d’im­bé­ciles à qui par­ler.”

Deux toi­lettes pour 5000 per­sonnes

Pour com­prendre com­ment Sea­ga s’est re­trou­vé au som­met du plus grand ghet­to du pays et de son ru­ti­lant club de foot, il faut re­mon­ter en 1963. À l’époque, il n’est qu’un jeune po­li­ti­cien aux dents longues, fraî­che­ment nom­mé mi­nistre du dé­ve­lop­pe­ment. Très vite, il pro­fite de son poste pour mettre la main sur une cir­cons­crip­tion: le bi­don­ville de Back-O-Wall. Sans doute ce qui se fait de pire à l’époque dans les Ca­raïbes. Trois douches et deux toi­lettes pu­bliques pour 5000 per­sonnes. “C’était une

“Je suis fier d’avoir dé­bar­ras­sé la Ja­maïque du so­cia­lisme. Une telle idéo­lo­gie n’a pas sa place ici, nous man­quons trop de dis­ci­pline et d’or­ga­ni­sa­tion”

Ed­ward Sea­ga, an­cien pre­mier mi­nistre ja­maï­cain et pré­sident du Ti­vo­li Gar­dens FC

vraie dé­charge, les gens vi­vaient en­tas­sés les uns sur les autres”, élude Sea­ga, qui en­tre­prend alors d’aé­rer le quar­tier, un peu à la ma­nière du ba­ron Hauss­mann, et de le re­nom­mer Ti­vo­li Gar­dens, en ré­fé­rence à la ville ita­lienne du même nom. En moins de trois ans, tout est ra­sé ou presque. De Back-O-Wall, il ne reste plus au­jourd’hui que des wa­gons et les rails de l’an­cienne Ja­mai­ca Rail­way Cor­po­ra­tion, qui se laissent en­va­hir par les herbes folles, à deux pas du stade. À la place des ci­me­tières et des abat­toirs, Sea­ga fait construire des rues plus larges, des écoles, des ma­ter­ni­tés, un com­plexe spor­tif et des lo­tis­se­ments flam­bants neufs pour lo­ger ses sym­pa­thi­sants. “Il a été le pre­mier à ache­ter la fi­dé­li­té de ses ad­mi­nis­trés. En échange de leur mi­li­tan­tisme, il leur ac­cor­dait des fa­veurs di­verses et va­riées, comme un lo­ge­ment so­cial par exemple”, dé­crypte Eh­ren­gardt. As­sez ef­fi­cace, ce stra­ta­gème va ra­pi­de­ment être imi­té par ses concur­rents. Dans la course au pou­voir, chaque di­ri­geant politique se met à vou­loir son propre dis­trict. Avec les gar­ni­sons qui vont avec. Puisque sous cou­vert de ras­sem­bler leurs sym­pa­thi­sants, les po­li­ti­ciens vont com­men­cer à re­cru­ter des caïds et à les fi­nan­cer, afin de consti­tuer une force de frappe à même de dé­sta­bi­li­ser les autres quar­tiers. Le but? As­seoir leur su­pré­ma­tie sur les cir­cons­crip­tions po­li­tiques de King­ston. C’est le dé­but des Sho­wer Posse. Les an­nées 70 se­ront no­tam­ment mar­quées par de ter­ribles af­fron­te­ments entre le quar­tier de Ti­vo­li, ac­quis au La­bour Par­ty (LP), et ce­lui d’Ar­nett Gar­dens, con­trô­lé par le Par­ti na­tio­nal du peuple (PNP) de Mi­chael Man­ley. Le foot, évi­dem­ment, s’em­pare très vite de ces ri­va­li­tés. Celles là même qui re­pré­sentent tout le sel des bouillants der­bys de la Pre­mier League lo­cale.

Fi­del Castro, Pa­blo Es­co­bar et Bob Mar­ley

À sou­cis la fin de des Sea­ga. an­nées À l’époque, 70, le foot­ball l’homme est le brigue ca­det le des fau­teuil de pre­mier mi­nistre et tente par tous les moyens de se dé­bar­ras­ser de son prin­ci­pal concur­rent, le so­cia­liste Mi­chael Man­ley. En bon ani­mal politique, il pro­fite fi­na­le­ment du rap­pro­che­ment entre son ad­ver­saire et Fi­del Castro pour se créer un nou­vel al­lié. “Il est al­lé dire aux Amé­ri­cains que la Ja­maïque al­lait de­ve­nir un pays com­mu­niste et qu’il fal­lait à tout prix em­pê­cher ça. Et donc l’ai­der à ac­cé­der au pou­voir”, sou­rit Thi­bault Eh­ren­gardt. En ces temps de guerre froide, le choix est vite fait pour la CIA. D’au­tant qu’Ed­ward Sea­ga est né à Bos­ton, a étu­dié à Har­vard, et reste un ami per­son­nel de Ro­nald Rea­gan, qu’il a ren­con­tré à l’uni­ver­si­té. La politique de dé­sta­bi­li­sa­tion mise en place fe­ra évi­dem­ment quelques vic­times col­la­té­rales. “A prio­ri, ils se­raient der­rière l’un des plus gros mas­sacres des an­nées 70, per­pé­tré contre une mai­son de re­traite où il y eut des di­zaines de per­sonnes brû­lées vives, lance Eh­ren­gardt. Ça cadre as­sez bien avec le quo­ti­dien ha­bi­tuel de la CIA à l’époque.” Sur­nom­mé dès lors “CIAGA boy” par ses dé­trac­teurs, Ed­ward ob­tient le poste su­prême en 1980, dans un chaos sans nom. “Au mo­ment de mon élec­tion, il y avait au moins une émeute ou une fu­sillade par jour entre quar­tiers, se sou­vient-t-il go­gue­nard. Mais j’ai ga­gné.” Sea­ga rem­porte le droit de gou­ver­ner le pays pen­dant neuf ans, pour un bi­lan mi­ti­gé, qu’il dé­fend ce­pen­dant avec verve. “S’il y a bien une chose dont je suis fier, c’est d’être l’homme qui a dé­bar­ras­sé la Ja­maïque du so­cia­lisme, dit-il. Une telle idéo­lo­gie n’a pas sa place sur notre île, nous man­quons trop de dis­ci­pline et d’or­ga­ni­sa­tion, ce­la au­rait été une ca­tas­trophe pour le pays.” Reste qu’à l’époque, Sea­ga n’ou­blie pas de ren­voyer l’as­cen­seur à ceux à qui il doit sa vic­toire. Sa pre­mière dé­ci­sion en tant que Prime Mi­nis­ter? Faire édi­fier de nou­veaux docks à l’ouest de King­ston, bap­ti­sés New­port West, of­frant par là même un ac­cès di­rect à la mer à Ti­vo­li Gar­dens. Ha­sard ou coïn­ci­dence, c’est par ce point d’en­trée stra­té­gique que s’or­ga­nise dans la fou­lée un in­tense tra­fic de drogue et

“Par­fois, il faut sa­voir mettre un tacle avant de le prendre” Ed­ward Sea­ga

“Si tu n’es pas un dur, tu ne peux pas avoir la confiance des Ja­maï­cains. Sea­ga est un bad boy édu­qué, mais un bad boy quand même”

Thi­bault Eh­ren­gardt, his­to­rien spé­cia­liste de la Ja­maïque

d’armes entre la Ja­maïque et les États-Unis. Avec, pour prin­ci­pal re­lais, un dé­nom­mé Les­ter “Jim Brown” Coke, prin­ci­pa­le­ment connu pour deux choses: avoir ten­té d’as­sas­si­ner Bob Mar­ley et être le sei­gneur de guerre d’Ed­ward Sea­ga. Sous son im­pul­sion, une fi­liale du Sho­wer Posse s’ins­talle à New York, dans le quar­tier du Bronx et pros­père en toute im­pu­ni­té pen­dant plus d’une dé­cen­nie. Il faut at­tendre 1989 et la dé­faite élec­to­rale de son men­tor pour voir le caïd tom­ber dans des cir­cons­tances troubles. C’est son fils, Ch­ris­to­pher “Du­dus” Coke, qui prend alors les rênes de la ma­fia lo­cale. Sous ses ordres, Ti­vo­li Gar­dens de­vient l’en­clave la plus crainte et la plus res­pec­tée de toute la Ja­maïque, sur­pas­sant les autres par sa vio­lence et sa cruau­té. Par deux fois, le par­rain lo­cal re­pousse même les as­sauts de l’ar­mée ja­maï­caine en­voyée par le gou­ver­ne­ment. “Vou­loir sor­tir Coke de Ti­vo­li, c’est un peu comme si tu es­sayais de prendre le

fief de Pa­blo Es­co­bar”, re­si­tue Er­gen­hardt. Quand on lui de­mande quel genre d’homme était Du­dus, Sea­ga botte en touche. Sans nier, en fi­li­grane, une cer­taine proxi­mi­té avec ce­lui que tout le monde soup­çon­nait d’être son homme de main: “Bien sûr que je le connais­sais. On s’ap­pe­lait par­fois au té­lé­phone, je lui di­sais quand telle ou telle chose me dé­ran­geait, mais

on ne peut pas dire qu’on était proches.” En juin 2010, sous la pres­sion ac­crue des États-Unis, qui veulent mettre Coke hors d’état de nuire, l’ar­mée ja­maï­caine re­met ça une troi­sième fois. Et cette fois, les sol­dats ont dé­ci­dé d’y al­ler au mor­tier. Pen­dant trois jours, les fu­sillades s’en­chaînent dans les rues dé­sertes de Ti­vo­li Gar­dens. Au terme d’un bain de sang qui coûte la vie à 74 per­sonnes, Ch­ris­to­pher “Du­dus” Coke est fi­na­le­ment ar­rê­té par les au­to­ri­tés puis ex­tra­dé au pays de l’oncle Sam. L’épi­sode com­mence à da­ter, mais Sea­ga n’a tou­jours pas di­gé­ré. “Les forces de l’ordre

“Quand tu gran­dis à Ti­vo­li, que tu sais à peine lire et écrire, et que tu chies dans un sac en plas­tique pour le je­ter der­rière chez toi, c’est dif­fi­cile de dire non quand on te tend un pis­to­let et 20 000 dol­lars” Ki­ma­thi Nkru­mah, en­traî­neur des jeunes du Ti­vo­li Gar­dens FC

ont été très cruelles, elles ont bom­bar­dé à l’aveugle et tué des in­no­cents, peste-t-il. Du coup, plus per­sonne ici ne leur fait confiance.” Le vieil homme marque une pause, en re­gar­dant au loin les col­lines ver­doyantes qui en­tourent la ca­pi­tale. Il ne s’en cache même pas: il trouve que c’était mieux avant. “S’il y a une chose que je dois re­con­naître à Du­dus, c’est qu’il n’y avait pas de vio­lence à Ti­vo­li quand il en était le Don. De­puis sa dis­pa­ri­tion, c’est le bor­del ici, tout le monde tente de de­ve­nir le lea­der et de contrô­ler le quar­tier.”

“Je l’écoute parce que c’est mon boss”

Sea­ga, en tout cas, n’a ap­pa­rem­ment plus rien à voir avec ce qui se passe sous son nez. Il a pris sa re­traite en 2005 et à l’en­tendre, il culti­ve­rait de­puis les or­chi­dées. “Ni­veau politique, j’ai seule­ment gar­dé le sport sous mon aile, car j’aime m’en oc­cu­per, mur­mure-t-il en sou­riant. C’est ma ma­nière de rendre ser­vice à la com­mu­nau­té.” Et peut-être de se ra­che­ter? Dif­fi­cile à dire. Tou­jours est-t-il qu’au cré­pus­cule de sa vie, Sea­ga passe le plus clair de son temps pos­té sur une chaise en plas­tique, à en­cou­ra­ger les joueurs pen­dant leur en­traî­ne­ment, où se suc­cèdent contrôles ra­tés, tacles à la gorge et car­tons rouges. “On ne joue pas au foot comme les Eu­ro­péens ; chez nous, c’est plus phy­sique, il y a sou­vent des KO”, concède Sea­ga, pas dé­ran­gé par ce pe­tit cô­té pi­quant. Au contraire, il en a même ti­ré une le­çon de vie: “Par­fois, il faut sa­voir mettre un tacle avant de le prendre.” Fan de Man­ches­ter Uni­ted et du Bré­si­lien Ro­nal­do, le boss se vante d’une cer­taine connais­sance des lois du jeu, qu’il aime trans­mettre à ses ouailles. “Ils ont du mal à com­prendre que pour bien jouer au foot, il faut sa­voir pen­ser”, jure l’ex­pert. Cet après-mi­di par exemple, il tente d’ex­pli­quer à Jer­maine John­son, le meilleur bu­teur de Pre­mier League, com­ment frap­per un bal­lon de l’ex­té­rieur du pied. “Il n’y a pas si long­temps, c’était pire, il a vou­lu nous mon­trer com­ment drib­bler, s’amuse l’élève en apar­té. On en a ri­go­lé entre nous, mais c’est un grand homme, l’un des plus im­por­tants de l’his­toire de la Ja­maïque. Je l’écoute parce que c’est mon boss.” Star in­con­tes­tée du club, Jer­maine a connu le rêve de tout ga­min du quar­tier: une ex­pé­rience en

An­gle­terre. Re­cru­té à 21 ans par les Bol­ton Wan­de­rers avant de faire une car­rière ho­no­rable à Brad­ford puis Shef­field Wed­nes­day, l’homme aux 71 sé­lec­tions chez les Reg­gae Boyz guide dé­sor­mais, du haut de ses 37 ans, ses co­équi­piers moins ex­pé­ri­men­tés. Il pour­rait vivre ailleurs, –il en a les moyens–, mais il aime trop l’en­droit où il est né. “Ici, les gens sont comme ma fa­mille, as­sure-t-il. On s’en­gueule, on se bat, mais on reste tou­jours sou­dés. Ce qui m’im­porte le plus, c’est de don­ner de la joie à nos sup­por­ters.”

Coachs ras­tas et fortes têtes

Ac­tuel­le­ment troi­sième de Pre­mier League, à quelques points du lea­der du cham­pion­nat, le FC Port­more, le club est la fier­té des 4 000 ha­bi­tants de Ti­vo­li Gar­dens. Chaque vic­toire est cé­lé­brée comme une re­vanche sur le reste du monde. “Quand on gagne, les gens du mar­ché me donne même à man­ger gra­tui­te­ment, ra­conte De­von Wat­kins, le gar­dien de l’équipe, qui zone dans un an­cien en­tre­pôt trans­for­mé en club-house. Ici, le foot per­met de construire une at­mo­sphère tran­quille. Beau­coup de gens disent du mal de Ti­vo­li, mais moi je vois beau­coup d’uni­té et de so­li­da­ri­té au­tour de nous.” Beau­coup de ras­tas aus­si. Ki­ma­thi Nkru­mah en est un. Chaque jour, il vient au com­plexe spor­tif Ed­ward Sea­ga pour en­traî­ner les jeunes du quar­tier, en quête de re­pères. “Pour eux, je suis à la fois un coach, un ami, un pro­fes­seur, un con­seiller, un frère. Et par­fois, même plus que ça! Cer­tains ont per­du leurs pères ou leurs mères, par­fois même les deux. J’es­saie de les ai­der à prendre le bon vi­rage dans leur vie. C’est im­por­tant de mon­trer aux jeunes qu’une autre voie est pos­sible.” Cha­ris­ma­tique et bor­né, il tente de ré­in­té­grer cer­taines fortes têtes à la com­mu­nau­té, en pro­fes­sant “l’amour” et “l’uni­té” comme un man­tra. Ce qui ne l’em­pêche pas de po­ser sur les choses un re­gard réa­liste. “Quand tu gran­dis ici, que tu sais à peine lire et écrire, que tu vis dans la mi­sère, que tu chies dans un sac en plas­tique pour le je­ter der­rière chez toi, que tu peux pas te la­ver et que tu n’at­tends rien du fu­tur, c’est dif­fi­cile de dire non quand on te tend un pis­to­let et 20 000 dol­lars.” Sea­ga tente de contre­ba­lan­cer tout ce­ci grâce à la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de son club, qu’il juge en bonne voie. Au­jourd’hui, un joueur de l’équipe peut es­pé­rer ga­gner en­vi­ron 60 000 dol­lars ja­maï­cains à l’an­née (en­vi­ron 400 eu­ros), presque six fois plus qu’un jeune qui tra­vaille aux docks ou au mar­ché. Ce n’est pas en­core la pa­na­cée, mais c’est un dé­but. “Le foot­ball crée du lien so­cial. Il tient les jeunes hors des routes, leur donne un ob­jec­tif et des rai­sons d’es­pé­rer, conclut le boss alors que la nuit tombe sur King­ston. C’est pour­quoi j’ai tou­jours mi­li­té pour que ma com­mu­nau­té ait les meilleures ins­tal­la­tions spor­tives de Ja­maïque.” Et le meilleur gang, aus­si. Car Dieu se rit des im­bé­ciles qui dé­plorent les ef­fets dont ils ché­rissent les causes. Et à Ti­vo­li, Dieu a des lu­nettes et est as­sis sur une chaise en plas­toc.

Coup de vieux pour Pier­pol­jak.

Sea­ga por­té par ses par­ti­sans en mars 1993 à l’is­sue d’un dis­cours politique.

Claude Le Roy.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.