À JA­MAIS LA PRE­MIÈRE

So Foot - - AVANT-MATCH - Pho­tos: Ima­go/Panoramic et Pic­ture-Al­liance/Dp­pi Par Hé­lène Cou­tard et Lu­cas Mi­ni­si­ni, à Ber­lin et Franc­fort

Comme la plu­part de ses confrères ar­bitres, Bi­bia­na Stein­haus est fonc­tion­naire de po­lice dans le ci­vil. Mais au contraire des autres hommes en noir, elle n’est pas chauve mais blonde aux che­veux longs. Bi­bia­na est une femme et le 10 sep­tembre der­nier, elle est en­trée dans l’his­toire du foot­ball en de­ve­nant la pre­mière à ar­bi­trer un match de Bun­des­li­ga. Por­trait d’une pion­nière qui ne voit au­cun mal à sif­fler les hommes.

Elle a en­fi­lé sa te­nue noire. A at­ta­ché ses che­veux blonds. Elle entre en sau­tillant dans la pièce du phy­sio­thé­ra­peute, si­tuée à quelques mètres du cou­loir qui mène à la pe­louse de l’Olym­pias­ta­dion de Ber­lin. “Al­lez, pré­pare-moi

ces jambes!”, s’ex­clame-t-elle. “As­sieds-toi”, lui ré­pond le mé­de­cin sans la re­gar­der. L’homme s’ins­talle der­rière elle, pose ses mains dou­ce­ment sur ses épaules. Il lui de­mande de res­pi­rer. “Tu fais quoi? Ce sont avec

mes jambes que je cours…”, ré­torque-t-elle, les sour­cils fron­cés. Mais elle écoute: elle ins­pire, ex­pire, pen­dant dix longues mi­nutes. “Et puis, sans m’en rendre compte,

j’étais prête”, se sou­vient-elle au­jourd’hui de­puis le siège de la fé­dé­ra­tion al­le­mande de foot­ball, ca­chée dans une fo­rêt de Franc­fort. “Ce jour-là, ce n’était pas

mon corps qui de­vait se pré­pa­rer, mais mon âme.” Car ce 10 sep­tembre 2017, à l’oc­ca­sion d’un match entre le Her­tha Ber­lin et le Wer­der Brême, Bi­bia­na Stein­haus s’ap­prête à en­trer, à 38 ans, dans l’his­toire en de­ve­nant la pre­mière femme à ar­bi­trer dans le champ une ren­contre de pre­mière di­vi­sion d’un grand cham­pion­nat pro­fes­sion­nel (1). Un évé­ne­ment que les di­ri­geants de la Bun­des­li­ga ho­norent comme il se doit. Alors que les joueurs s’échauffent et que les der­niers sup­por­ters s’ins­tallent, un dia­po­ra­ma tourne en boucle sur l’écran géant du stade. Des vi­sages de femmes y dé­filent. Ce­lui d’Hil­de­gard Weg­schei­der, la pre­mière Prus­sienne à avoir ob­te­nu un di­plôme d’études se­con­daires, ou en­core ce­lui d’Her­ta Heu­wer, cé­lèbre pour avoir in­ven­té la re­cette du cur­ry­wurst. Sui­vront ceux de Mar­lene Die­trich, d’An­ge­la Mer­kel et en­fin ce­lui de Bi­bia­na. Sur le mo­ment, la nou­velle at­trac­tion du cham­pion­nat al­le­mand ne cède pas à l’émo­tion. Concen­trée, elle sert la pa­luche de la mas­cotte du Her­tha, un ours brun avec une tête grosse comme une mont­gol­fière, et celles des vingt-deux joueurs, puis donne le coup d’en­voi du match à 16h30. C’est un pe­tit coup de sif­flet pour Bi­bia­na, mais un grand bond pour le foot­ball et la cause des femmes en gé­né­ral. C’est en tout cas comme ça que le voient les quelques cen­taines de jour­na­listes ve­nus as­sis­ter à ce bap­tême du feu. “Je m’at­ten­dais à quelques ar­ticles en Al­le­magne, rou­git au­jourd’hui l’in­té­res­sée, mais j’avais com­plè­te­ment sous-es­ti­mé l’im­pact que la nou­velle au­rait mon­dia­le­ment. J’ai es­sayé de ne pas lire trop d’ar­ticles, de ne pas don­ner d’in­ter­view avant le pre­mier match, de ne pas ta­per mon nom dans Google, pour ne pas trop me mettre la pres­sion. Mais c’est dur d’igno­rer que le pré­sident de la fé­dé­ra­tion est là, et toutes les ca­mé­ras… Bien sûr c’est un grand hon­neur d’être un exemple, mais... tout le monde vous re­garde. Hon­nê­te­ment, j’étais juste sou­la­gée quand ça s’est ter­mi­né.”

“Mon dieu, qu’est-ce que j’ai fait?”

Née à Bad Lau­ter­berg, à une cen­taine de ki­lo­mètres au sud d’Ha­novre, Bi­bia­na Stein­haus n’af­fiche pas de por­traits d’ar­bitres cé­lèbres dans sa chambre de jeune fille. Bien que son pa­ter­nel soit ar­bitre, elle pré­fère jouer ar­rière gauche dans le club lo­cal. “Mon père et l’un de ses amis, de­ve­nu mon men­tor, on dû me per­sua­der d’es­sayer l’ar­bi­trage, et à 16 ans je m’y suis mise”, ré­sume-t-elle sim­ple­ment. Mal­gré l’ab­sence ini­tiale de vo­ca­tion, l’ado­les­cente dé­couvre avec plai­sir l’en­vers du dé­cor et fi­nit par s’épa­nouir avec des car­tons dans la poche. “Je conseille­rais à tous les jeunes qui font du foot d’ar­bi­trer,

“Ce jour-là, ce n’était pas mon corps qui de­vait se pré­pa­rer, mais mon âme” Bi­bia­na Stein­haus, à pro­pos de son bap­tême du feu en Bun­des­li­ga

“Quand Ri­bé­ry me dé­fait mes la­cets pen­dant le match, je sais qu’il au­rait fait la même chose avec n’im­porte qui, homme ou femme” Bi­bia­na Stein­haus

lance-t-elle. Ça t’ap­prend à prendre des dé­ci­sions, ba­sées sur des règles qu’il faut res­pec­ter, en com­mu­ni­quant avec vingt-deux per­son­na­li­tés dif­fé­rentes. C’est une

le­çon de vie pour l’âge adulte.” Très por­tée sur le res­pect des lois et de l’au­to­ri­té, Stein­haus de­vient lo­gi­que­ment fonc­tion­naire de po­lice à Ha­novre, où elle tra­vaille tou­jours lors­qu’elle n’est pas ré­qui­si­tion­née par le DFB. “Je ne suis plus af­fec­tée dans les rues. Les gens ve­naient

trop me par­ler de foot…” Si elle se contente au­jourd’hui de gé­rer des ki­los de pa­pe­rasse sur son bu­reau, la gar­dienne de la paix a tou­jours ai­mé l’ac­tion. C’est jus­te­ment ce qui lui per­met, en 2005, de de­ve­nir une ar­bitre la­bé­li­sée Fi­fa. “Si vous vou­lez di­ri­ger les mêmes matchs que les hommes, il faut al­ler aus­si vite qu’eux, donc les tests phy­siques sont les mêmes, ex­plique celle qui sait dou­ble­ment de quoi elle parle puis­qu’elle a pour pe­tit ami l’an­cien ar­bitre in­ter­na­tio­nal an­glais Ho­ward Webb. En tant que femme, il faut donc s’en­traî­ner plus et être plus maligne. Et il ne suf­fit pas de n’être prête qu’une fois, mais quatre fois par an.” La suite est un par­cours sans faute. En juillet 2011, c’est elle qui ar­bitre la fi­nale de la coupe du monde fé­mi­nine. En 2017, elle siffle aus­si la fi­nale de la ligue des cham­pions entre Lyon et le PSG. Seule­ment voi­là, après six titres de “meilleure ar­bitre fé­mi­nine”, Stein­haus ne veut plus se conten­ter d’ar­bi­trer des hommes en deuxième di­vi­sion. Elle as­pire à l’élite. “L’idée a tou­jours été là, j’ai ren­con­tré beau­coup de gens de­puis que j’ar­bitre à haut ni­veau, j’ai tou­jours dit que la Bun­des­li­ga était mon but. Je ne suis pas sor­tie de nulle part. Et puis, j’ai sou­vent ré­pé­té à ma di­rec­tion: ‘Je me sens à l’aise en D2, main­te­nant je suis prête pour la pro­chaine étape.’ Si vous ne le dites pas, com­ment les gens peuvent-ils pen­ser à vous?” À force d’in­sis­ter, le té­lé­phone sonne, au prin­temps 2017. “On m’a dit ‘OK’. J’étais heu­reuse et sou­riante, mais in­té­rieu­re­ment j’étais ter­ri­fiée... Je me suis dit: ‘Mon dieu, qu’est-ce que j’ai

fait?’”

Ri­bé­ry, Pep et la main ba­la­deuse

Quand elle a en­voyé les in­vi­ta­tions pour le grand match du 10 sep­tembre, Bi­bia­na sa­vait dé­jà qui ré­pon­drait pré­sent et qui s’abs­tien­drait. Bien sûr, Ho­ward Webb était là, dans les tri­bunes, “en­core plus stres­sé” que sa com­pagne. L’ami de son père qui l’a en­cou­ra­gé de­puis ses 16 ans, éga­le­ment. Mais pas sa mère. “Il y a très long­temps, elle a as­sis­té à un match avec mon père, et dans les tri­bunes, elle a for­cé­ment en­ten­du des cri­tiques et des in­sultes à mon en­contre, sou­pire Stein­haus. De­puis, elle n’est ja­mais re­ve­nue.” Vac­ci­née de­puis long­temps contre les re­marques sexistes, la po­li­cière a sou­vent es­sayé de faire re­la­ti­vi­ser la conne­rie hu­maine à sa mère. Peine per­due. “Elle ne com­prend pas que tout ce­la est di­ri­gé contre l’ar­bitre, pas per­son­nel­le­ment contre sa fille. Je l’in­vite tou­jours au cas où mais je sais

que main­te­nant, elle pré­fère me re­gar­der à la té­lé.” Ça n’est pas for­cé­ment la meilleure des so­lu­tions, puisque dès 2010, à l’oc­ca­sion d’un match de D2 op­po­sant le Her­tha Ber­lin à Aix-la-Cha­pelle, la fille de Ma­dame Stein­haus de­vient l’égé­rie des dif­fé­rentes ru­briques What the fuck des mé­dias na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux. À l’époque, le Ber­li­nois Pe­ter Nie­meyer cherche l’épaule de Stein­haus, en vue de la re­mer­cier pour sa der­nière dé­ci­sion sur le ter­rain. Sauf que c’est sur sa poi­trine que sa main fi­nit par échouer… La mal­adresse de­vient vi­rale et fait les choux gras des sites d’in­for­ma­tions en mal de clics. Pire, cer­tains pisse-vi­naigres pro­fitent de ce geste man­qué pour re­mettre en cause cette femme qui ar­bitre les hommes. Ils veulent soi-di­sant la pro­té­ger. Stein­haus les ignore et pour­suit contre vents et ma­rées son as­cen­sion hié­rar­chique vers les som­mets de la Bun­des­li­ga. Et par­fois même contre les coachs. En 2014, Pep Guar­dio­la ne sup­porte pas de voir sa for­ma­tion du Bayern Mu­nich te­nue en échec 0-0 par Mön­chen­glad­bach et agrippe l’avant-bras de Bi­bia­na Stein­haus, alors ar­bitre as­sis­tante. L’image, là en­core, fait le tour du monde. Au plus grand dam de Bi­bia­na: “J’ai tra­vaillé comme une folle pen­dant vingt ans, et c’est pour ce genre de choses que je de­viens cé­lèbre?” Il faut croire que les men­ta­li­tés ont au­tant de mal à évo­luer que les blagues de Franck Ri­bé­ry. “Quand il me dé­fait mes la­cets pen­dant un match de coupe d’Al­le­magne avant le dé­but de la sai­son, je sais qu’il au­rait fait la même chose avec n’im­porte qui, homme ou femme, re­la­ti­vise Stein­haus, c’est un joueur qui a dé­jà conduit plu­sieurs fois le bus de l’équipe du Bayern alors qu’il ne doit même pas avoir de per­mis! Son sens de l’hu­mour est par­ti­cu­lier.” Tout comme cette opé­ra­tion mar­ke­ting or­ches­trée par les di­ri­geants du Her­tha Ber­lin pour son bap­tême du feu dans

“Elle m’a don­né un jaune pour son pre­mier match: j’ai beau être un homme, je me tais face à une femme comme Bi­bia­na Stein­haus de­bout de­vant moi” Per Sk­jel­bred, joueur du Her­tha Ber­lin

l’élite de la Bun­des­li­ga: des “ti­ckets Bi­bia­na”, ré­ser­vés aux femmes et à moi­tié prix. Mar­cus Jung, le di­rec­teur mar­ke­ting du club ber­li­nois à l’ori­gine de l’idée, avait pour­tant cru bien faire en mar­quant le coup pour cet

“évé­ne­ment his­to­rique”. Bi­bia­na Stein­haus ne sou­haite plus ali­men­ter ces po­lé­miques, son sou­hait pre­mier étant de dé­cons­truire ce faux concept de guerre des sexes. Alors qu’elle se sai­sit d’une part de tarte à la ce­rise, elle fait part de son in­com­pré­hen­sion: “Tout ça ne concerne pas le fait d’être une femme. Cette place tu dois la ga­gner, à la fin c’est la per­for­mance qui compte!”

“Il faut dé­sor­mais s’ha­bi­tuer à voir le foot chan­ger”

Si elle n’a pas la même taille de maillot que ses confrères, Stein­haus a la même ob­ses­sion qu’eux sur le ter­rain: ne sur­tout pas faire d’er­reurs. Quand ça lui ar­rive, elle n’a au­cun mal à le re­con­naître au­près des joueurs. Et ap­pa­rem­ment, ils le lui rendent bien. “Eux-mêmes re­con­naissent qu’ils se com­portent ap­pa­rem­ment mieux quand l’ar­bitre est une femme. Ils se­raient moins agres­sifs”, sou­rit-elle. Un avis par­ta­gé par Per Sk­jel­bred, un in­ter­na­tio­nal nor­vé­gien du Her­tha Ber­lin qui a été l’un des pre­miers à être aver­ti par la nou­velle co­que­luche de la Bul­li. “Elle m’a don­né un jaune pour son pre­mier match: j’ai beau être un homme, je me tais face à une femme comme Bi­bia­na

Stein­haus de­bout de­vant moi.” Une ma­nière de dire que les joueurs fe­raient peu at­ten­tion à la main qui leur donne le car­ton. Une bonne nou­velle pour Bri­gitte Hen­riques, la se­cré­taire gé­né­rale de la FFF, qui voit Bi­bia­na Stein­haus comme un vé­ri­table cas d’étude. “Il faut dé­sor­mais s’ha­bi­tuer à voir le foot chan­ger”,

se fé­li­cite celle qui sou­hai­te­rait une re­lève à Nel­ly Vien­not, la seule femme à avoir of­fi­cié –en tant que juge de touche– dans l’élite du foot­ball fran­çais. Pro­blème: l’Hexa­gone compte à peine 1000 ar­bitres fé­mi­nines, là où l’Al­le­magne en dé­nom­bre­rait plus de 2500. Au pays du #ba­lan­ce­ton­porc, les chances de voir pro­chai­ne­ment une femme mettre des bis­cottes aux joueurs de ligue 1 ap­pa­raissent comme un loin­tain mi­rage. Et même si la Fi­fa a an­non­cé la no­mi­na­tion de sept ar­bitres femmes pour la coupe du monde mas­cu­line des moins de 17 ans, cet été en Inde, Bi­bia­na Stein­haus reste au­jourd’hui en­core un ov­ni mal­gré elle. “Der­niè­re­ment dans la presse, il n’y a eu que quelques lignes dans les jour­naux ci­tant sim­ple­ment les dé­ci­sions de ‘l’ar­bitre Stein­haus’. C’est ça que je veux: pas­ser in­aper­çue.” In­dé­pen­dam­ment du sexe, c’est même plu­tôt à ce­la qu’il est pos­sible de dif­fé­ren­cier les bons ar­bitres des mau­vais. Ce n’est pas To­ny Cha­pron qui dirait le contraire.• 1. La Suis­sesse Ni­cole Pe­ti­gnat, re­trai­tée de­puis, a été la pre­mière à ar­bi­trer un match de pre­mière di­vi­sion mas­cu­line, le Neu­châ­tel Xa­maxBâle dis­pu­té le 30 no­vembre 2008. Elle est éga­le­ment la seule à ce jour à avoir ar­bi­tré des hommes en tour pré­li­mi­naire de coupe UEFA, entre l’AIK Sol­na et Fyl­kir, en août 2003.

On vous voit ve­nir avec votre es­prit mal pla­cé.

“Hé les gars, vous sa­vez ce qu’on dit à un homme qui a deux yeux au beurre noir?”

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