Red un jour, Noir tou­jours

Dé­lin­quant ju­vé­nile, hoo­li­gan, pen­sion­naire du Kop à ses heures, Ho­ward Gayle est en­suite de­ve­nu foot­bal­leur pro­fes­sion­nel. Le pre­mier Noir de l’his­toire à por­ter le maillot rouge du Li­ver­pool FC. Sa “fier­té” et son far­deau, aus­si.

So Foot - - LÉGENDE - Par Ri­co Riz­zi­tel­li, à Li­ver­pool / Pho­tos: DR, Ima­go/Panoramic et PA Images/Icon­sport

Quand j’étais au club, on di­sait tou­jours que nous avions les deux meilleures équipes de la Mer­sey­side: le Li­ver­pool Foot­ball Club et… la ré­serve du Li­ver­pool Foot­ball Club.”

S’il était un pun­chli­ner digne des poin­tures du rap game, Bill Shank­ly, ma­na­ger my­thique des Reds de 1959 à 1974, n’en­ten­dait pas railler les voi­sins d’Ever­ton. L’Écos­sais qui a fa­çon­né du sol au pla­fond l’ins­ti­tu­tion de la ville de Fran­kie Goes to Hollywood vou­lait plu­tôt si­gni­fier la den­si­té de joueurs de ta­lent d’un club qui a ré­gné peu ou prou sur l’Eu­rope une grosse dé­cen­nie (1973-1985). “Shank­ly a tout chan­gé. Comme le pape, quand il ap­pa­rais­sait à la té­lé, cha­cun s’ar­rê­tait pour l’écou­ter, y com­pris ma mère qui ne s’in­té­res­sait pas au foot­ball. En plein déclin éco­no­mique, il nous a per­mis de croire que tout était pos­sible, ici. Il a don­né aux ga­mins de Li­ver­pool l’en­vie d’être créa­tif”, se sou­vient Ho­ward Gayle, l’an­cien at­ta­quant scou­ser, au­teur d’une au­to­bio­gra­phie ahu­ris­sante, 61 mi­nutes in Mu­nich. Comme ses contem­po­rains en équipe B, l’in­ter­na­tio­nal ir­lan­dais Ke­vin Shee­dy, le ca­pé Dave Wat­son, le Scou­ser Alan Har­per ou en­core Steve Ogri­zo­vic, qui fi­ni­ra à Co­ven­try à 43 ans avec 600 matchs au comp­teur, Gayle de­vra s’exi­ler pour exis­ter. Si peu pro­phète dans sa ville, sauf qu’au contraire de ses potes de pro­mo, il res­te­ra dans l’his­toire. Comme le pre­mier Noir à avoir por­té les cou­leurs du Li­ver­pool FC. Le pre­mier en quatre-vingt-huit ans.

Le can­cer et les whi­te­trash

K-Way, cas­quette New York, short et chaus­settes basses, tout de noir vê­tu ; traits ti­rés, mine pa­ti­bu­laire et ac­cent scou­ser à dé­chif­frer au bu­rin: l’an­cien cham­pion d’Eu­rope Es­poirs 1984 ne concède rien à la sé­duc­tion. En ce mar­di ma­tin plu­vieux de no­vembre, il a don­né ren­card dans un rade tren­dy de Ja­mai­ca Street, tout près des bu­reaux de son édi­teur, à quelques hec­to­mètres de Tox­teth, le quar­tier noir de la ci­té, où il est né et où il est re­tour­né vivre. “C’était un coin glauque il y a en­core une dou­zaine d’an­nées, où il n’y avait pas un lam­pa­daire al­lu­mé après 17 heures, aus­si ani­mé qu’une bi­blio­thèque. Au­jourd’hui, c’est un des spots les plus bouillon­nants du pays”, ren­seigne la pa­tronne de l’en­droit. Dans 61 mi­nutes in Mu­nich, Ho­ward Gayle re­vi­site sa propre his­toire: celle d’un ga­min né le 18 mai 1958, au sud de la mé­tro­pole de la Mer­sey­side, dans un dis­trict que ses ha­bi­tants pré­fèrent ap­pe­ler Li­ver­pool 8, rap­port au code pos­tal. Bien vite, la fa­mille Gayle et ses quatre en­fants dé­mé­nagent un peu plus au nord, à Nor­ris Green, un quar­tier ma­jo­ri­tai­re­ment blanc. “Ce­la ne de­vait être que tem­po­raire, le con­seil mu­ni­ci­pal était sup­po­sé nous re­lo­ger après des tra­vaux. Un jour, un proche de ma mère a dé­cou­vert que notre im­meuble et d’autres avaient été dé­truits.

Elle en a pleu­ré, comme si elle sa­vait ce que ma soeur et moi al­lions en­du­rer”, avance-t-il. À l’époque, ses deux frères ai­nés ne veulent pas en­tendre par­ler de dé­ra­ci­ne­ment et quittent le co­con fa­mi­lial pour re­tour­ner vivre à Li­ver­pool 8. Gayle, lui, doit ap­prendre à com­po­ser avec les peaux pâles de sa nou­velle école. “Je souf­frais de ra­cisme sans bien com­prendre pour­quoi j’étais ci­blé, pour­quoi on me consi­dé­rait comme dif­fé­rent. Je suis de­ve­nu une brute pour me faire res­pec­ter des autres. À dix ans, je me suis re­trou­vé dans une salle d’in­ter­ro­ga­toire de la po­lice après avoir mis un coup de tête et ça ne m’ef­frayait pas”, confesse le Scou­ser. Quand il ne vi­site pas ses frères dans le South End (“là-bas, par­mi les Afri­cains et les Ca­ri­béens, j’avais l’im­pres­sion

de faire par­tie de la ma­jo­ri­té”), il évo­lue entre un père conduc­teur de bus, adul­té­rin et ab­sent, et une mère in­fir­mière, at­ten­tion­née et ai­mante. À neuf ans, Ho­ward joue deux matchs par week-end, un avec l’école, l’autre dans un cham­pion­nat du di­manche ma­tin, et se rend à An­field dans l’in­ter­valle. En 1973, alors que sa mère est dé­jà at­teinte d’un can­cer, un édu­ca­teur de son école, de prime abord ave­nant et com­pré­hen­sif, tente de l’agres­ser sexuel­le­ment au sor­tir d’un en­traî­ne­ment. Trau­ma­ti­sé, Gayle gar­de­ra tout pour lui pen­dant des an­nées. “Si j’en avais par­lé à mes frères, ils l’au­raient tué et leurs vies au­raient été rui­nées.” Reste que le si­lence et la mort de sa gé­ni­trice au dé­but de l’an­née sui­vante l’en­voie par le fonds: “À par­tir de là, j’ai consi­dé­ré l’au­to­ri­té comme l’en­ne­mi ab­so­lu. La sé­vé­ri­té in­flexible de mon père, mes re­la­tions avec la po­lice et l’ab­sence de ré­ac­tion de mon école suite aux in­ci­dents ra­cistes dont j’ai été l’ob­jet ont contri­bué à ça, aus­si.”

Vols à la tire et odeur d’urine

La confron­ta­tion avec les flics, Gayle la pour­suit avec au­tant d’as­si­dui­té que les par­ties du di­manche de la Sun­day League. Avec son

crew, le Strand Gang, il ap­prend très jeune à ti­rer des voi­tures la nuit et à vo­ler dans les ma­ga­sins, la grande spé­cia­li­té des hools de Li­ver­pool. En pa­ral­lèle, il suit les Reds à tra­vers le pays. L’oc­ca­sion de se battre (par­fois) et d’ou­blier de payer dans d’in­nom­brables échoppes du pays (sou­vent). Sur­tout, il connaît l’épreuve du feu du Boys’ Pen, cette tri­bune ré­ser­vée aux “ados éner­vés et par­fois aux nou­veaux ve­nus”, se­lon Pe­ter Hoo­ton, le chan­teur de The Farm. “C’était une sorte de jungle agi­tée où il s’agis­sait d’ar­ri­ver le plus tôt pos­sible, d’al­ler au plus près du ter­rain et de re­ve­nir, pour­suit-il. On ri­va­li­sait de cou­rage pour re­joindre le Kop, bien plus ac­cueillant pour tous. Cer­tains ten­taient d’es­ca­la­der les ba­lus­trades pour y ac­cé­der, au risque de se cas­ser une jambe ou un bras, ou de s’em­pa­ler sur du mé­tal rouillé, juste parce qu’on se de­vait d’es­sayer. C’était une sorte de pur­ga­toire avant de mé­ri­ter le pa­ra­dis, le Kop d’An­field.” Et ses

28 000 places de­bout. “Un rite de pas­sage”,

sanc­ti­fie Ho­ward. “Quand j’ai in­té­gré le Kop, j’ai eu l’im­pres­sion, pour la pre­mière fois de ma vie, d’ap­par­te­nir à quelque chose. Même si les chiottes étaient pires que celles d’une pri­son turque, que la plu­part des lads im­bi­bés de bière pré­fé­raient pis­ser dans le pa­pier jour­nal du fish and chips et le je­ter par terre, que l’odeur d’urine était in­sou­te­nable, le Kop était un en­droit mys­tique où la

“Même si les chiottes étaient pires que celles d’une pri­son turque, quand j’ai in­té­gré le Kop de Li­ver­pool, j’ai eu l’im­pres­sion, pour la pre­mière fois de ma vie, d’ap­par­te­nir à quelque chose” Ho­ward Gayle, pre­mier joueur noir des Reds

“Quand la strip-tea­seuse a mis ma tête entre ses seins, mon vi­sage est de­ve­nu tout blanc. Le gars qui ani­mait la soi­rée a alors hur­lé: ‘Es­saie donc de mar­cher à

Tox­teh (quar­tier noir, ndlr), main­te­nant’ et toute l’as­sem­blée a écla­té d’un rire rauque” Gayle, tête de Turc

fer­veur et les chants ren­ver­saient des

mon­tagnes.” En août 1976, Ho­ward est in­cul­pé pour un vol à la tire –d’une veste en jeans Wran­gler– qui a mal tour­né. Le seul par­mi ses potes à se faire ser­rer. Sept fois au­pa­ra­vant, il s’en était ti­ré sans trop de consé­quences. Mais ce coup-là, il a mor­du le po­li­cier qui l’a ar­rê­té à la sor­tie du centre com­mer­cial. Il fe­ra quatre mois à Cheap­side, un centre de dé­ten­tion pour dé­lin­quants ju­vé­niles de la ci­té. Sa mère est morte dé­but 1974 et il a quit­té le do­mi­cile pa­ter­nel pour re­tour­ner à Li­ver­pool 8 et re­joindre ses frères et ses amis. Deux an­nées er­ra­tiques où, la nuit, il fraye dans les clubs du quar­tier, te­nus par des Ni­gé­rians ; où il pros­père comme pick­po­cket ou en fai­sant main basse sur des fringues dans les su­per­mar­chés, le jour (“on vo­lait pour vo­ler: por­ter, user ou

vendre”). Mal­gré ses conne­ries, il fré­quente aus­si An­field et les stades où Li­ver­pool se pro­duit. L’op­por­tu­ni­té de sou­te­nir les siens, de se dé­pla­cer en bande et de se battre. Fier de ses ori­peaux de l’époque –“jeans Wran­gler,

blou­son Bud­gie ou Sheeps­kin (man­teau en peau de mou­ton re­tour­née), Hush Pup­pies ou Adi­das aux pieds”– mais peu ra­me­nard

sur les ba­tailles ho­mé­riques aux­quelles il a

par­ti­ci­pé à Leeds, Bir­min­gham ou ailleurs. “Au fi­nal, j’ai tra­ver­sé le mi­roir. Je suis pas­sé des ba­tailles des ter­races aux ter­rains. J’étais ce qu’ils ap­pellent un hoo­li­gan et je suis de­ve­nu foot­bal­leur. Je me suis sou­vent de­man­dé ce que Bill Shank­ly, le ma­na­ger du peuple, au­rait pen­sé de mon com­por­te­ment. Si Li­ver­pool ne m’avait pas si­gné, je ne sais vrai­ment pas ce que je se­rais de­ve­nu.”

Pro­fil bas et poudre blanche

Au sor­tir de son sé­jour à Cheap­side, Gayle doit tra­vailler comme ma­nu­ten­tion­naire pour ho­no­rer sa li­ber­té condi­tion­nelle. Il re­tourne jouer en Sun­day League à Bed­ford, une équipe de Li­ver­pool 8. Pour une fois, le des­tin semble lui sou­rire. Au bout de quelques mois, son en­traî­neur l’em­mène faire un es­sai à Melt­wood, l’usine à cham­pions des Reds. Un se­mestre plus tard, en no­vembre 1977, il signe un contrat de sta­giaire pro. Il ins­crit 6 buts en 22 matchs la pre­mière sai­son, puis 22 en 42 ren­contres la sui­vante pour l’équipe ré­serve des cham­pions d’Eu­rope, “qui avait le ni­veau pour fi­nir dans le top 5 du cham­pion­nat d’An­gle­terre”, pré­tend-il au­jourd’hui. Sûr de sa force mais confron­té à ses doutes exis­ten­tiels, Ho­ward Gayle os­cille entre plu­sieurs sen­ti­ments. “À Li­ver­pool, ils ne pro­met­taient pas de battre leurs ri­vaux, ils les bat­taient. Ils ne pro­met­taient pas de ga­gner le cham­pion­nat, ils le ga­gnaient. Cha­cun de­vait prou­ver au quo­ti­dien, quel que soit son sta­tut. À tous les étages du club, il y avait tou­jours un gars pour lor­gner la place du ti­tu­laire de l’équipe du des­sus, confesse-t

il. Mal­gré le contrat, je m’at­ten­dais tou­jours à ce qu’on me dé­gage: ‘Tu n’es pas tout à fait ce qu’on cherche.’” Sa vie d’alors est di­vi­sée en deux: il s’en­traîne deux fois par jour à Melt­wood, non loin de Nor­ris Green, au nor­dest de la ville, avec par­fois To­shack, High­way ou Cal­la­ghan quand ils re­viennent de bles­sure. Le reste du temps, il glande à Li­ver­pool 8 avec ses ho­me­boys. “Ma vie était un peu ir­réelle comme ça. Au­cune ins­ti­tu­tion de la ville ne m’avait fait sen­tir que j’étais bon à quelque chose. Là,

“Un ma­tin, je me suis poin­té de­vant Smith, nez à nez,

les mains le long du corps: ‘Un jour, Tom­my, t’iras pis­ser de­hors et je t’at­ten­drai avec une batte et on ver­ra alors ce que t’as à dire’” Gayle, lad boy

j’avais une chance, pe­tite, certes, mais j’en avais une. En mon for in­té­rieur, j’étais sur la

lune.” En ré­serve, Gayle évo­lue avec Da­vid Fair­clough, Ian Rush, Sam­my Lee et d’autres. Il ins­crit 62 buts en quatre sai­sons et de­mie, plus ou moins pleines. Il gagne aus­si quatre fois la Cen­tral League, le cham­pion­nat des ré­serves pro­fes­sion­nelles. Comme Joe Strum­mer, le chan­teur du Clash, seul spec­ta­teur blanc d’un concert de reg­gae au mi­tan des 70’s et qui en a fait une chan­son, White Man in Ham­mers­mith

Pa­lais, Ho­ward se sent par­fois à l’étroit avec l’hu­mour des joueurs de l’équipe pre­mière qu’il in­tègre peu à peu. Les sar­casmes y sont acerbes, sou­vent li­mites. On taille Phil Thomp­son pour son gros nez, Fair­clough parce qu’il est roux, Ian Rush pour son ac­cent gal­lois et son al­lure de plouc et Gayle pour la cou­leur de sa peau. Ses frères lui conseillent

de “faire pro­fil bas et de lais­ser par­ler

tes pieds.” Après plu­sieurs se­maines à faire pro­fil bas, il part en prêt à Ful­ham en jan­vier 1980. Deux mois et qua­torze matchs en deuxième di­vi­sion plus tard, Gayle re­vient à An­field avec l’im­pres­sion d’avoir mû­ri. Mal­heu­reu­se­ment, ce n’est pas le cas de ses co­équi­piers. Lors d’une fête dans un club, ses co­équi­piers paient une strip-tea­seuse, cou­verte de poudre blanche, pour exé­cu­ter une danse de­vant lui: “Quand elle a mis ma tête entre ses seins, mon vi­sage est de­ve­nu tout blanc, écrit-il dans son au­to­bio­gra­phie. Le gars qui ani­mait la soi­rée a alors hur­lé: ‘ Es­saie donc de mar­cher à Tox­teh, main­te­nant’ et toute l’as­sem­blée a écla­té d’un rire rauque.” L’hu­mour scou­ser, sans

doute.

Lin­coln, Dal­las et l’au­to­bus à im­pé­riale

Le 4 oc­tobre, Gayle fait en­fin ses dé­buts en pro, contre Man­ches­ter Ci­ty, à 22 ans et de­mi. La suite ne change pas: en­traî­ne­ment avec les pros, matchs avec la ré­serve. Il ne baisse pas les bras et sur­tout, il cô­toie cer­tains hé­ros de son en­fance, même si l’au­ra de cer­tains s’est dé­fi­ni­ti­ve­ment fa­née. Tom­my Smith (“l’ar­ché­type du Li­ver­pool de Shank­ly ; dur, dé­voué, un hé­ros pour nous autres”) est de ceux-là. En fin de car­rière, l’an­cien ca­pi­taine des Reds vit mal son sta­tut de rem­pla­çant et s’en prend à Gayle avec des com­men­taires ra­cistes. “J’ai ap­pris que si on laisse pas­ser une fois, tout le monde fait pa­reil. Un ma­tin, je me suis poin­té de­vant lui, nez à nez, les mains le long du corps: ‘Un jour, Tom­my, t’iras pis­ser de­hors et je t’at­ten­drai avec une batte et on ver­ra alors ce que t’as à dire.’ Graeme Sou­ness est le seul qui est ve­nu me voir après ça et m’a dit: ‘ Bien joué Ho­ward, il le mé­rite.’ Pen­dant des se­maines, j’ai at­ten­du que Tom­my Smith re­vienne vers moi. Il n’a ja­mais plus re­com­men­cé et on ne s’est plus par­lé de­puis. Tout le monde sa­vait ain­si que je ne me lais­sais pas faire.” Ce ra­cisme lar­vé est peut-être ins­crit dans les gènes de Li­ver­pool, de son pas­sé de port né­grier au XVIIIe siècle à ses ac­coin­tances avec les Con­fé­dé­rés lors de la guerre de Sé­ces­sion. “La ville dé­pen­dait du co­ton et des es­claves et a sou­te­nu les États du Sud. Les chan­tiers na­vals construi­saient leurs ba­teaux. Ce n’est pas un ha­sard si la sta­tue de Lin­coln est à Man­ches­ter, pas ici”, rap­porte Pe­ter Hoo­ton. En 1987, John Barnes de­vien­dra le deuxième joueur noir de l’his­toire des Reds et une lé­gende sur les bords de la Mer­sey. Bien que Barnes soit ré­gu­liè­re­ment vic­time de jets de ba­nane sur cer­tains ter­rains de la per­fide Al­bion, ses co­équi­piers n’hé­sitent pas à le sur­nom­mer ‘Dig­ger’, d’après Dig­ger Barnes,

“Per­sonne ne peut dou­ter de mon pa­trio­tisme mais l’em­pire bri­tan­nique a op­pres­sé les Noirs de­puis trop long­temps. Mes an­cêtres se se­raient re­tour­nés dans leurs tombes si j’avais ac­cep­té l’Ordre de l’em­pire bri­tan­nique” Gayle, ac­ti­viste

“Il a été ca­ta­lo­gué comme ac­ti­viste, fau­teur de troubles. Le sen­ti­ment gé­né­ral, c’était qu’il au­rait pu être un très grand joueur s’il n’avait pas por­té tout le poids de son pas­sé sur les épaules” Ro­gan Tay­lor, di­rec­teur du Foot­ball In­dus­trie Group à l’uni­ver­si­té de Li­ver­pool

un per­son­nage –blanc– de la sé­rie Dal­las. “Je n’au­rais pu ac­cep­ter ce sur­nom à cause de sa proxi­mi­té avec le mot en ‘N’”, s’in­surge Gayle, un brin pa­ra­no de­puis qu’il a dû faire face aux sous-entendus in­si­dieux de Bob Pais­ley, son ma­na­ger. À l’époque, l’an­cien ad­joint de Shank­ly, de­ve­nu coach prin­ci­pal, lui de­mande en ef­fet de dé­mé­na­ger de Li­ver­pool 8 à plu­sieurs re­prises. “Pour lui, les pro­blèmes so­ciaux re­pré­sen­taient une dis­trac­tion po­ten­tielle. Je ne l’en­ten­dais pas de­man­der aux autres joueurs de quit­ter l’en­droit où

ils vi­vaient.” Au prin­temps 1981, Pais­ley va pour­tant of­frir à son at­ta­quant de poche les sept plus belles… se­maines de sa car­rière. Six mois après son ap­pa­ri­tion à Maine Road, il rem­place Ken­ny Dal­glish contre le Bayern en de­mi­fi­nales re­tour de la C1, après sept mi­nutes de jeu. Quinze jours plus tôt, il était dans le Kop pour le match al­ler (0-0). Pen­dant 61 mi­nutes à Mu­nich, il va mettre Dremm­ler, Au­gen­tha­ler et toute la dé­fense ba­va­roise au sup­plice. L’ar­bitre lui re­fuse un pe­nal­ty et fi­nit par lui don­ner un car­ton pour cal­mer son trop­plein d’adré­na­line. Fi­na­le­ment, Pais­ley prend peur et le sort à la 68e mi­nute. La ré­pu­ta­tion d’Ho­ward, “l’homme qui porte le poids de son pas­sé sur ses épaules”, le des­sert. “Mu­nich a été doux et amer. J’au­rais ai­mé contri­buer à la qua­li­fi­ca­tion con­crè­te­ment, en ob­te­nant le pé­nal­ty. Ce­la au­rait dû être la plus belle nuit de ma vie, au lieu de quoi je suis re­ve­nu en ar­rière”, constate-t-il, amer. Quelques jours plus tard, il ins­crit son seul but avec les Reds à White Hart Lane contre Tot­ten­ham, lors de sa pre­mière ti­tu­la­ri­sa­tion. Le mois sui­vant, pour la fi­nale vic­to­rieuse au Parc contre le Real Ma­drid (1-0), Dal­glish est re­ve­nu de bles­sure, juste à temps. Quand il sort à cinq mi­nutes de la fin, c’est Jim­my Case qui entre au jeu. Ho­ward cé­lèbre la troi­sième C1 du club sur un au­to­bus à im­pé­riale mais dé­jà, sa chance est pas­sée.

“Je suis an­glais, je suis né ici ”

Un mois plus tard, en vacances en Es­pagne, il suit de loin les émeutes de Tox­teh qui touchent le quar­tier où il est né. Un autre ren­dez-vous man­qué. L’an­née sui­vante, il est prê­té à New­castle où il croise Ke­vin Kee­gan et Ch­ris Waddle. “Ho­ward n’a ja­mais réus­si à ex­pri­mer tout son po­ten­tiel. Il al­lait vite, il était

puis­sant, tech­nique, dur au mal et ne re­non­çait ja­mais. Il était un peu à vif mais ça n’ex­plique pas tout”, ra­conte, énig­ma­tique, l’an­cien Mar­seillais. Se­lon Ro­gan Tay­lor, di­rec­teur du Foot­ball In­dus­trie Group à l’uni­ver­si­té de Li­ver­pool, le pre­mier Noir des Reds au­rait tout sim­ple­ment eu droit à un dé­lit de sale gueule. “Il a été ca­ta­lo­gué comme ac­ti­viste, fau­teur de troubles ou en­core comme quel­qu’un qui n’avait pas la bonne at­ti­tude. Le sen­ti­ment gé­né­ral, c’était qu’il au­rait pu être un très grand joueur s’il n’avait pas por­té tout le

poids de son pas­sé sur les épaules.” C’est avec ce pa­que­tage si par­ti­cu­lier que Gayle signe en 1983 à Bir­min­gham avec le­quel il des­cen­dra. Sui­vront Sun­der­land, Dal­las, Stoke, Black­burn et Ha­li­fax. Une hon­nête car­rière, sans éclat, loin du fra­cas qui a ac­com­pa­gné les vingt pre­mières an­nées de sa vie. De­puis l’ar­rêt de sa car­rière en 1993, l’homme s’est oc­cu­pé des jeunes de Tran­mere Ro­vers, avant de mon­ter une aca­dé­mie pour faire pro­fi­ter les ga­mins de Li­ver­pool 8 de son ex­pé­rience. Il mi­lite aus­si de­puis vingt ans pour Show Ra­cism the Red Card. À l’été 2016, il a re­fait par­ler de lui en an­non­çant sur sa page Fa­ce­book re­fu­ser le OBE, l’Ordre de l’em­pire bri­tan­nique pour ses ac­ti­vi­tés d’édu­ca­teur et sur­tout son tra­vail de­puis vingt ans au sein de l’or­ga­ni­sa­tion an­ti­ra­ciste. Une évi­dence. “Je suis an­glais, je suis né ici, mes en­fants aus­si. Per­sonne ne peut dou­ter de mon pa­trio­tisme mais l’em­pire bri­tan­nique a op­pres­sé les Noirs de­puis trop long­temps. Mes an­cêtres se se­raient re­tour­nés dans leurs tombes si j’avais ac­cep­té”, ar­gu­mente-t-il, pla­cide, dans le bar de Ja­mai­ca street, où des gens le sa­luent. Il n’a joué que quatre matchs de cham­pion­nat d’An­gle­terre, plus 61 mi­nutes à Mu­nich pour les Reds, mais Ho­ward Gayle a frap­pé la mé­moire col­lec­tive de la Mer­sey­side. Il ap­pa­raît à la quatre-vingt­qua­trième place d’un Top 100 des joueurs qui ont “ébloui le Kop”. Bref mais in­tense.

Lire: 61 mi­nutes in Mu­nich, Ho­ward Gayle, édi­tions DeCou­ber­tin Books.

“You will ne­ver walk alone.”

De­mi-fi­nale re­tour de C1, face au Bayern Mu­nich, en 1981.

Avec le gar­dien de but Alan Ken­ne­dy et la ligue des cham­pions 81. L’équipe de Li­ver­pool 1981. En haut: Graeme Sou­ness, Steve Ogri­zo­vic, Co­lin Ir­win, Ken­ny Dal­glish, Ray Cle­mence, Alan Han­sen, Da­vid John­son, Phil Thomp­son, Ter­ry McDer­mott. En bas: Ho­ward Gayle, Alan Ken­ne­dy, Ri­chard Mo­ney, Phil Neal, Sam­my Lee, Jim­my Case, Ray Ken­ne­dy.

Sans Ar­nold.

“Quoi ma Gayle? Qu’est-ce qu’elle a ma Gayle?”

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