…Voi­là, pour por­ter la ré­vo­lu­tion hors de Pi­car­die”

So Foot - - COUVERTURE - Ksiss-Mar­tov / Pho­tos: Re­naud Bouchez Pro­pos re­cueillis par Bar­na­bé Binc­tin et Ni­co­las

L’un, Ha­tem Ben Ar­fa, est pla­car­di­sé au PSG, l’autre, Fran­çois Ruf­fin, est l’in­sou­mis des dé­pu­tés In­sou­mis. Ces deux-là étaient sous doute faits pour se ren­con­trer. De Pla­ti­ni à Scho­pen­hauer, de l’ar­gent dans le foot aux cais­sières de Lidl en pas­sant par le documentaire Mer­ciPa­tron!, point de dé­part de cette ren­contre, la dis­cus­sion au­ra du­ré plus d’une heure et de­mie dans le bu­reau du dé­pu­té pi­card. Sans maillot, tou­jours pros­crit à l’As­sem­blée na­tio­nale.

Votre pre­mière ren­contre re­monte au mois de sep­tembre, lors du match entre le Va­rié­tés Club de France et l’équipe de l’As­sem­blée na­tio­nale. Ha­tem, vous étiez in­vi­té à en don­ner le coup d’en­voi et en avez pro­fi­té pour dire à Fran­çois Ruf­fin tout le bien que vous pen­siez de Mer­ci Pa­tron!, son film documentaire qui égra­tigne LVMH et son PDG Ber­nard Ar­nault. Qu’est-ce qui vous a tant plu de­dans? Ha­tem Ben Ar­fa: J’ai kif­fé ce film, la fa­çon que tu as de te mo­quer lorsque tu les ap­pelles au té­lé­phone, de te gri­mer (Fran­çois Ruf­fin se fait pas­ser pour le fils d’un couple de sa­la­riés li­cen­ciés par leur en­tre­prise, un sous-trai­tant de LVMH, qui ferme son usine dans le Nord pour la dé­lo­ca­li­ser en Po­logne, ndlr). C’était lu­dique et ar­tis­tique. Je me suis dit qu’en termes de stra­té­gie, c’était énorme, ex­cep­tion­nel. C’est toi qui as tout fait? Fran­çois Ruf­fin: Oui, je se­rais cer­tai­ne­ment meilleur en­traî­neur que joueur!

Vous avez en ef­fet per­du 14-2 ce jour-là. Ha­tem, vous avez pen­sé quoi de la pres­ta­tion de l’ai­lier Fran­çois Ruf­fin?

HBA: On va dire qu’il a les no­tions foot­bal­lis­tiques (rires). FR: Je n’ai au­cun ta­lent tech­nique, que dalle. Je ne sais que cou­rir par­tout. Un joueur que j’ai beau­coup ai­mé voir évo­luer et qui m’a pas mal ins­pi­ré, c’est To­ny Vai­relles.

HBA: Ah ouais, t’aimes bien les ta­lon­nades!… FR: Lui aus­si, il cou­rait par­tout. Mais c’est pas du tout ton re­gistre de jeu, c’est sûr, toi c’est le pur ta­lent tech­nique.

HBA: Je n’ai pas eu le choix: je viens d’une fa­mille qui aime beau­coup trop le foot. Mon père a joué à un bon ni­veau et dans mon quar­tier, pour être re­con­nu, il fal­lait as­su­rer balle aux pieds. Même les filles jouaient.

FR: Chez moi aus­si, le foot a consti­tué un lien fort avec mon père. Mais c’était plus de­vant la té­lé. C’était des mo­ments de paix, je me sou­viens de la po­si­tion que j’avais quand je glis­sais mes pieds sous ses cuisses et de la fa­çon d’être en com­mu­nion de­vant l’équipe de France, comme à Sé­ville 82…

C’est votre pre­mier sou­ve­nir de foot?

FR: J’avais sept ans et cette de­mi-fi­nale reste un mo­ment va­che­ment im­por­tant. L’image de Pa­trick Bat­tis­ton, com­plè­te­ment écla­té sur le sol, à cher­cher ses mo­laires sur le ga­zon… Ça risque de ré­veiller un conflit de gé­né­ra­tions: tu l’as vue cette image?

HBA: Bien sûr, le mo­ment où Schu­ma­cher lui rentre de­dans... Je l’ai re­gar­dé en cas­sette vi­déo!

FR: Tout le monde a vu la faute. Et pour­tant l’ar­bitre, qui est cen­sé in­car­ner la jus­tice, n’en tient pas compte. En un sens, cet ins­tant a consti­tué une sorte de choc politique, la pre­mière in­jus­tice à la­quelle je me re­trouve confron­té, ga­min.

HBA: Mon pre­mier choc, c’est aus­si une dé­faite. L’éli­mi­na­tion en 1993 contre la Bul­ga­rie. Le deuxième but de Kos­ta­di­nov. Un vrai trau­ma­tisme, j’avais six ans à l’époque. J’ai dé­cou­vert plus tard le pro­cès en­vers Gi­no­la, alors que ce n’était pas sa faute. Il y avait eu la ren­contre per­due contre Is­raël, avant. Le sé­lec­tion­neur, les joueurs, c’est tout un contexte qui ex­plique cet échec. Gé­rard Houl­lier vou­lait juste se pro­té­ger avec un bouc émis­saire.

FR: Une ré­ac­tion ty­pique de droite! (rires) Mais je blague à moi­tié, car je suis per­sua­dé que c’est avec Sé­ville 82 que s’est pro­duite une es­pèce de nais­sance d’une conscience de gauche chez moi. À l’époque, j’étais per­sua­dé que les Bleus étaient condam­nés à tou­jours perdre.

HBA: Je n’étais pas né en 1984, mais avant le mon­dial de 98, j’avais aus­si l’im­pres­sion qu’il exis­tait une cul­ture de la dé­faite chez nous. On al­lait à la coupe du monde sans es­poir de la rem­por­ter. Ima­gi­nez: pas qua­li­fiés en 1990 ni en 1994, et puis les Eu­ro 92 et 96 n’ont pas été ex­tra­or­di­naires. Alors qu’au­jourd’hui, on se dit que c’est de l’ordre du pos­sible, quand même.

Peut-on vrai­ment mettre au­tant de va­leurs po­li­tiques der­rière un bal­lon?

FR: Ce qui me plaît dans le sport, c’est la com­ba­ti­vi­té et c’est quelque chose que j’ai im­por­té dans mon uni­vers pro­fes­sion­nel. C’est ce que j’ex­prime quand je porte le maillot pen­dant dix mi­nutes à l’As­sem­blée na­tio­nale: c’est comme un match de coupe, où tu es face à un géant, mais que tu joues quand même. Même à 3-0, tu es­sayes en­core de ga­gner, il faut avoir la niaque. Avec Fa­kir ( jour­nal tri­mes­triel qu’il a fon­dé

en 1999, ndlr), on a vé­cu sept pro­cès, dont cer­tains contre des grands PDG, et je n’en ai per­du qu’un seul. Je ne suis ja­mais aus­si bon que quand je suis at­ta­qué, et je pense que je tiens cette dis­po­si­tion du sport.

HBA: Pa­reil pour moi. J’ai tou­jours eu cet état d’es­prit com­pé­ti­teur, tou­jours vou­loir être le pre­mier. Je me sou­viens quand on fai­sait des cross à l’école, j’avais mal quand je fi­nis­sais deuxième. L’école, jus­te­ment, je n’étais pas très bon, et le foot, ça me sor­tait de ça. Main­te­nant, je trouve de l’in­té­rêt à étu­dier, mais avant, je n’avais que le foot dans la tête.

FR: Moi non plus je n’étais pas très bon à l’école, et j’ai tou­jours pen­sé que le sport pou­vait être un des lieux de re­vanche de ceux qui ne réus­sissent pas dans le sys­tème sco­laire. Je me sou­viens

“Quand j’étais à l’OM, j’ai tout cas­sé dans le bu­reau de M. Das­sier” Ha­tem Ben Ar­fa

que je ne connais­sais ma géo­gra­phie que par les clubs de foot. Il y avait des coins dont j’étais per­sua­dé que c’étaient des su­per villes, comme Lou­hans-Cui­seaux ou Gueu­gnon... Et La­val, pour moi, c’était une mé­ga­lo­pole! À l’époque, ils étaient al­lés as­sez loin en coupe de l’UEFA (sei­zièmes de fi­nale, sai­son 1983-1984,

ndlr). Des clubs comme le FC Ma­lines par­ve­naient à ac­com­plir des par­cours in­croyables en coupe d’Eu­rope. C’est un charme qui a dis­pa­ru avec l’ar­rêt Bos­man. Il n’y a plus d’in­cer­ti­tudes et tu te col­tines tou­jours les huit mêmes clubs en quarts de fi­nale de Cham­pions League. Quel in­té­rêt?

HBA: L’in­cer­ti­tude de­meure en­core un peu en An­gle­terre. Lei­ces­ter a rem­por­té la Pre­mier League et quand Man­ches­ter Ci­ty se dé­place à Sou­thamp­ton, il y a tou­jours du sus­pens. Alors qu’en France, beau­coup moins. Et l’autre grande no­tion, c’est le plai­sir, ce­lui qu’on éprou­vait quand on était pe­tit. J’ai l’im­pres­sion qu’on l’a un peu per­du aus­si. Et quand on ar­rive à re­nouer avec sur le ter­rain, là c’est autre chose, une autre di­men­sion…

Quel est le joueur qui in­carne le plai­sir sur le ter­rain pour vous? Cruyff? D’ailleurs Fran­çois, vous vous en êtes ins­pi­ré pour créer votre concept de “jour­na­lisme to­tal”…

FR: En fait, je n’ai ja­mais vrai­ment vu jouer Cruyff! C’est da­van­tage à tra­vers des lec­tures que j’ai construit cette ana­lo­gie entre foot­ball to­tal et jour­na­lisme to­tal. Moi le joueur qui a ber­cé mon en­fance, c’est Mi­chel Pla­ti­ni. D’ailleurs, pour l’anec­dote, Le

Monde di­plo­ma­tique m’avait de­man­dé d’écrire un pa­pier sur lui, après les af­faires du Qa­tar. J’au­rais dû en dire du mal, alors je leur ai dit que ce n’était pas pos­sible. Quand j’aime une fois, j’aime pour tou­jours. Et puis il y a as­sez de monde pour lui cra­cher des­sus au­jourd’hui.

HBA: Moi aus­si je parle beau­coup de Cruyff. J’ai re­gar­dé énor­mé­ment de cas­settes. J’aime sur­tout l’en­traî­neur. Il s’est pla­cé contre le sys­tème, au mo­ment où tout le monde jouait plu­tôt dé­fen­sif, en contre-at­taque. Quand tu parles de “foot­ball to­tal”, il faut pou­voir as­su­mer après. Si­non, évi­dem­ment, j’adore Ma­ra­do­na.

FR: Dans les foot­bal­leurs mythiques, il faut aus­si comp­ter So­crates. Je ne l’ai pas vu jouer, mais il construi­sait son équipe dans le ves­tiaire et a ins­tal­lé la dé­mo­cra­tie dans le foot. So­crates, c’est une ré­fé­rence, tant en termes de foot que de politique.

Et alors, il est de gauche ou de droite le foot?

HBA: Je pense que le foot­ball reste fé­dé­ra­teur. Par exemple, ici on dis­cute, cha­cun a ses convic­tions mais, au fi­nal, on par­tage des choses sur le foot, c’est un trait d’union, ce qui, se­lon moi, ne le classe ni à gauche, ni à droite, mais bien comme un lien entre tout le monde.

FR: Le foot­ball pro­fes­sion­nel est tel­le­ment lié au­jourd’hui au monde de l’ar­gent et à l’exi­gence de com­pé­ti­tion que je crains qu’il soit dé­sor­mais clai­re­ment de droite! La hausse constante des droits té­lé in­ter­pelle, c’est du dé­lire. Et puis, un autre exemple, c’est la dé­lo­ca­li­sa­tion foot­bal­lis­tique, comme il existe des pra­tiques de dé­lo­ca­li­sa­tion éco­no­mique. Dans le foot­ball, le tiers­monde, c’est l’Afrique. Un joueur en France, en termes de for­ma­tion, il coûte cher. Alors on a tout in­té­rêt à dé­lo­ca­li­ser la for­ma­tion de foot­bal­leurs pros sur le conti­nent afri­cain, où ce­la ne coûte rien. Puis à les im­por­ter en Eu­rope, où ils évo­luent fi­na­le­ment dans les plus grands clubs. Et je ne parle même pas de ces joueurs qui sont en échec après leur for­ma­tion. Les joueurs afri­cains qui ne trouvent pas pre­neur sont je­tés sans re­mords, ce­la ne gêne per­sonne. En re­vanche, j’au­rais ten­dance à dire que le foot­ball de l’équipe de France des an­nées 80 était da­van­tage à gauche, se­lon moi. Et je me sou­viens d’un pa­pier de So Foot sur le foot ita­lien et le ca­te­nac­cio –qui pour moi in­car­nait la tac­tique la plus dé­pri­mante qui soit–, ar­ticle dans le­quel vous ex­pli­quiez que le ca­te­nac­cio pou­vait aus­si être vu comme “le foot­ball des pauvres” qui se serrent les coudes en dé­fense. C’est un peu triste, mais ce n’est pas faux en même temps. C’est cette idée de trou­ver les moyens et la so­li­da­ri­té du nombre, qu’on dé­fend à gauche.

À l’As­sem­blée na­tio­nale, vous avez ré­cem­ment sou­te­nu une pro­po­si­tion de loi, fi­na­le­ment re­je­tée, vi­sant à taxer les trans­ferts de foot­bal­leurs pro­fes­sion­nels pour sou­te­nir le monde ama­teur...

HBA: Je trouve que c’est une très, très bonne idée! On est tous pas­sés par le monde ama­teur. Quand tu es en­fin de­ve­nu pro, tu ne dois pas ou­blier par où tu es pas­sé. C’est im­por­tant ce que tu as fait: tous ces gens sont en­fin entendus, si­non per­sonne n’en par­le­rait. Mon pre­mier club, c’était Mon­trouge, bien avant Clai­re­fon­taine. Je me sou­viens d’Alex, un édu­ca­teur qui m’a énor­mé­ment ai­dé quand j’étais pe­tit. Et j’ai en­core par­fois des contacts avec lui. Il m’a don­né confiance. Il m’a beau­coup par­lé, il me ra­me­nait chez moi, il m’a pris sous son aile.

FR: Il faut voir le dé­cou­ra­ge­ment des clubs ama­teurs. Ils sont es­sen­tiels, ce sont eux qui vont faire que dans un vil­lage ou un quar­tier, trente ga­mins vont trou­ver un but à leur se­maine. Un ga­min qui marque un pion, il est fier pour le reste de la se­maine. Et pen­dant ce temps-là, la FFF contraint les clubs à ache­ter des ta­blettes élec­tro­niques, et s’ils ou­blient d’en­voyer les scores, si le ré­seau ne marche pas ou autre, ils re­çoivent une amende de 50 eu­ros… La taxe Buf­fet sur les droits té­lé va dans le bon sens, mais il faut peut-être l’aug­men­ter. De là où je suis dans l’As­sem­blée,

“LeMon­de­di­plo m’avait de­man­dé un pa­pier sur Pla­ti­ni, après les af­faires du Qa­tar. J’au­rais dû en dire du mal, je leur ai dit que ce n’était pas pos­sible” Fran­çois Ruf­fin

cor­ne­ri­sé dans le coin de gauche, il faut que je trouve toutes les pas­se­relles pour mettre ce type de su­jets sur la table.

HBA: Ce que fait Fran­çois, c’est à part. Il faut des co­jones pour faire ça! Il a une per­son­na­li­té plu­tôt ré­vo­lu­tion­naire. Je ne sais pas si j’ai ce pro­fil, mais en tout cas j’ai aus­si cette image de ce­lui qui ne se laisse pas faire. J’ai eu ce truc de tou­jours res­ter moi-même, même quand on vou­lait me chan­ger. J’ai sû­re­ment été trop ra­di­cal dans cette voie, en ré­bel­lion. Je me sou­viens quand j’étais dans le bu­reau du pré­sident de Mar­seille, Mr. Das­sier. Nous avions un qui­pro­quo sur mon dé­part du club, ce­la ne se pas­sait pas bien avec Di­dier Des­champs. Tout était ar­ran­gé pour que je m’en aille, j’avais tout ré­glé avec New­castle. Mais la se­maine d’après, un trans­fert au même poste que moi se concré­tise et on me dit “non, tu ne

pars plus”. J’ai tout cas­sé dans le bu­reau. Et j’en ai fait plein d’autres, des trucs de ce genre. J’au­rai tou­jours cette rage, même si au­jourd’hui elle ne s’ex­prime plus de la même ma­nière. Main­te­nant, j’es­saie d’être plus dans la com­pré­hen­sion. Il faut sa­voir ar­ron­dir les co­jones angles, com­prendre la po­si­tion de l’autre. Cha­cun a sa vé­ri­té et on doit co­ha­bi­ter en­semble.

Est-ce que Fran­çois Ruf­fin l’in­sou­mis pour­rait dé­fendre Ha­tem Ben Ar­fa le sa­la­rié­foot­bal­leur mil­lion­naire?

FR: Si je veux dé­fendre Ha­tem Ben Ar­fa, ce ne se­ra évi­dem­ment pas sur le ter­rain fi­nan­cier. Même si le sa­laire ne fait pas tout, quel que soit le poste. Même une cais­sière chez Lidl ne tra­vaille pas uni­que­ment pour le chèque. Évi­dem­ment quand on la re­garde, on se dit que c’est un bou­lot

“Il faut des pour faire ce que fait Fran­çois Ruf­fin!” Ha­tem Ben Ar­fa

chiant. Mais elle aime son mé­tier, elle n’aime juste pas la fa­çon dont on lui de­mande de le faire. Son tra­vail consiste aus­si à dis­cu­ter avec la vieille dame ou le type seul qui vient ache­ter sa bou­teille de whis­ky tous les deux jours. Ce qu’elle n’aime pas, ce sont les ho­raires ha­chés, les ca­dences de 50 ar­ticles en tant de mi­nutes ou qu’on vienne surveiller sa pause pi­pi.

HBA: Les gens qui passent sans dire bon­jour, c’est ter­rible. Les autres sont un mi­roir. Ce genre d’at­ti­tude te donne l’im­pres­sion que tu n’existes pas.

FR: Au­jourd’hui, le sys­tème ca­pi­ta­lis­tique du foot­ball fonc­tionne de telle fa­çon que nous nous re­trou­vons avec un grand ta­lent eu­ro­péen qu’on pré­fère lais­ser som­meiller sur le banc de touche ou en ré­serve. Et du coup, je me de­mande com­bien de per­sonnes dans ce pays su­bissent cette forme qu’on ap­pelle “chô­mage” qui sté­ri­lise leur ta­lent, un ta­lent qui n’est pas for­cé­ment de briller de­vant les ca­mé­ras de té­lé­vi­sion balle au pied, mais qui peut être de faire de la comp­ta ou de peindre des murs… Quand mon mur est bien peint, ici, dans mon bu­reau à l’As­sem­blée, c’est bien que quel­qu’un l’a fait avec ta­lent. Com­bien de gens dans ce pays sont des Ha­tem Ben Ar­fa dont le ta­lent est sté­ri­li­sé? Il ne s’agit plus seule­ment de ré­flé­chir au pro­blème fi­nan­cier, nous tou­chons aux ques­tions exis­ten­tielles qui se posent aux hommes. Le tra­vail reste le mode de re­con­nais­sance do­mi­nant dans la so­cié­té, et ne pas avoir ac­cès à un lieu où on com­mu­nique avec ses sem­blables, c’est une souf­france.

HBA: Ce que j’aime bien dans ce qu’ex­plique Fran­çois, c’est qu’il ne ré­sume pas le tra­vail à l’ar­gent. C’est une ques­tion d’es­time, de re­con­nais­sance. Le tra­vail te per­met d’exis­ter. Ce que je vis au PSG s’avère très com­pli­qué, j’ai l’im­pres­sion de ne pas exis­ter. Il faut sa­voir vivre avec ce­la. À un mo­ment, ma vie de foot­bal­leur va s’ar­rê­ter, il y au­ra des épreuves plus dif­fi­ciles, comme la ma­la­die. Mais ap­prendre à ne plus exis­ter alors que tu t’es sen­ti exis­ter avec ce que tu as fait avant, c’est dur… Cette souf­france, je la prends comme un ap­pren­tis­sage dans une so­cié­té de théâtre où tout fi­nit un jour. J’ai ren­con­tré ces mois-ci des gens qui m’ont per­mis de re­la­ti­vi­ser. J’ai croi­sé un hu­mo­riste qui s’ap­pelle Nas­ser, qui fait de la boxe et qui vit tout seul. Par­fois, je suis chez moi, je ferme les yeux et je m’in­ter­roge: com­ment je vi­vrais cette si­tua­tion?

FR: Tout grand spor­tif tra­verse une crise exis­ten­tielle en sor­tant

“Le tra­vail te per­met d’exis­ter. Ce que je vis au PSG s’avère très com­pli­qué, j’ai l’im­pres­sion de ne pas exis­ter” Ha­tem Ben Ar­fa

du sport. Le centre de ta vie, c’est le sport. Et à 35 ans, c’est fi­ni.

HBA: On parle de “pe­tite mort”, ce n’est pas rien.

Il pour­rait y avoir une suite de Mer­ci Pa­tron! dans le foot?

FR: Un club de foot est un lieu politique et éco­no­mique va­che­ment im­por­tant. Le PSG en offre un concentré par­ti­cu­liè­re­ment dense, jusque dans la géo­po­li­tique mon­diale. À chaque fois que je lis des choses sur les vestiaires des clubs de foot, j’y per­çois un cô­té Par­ti­cules

élé­men­taires de Houel­le­becq. Je vois des jeunes peu for­més in­tel­lec­tuel­le­ment qui doivent né­go­cier avec des choses in­fi­ni­ment com­plexes. J’ex­plique tou­jours que j’ai eu la chance de de­ve­nir dé­pu­té après avoir pu­blié mon jour­nal pen­dant dix­huit ans, parce que bas­cu­ler dans cet uni­vers de mé­dia et de pou­voir qu’est la politique sans avoir eu le temps de mû­rir, je ris­quais de perdre pied. Dans l’uni­vers du foot­ball, des ga­mins

“Com­bien de gens dans ce pays sont des Ha­tem Ben Ar­fa dont le ta­lent est sté­ri­li­sé?” Fran­çois Ruf­fin

se re­trouvent au mi­lieu de tout ça, ce fric, cette ex­po­si­tion, ce nar­cis­sisme… Com­ment ce­la ne pour­rait pas être au­tant va­lo­ri­sant que des­truc­teur?

HBA: C’est vrai, com­ment af­fron­ter ce­la quand tu es si jeune? Les pa­rents des jeunes joueurs n’ont pas for­cé­ment les codes non plus. Toi, tu étais jour­na­liste, tu connais­sais le sys­tème. Tu sa­vais t’ex­pri­mer.

FR: Ex­pri­mer est un mot que j’adore. Il si­gni­fie “pous­ser de­hors”. Quand j’étais gosse, j’avais le ventre rem­pli de ré­volte.

HBA: Tu l’as tou­jours…

Contre l’ex­cès d’ar­gent dans le foot, par exemple?

HBA: Jus­te­ment, c’est quoi trop d’ar­gent dans le foot? Tu peux dé­ve­lop­per, Fran­çois?

FR: Ce n’est pas un re­proche. Il ne s’agit pas de poin­ter du doigt le vi­lain foot­bal­leur. Le foot­ball pro­fes­sion­nel est struc­tu­ré ain­si. La bas­cule re­monte aux an­nées 80 avec la té­lé qui change la donne. Mais sans doute que tu gagnes plus en une an­née que ce que les gens mettent une vie en­tière à ré­col­ter...

HBA: Nous tou­chons beau­coup d’ar­gent, mais ce n’est pas nous qui en ga­gnons le plus. Nous ne sommes que des cour­roies de trans­mis­sion. Au­jourd’hui, le foot est d’abord un bu­si­ness. Nous sommes des riches sans pou­voir. Notre seul pou­voir, c’est de res­ter cen­trés sur nos va­leurs.

FR: Quand on se fo­ca­lise sur le pro­blème des sa­laires de foot­bal­leurs, ce­la oc­culte le fait prin­ci­pal: c’est l’uni­vers du foot­ball dans sa to­ta­li­té qui a dé­cro­ché du réel. On ne chan­ge­ra pas le foot­ball sim­ple­ment en pla­fon­nant les sa­laires. Pour chan­ger le foot­ball, il faut chan­ger la so­cié­té, dont il est le re­flet, une bulle qui en am­pli­fie l’image.

En politique comme dans le foot­ball, on passe aus­si beau­coup de temps à com­men­ter la pe­tite phrase et à ali­men­ter des que­relles d’ego: ce n’est pas ça non plus, le dé­cro­chage du réel?

FR: Pour moi, ego et am­bi­tion ne sont pas des in­sultes. Sans ce­la, Ha­tem n’au­rait pas fait sa car­rière, et je n’au­rais pas por­té mon jour­nal pen­dant tout ce temps. Le pire se­rait de nier qu’on a de l’ego et de l’am­bi­tion, de ne pas l’as­su­mer. J’ai une am­bi­tion qui passe par des che­mins de tra­verse, je m’en fous d’être mi­nistre. J’ai été nour­ri par la lit­té­ra­ture: mon échec n’est pas de ne pas avoir été Mi­chel Pla­ti­ni, mais de ne pas avoir été ro­man­cier comme Jules Val­lès ou Tom Wolfe. Chez les grands hommes po­li­tiques, Jau­rès n’a ja­mais été mi­nistre et ça n’a pas nui à son in­fluence sur l’his­toire de France. Moi, j’ai d’abord en­vie que dans ma cir­cons­crip­tion, on se dise “nous avons eu un hon­nête homme, quel­qu’un qui vou­lait nous dé­fendre”.

HBA: J’ai com­pris, tu veux que ton nom reste pour ce que tu as fait. En gros, tu veux être le “Che” Guevara. FR: Voi­là, por­ter la ré­vo­lu­tion hors de Pi­car­die (rires). HBA: Pour pro­lon­ger la com­pa­rai­son: Gui­varc’h a bien ga­gné la coupe du monde, pas Can­to­na. Mais qui re­tient-on?

Fi­na­le­ment, vous avez un point com­mun en tant que dé­pu­té et in­ter­na­tio­nal fran­çais: vous avez tous deux une fonc­tion de re­pré­sen­ta­tion de la na­tion.

FR: Je ne le prends pas ain­si. L’équipe de France est une re­pré­sen­ta­tion de la na­tion à l’étran­ger. Moi, il faut juste que mes élec­teurs se re­con­naissent en moi… Bon, après, je peux faire tous les ef­forts du monde, ils se re­con­naî­tront peut-être tou­jours plus dans un foot­bal­leur –d’ailleurs, je sou­hai­te­rais vrai­ment qu’il y ait de la place pour les foot­bal­leurs, pour les ou­vriers et pour plein de ca­té­go­ries de per­sonnes qui ne sont pas re­pré­sen­tées à l’As­sem­blée na­tio­nale.

HBA: Quand tu joues en équipe de France, tu as une res­pon­sa­bi­li­té en­core plus grande et il faut en être conscient. Plein d’en­jeux entrent en ligne de compte, et par­fois c’est dif­fi­cile de ré­pondre à de telles at­tentes quand tu as 18 ou 19 ans. On fait tous des conne­ries.

FR: Gram­sci, un di­ri­geant com­mu­niste ita­lien em­pri­son­né sous le fas­cisme, ex­pli­quait qu’il faut des in­tel­lec­tuels re­lais. Pas be­soin d’être élu à l’As­sem­blée na­tio­nale pour por­ter une pa­role forte. En tant que foot­bal­leur, tu in­carnes une forme d’in­tel­lec­tuel po­pu­laire qui, avec les rap­peurs, peut en­core ap­por­ter une pa­role dif­fé­rente. Si les foot­bal­leurs veulent bien sor­tir du moule du po­gnon, ils font par­tie des rares gens qui peuvent se faire en­tendre dans les quar­tiers po­pu­laires.

HBA: On est fé­dé­ra­teurs. On vient des quar­tiers, tout le monde peut se re­con­naître en nous, s’iden­ti­fier. Pour re­ve­nir à l’in­tel­lec­tuel –ce n’est pas for­cé­ment des beaux dis­cours–, je songe da­van­tage à don­ner l’exemple dé­sor­mais. Tu ne peux pas men­tir aux gens.

FR: Au­jourd’hui, les foot­bal­leurs doivent ca­de­nas­ser leur pa­role, il y a presque in­ter­dic­tion de par­ler. L’en­ca­dre­ment de la li­ber­té d’ex­pres­sion des joueurs, je trouve ce­la ter­rible. Ils ne peuvent plus faire la moindre va­gue­lette…

HBA: C’est pire que la politique, où il y a un par­ti der­rière. Nous, on est tout seul, il faut être prêt psy­cho­lo­gi­que­ment. On est comme dans la For­mule 1, on prend des G constam­ment dans la face, on en­caisse des ra­fales. Même si je trouve que toi aus­si, tu prends des ra­fales…

FR: J’ai dé­cou­vert ce­la en ar­ri­vant ici. Avant, on me lais­sait tran­quille à Amiens. Par exemple, l’his­toire du maillot de foot, je l’ai fait comme ça, sans pen­ser que ce­la al­lait être un évé­ne­ment. J’étais pré­pa­ré et pour­tant je suis en­core sur­pris. Par­fois, je me dis qu’il ne faut pas lire les ar­ticles qui me concernent. Mais bon, vous, c’est la pres­sion per­ma­nente pour être sur le ter­rain. Être com­pé­ti­tif contre les autres mais aus­si contre tes équi­piers, à l’image de cette so­cié­té qui veut nous en­sei­gner cette guerre per­ma­nente entre nous. Quelle ten­sion à vivre tous les jours, conqué­rir sa place sur le ter­rain, gé­rer le re­la­tion­nel avec l’en­traî­neur… Quel bor­del per­ma­nent. Moi je ne suis pas ju­gé toutes les se­maines sur mes ré­sul­tats. Ton ex­po­si­tion mé­dia­tique est su­pé­rieure à la nôtre, on a des temps de re­pli. Je ne suis pas en pre­mière div’, je ne suis pas Ma­cron.

HBA: J’es­saie de me po­ser, de ré­flé­chir et de lire. Là, je bou­quine un livre ci­té dans le film Le Brio, qui par­lait d’un phi­lo­sophe al­le­mand, Scho­pen­hauer, et d’un de ses ou­vrages. Je le lis en ce • mo­ment. Ça s’ap­pelle L’art d’avoir tou­jours rai­son. PAR BB ET NKM

Ha­tem ne sait même plus s’as­seoir sur un banc.

Za­ra col­lec­tion au­tomne-hi­ver.

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