Ibu­pro­fène Foot­ball Club

So Foot - - ENQUÊTE - Par Ni­co­las Jucha / Illus­tra­tions: Ar­tus de La­villéon

“Je prends des pi­lules pour jouer, cinq avant chaque ren­contre. Je dis­pute les matchs mais je ne peux pas m’en­traî­ner.” De­jan Lo­vren, dé­fen­seur de Li­ver­pool

Pa­ra­cé­ta­mol, Ké­to­pro­fène, Stil­nox... La liste des pro­duits in­gé­rés quo­ti­dien­ne­ment dans les vestiaires est longue. Au som­met, le Di­clo­fé­nac et l’Ibu­pro­fène, des an­tiin­flam­ma­toires non sté­roï­diens (AINS), qui per­mettent aux joueurs d’igno­rer la dou­leur et de te­nir leur place pour ré­pondre à des ca­len­driers tou­jours plus char­gés et une pres­sion de ré­sul­tats tou­jours plus grande. Sauf que ces mo­lé­cules mi­racles ne soignent pas les bles­sures et peuvent dé­ré­gler cer­tains or­ganes en cas de consommation abu­sive. Enquête sur une mau­vaise ha­bi­tude à haut risque pour l’in­té­gri­té phy­sique des foot­bal­leurs.

Jür­gen Klopp a per­du son sou­rire gin­gi­val. Ce 22 oc­tobre 2017, après douze mi­nutes de jeu, ses Reds sont dé­jà me­nés 2-0. Cou­pable de deux ca­gades à l’ori­gine di­recte des buts de Tot­ten­ham, le dé­fen­seur De­jan Lo­vren est rem­pla­cé dès la de­mi-heure de jeu. À l’ar­ri­vée, Li­ver­pool su­bit l’une de ses plus cui­santes dé­faites de la sai­son. Sur les ré­seaux so­ciaux, le Croate es­suie in­sultes et me­naces de mort. Tout ça pour un match qu’il n’au­rait pas dû jouer, à en croire les pro­pos qu’il livre au quo­ti­dien spor­tif croate Sportske No­vos­ti en sep­tembre: “Je prends des pi­lules (an­ti­dou­leur, ndlr) pour jouer, cinq avant chaque ren­contre, ré­vèle alors l’an­cien Lyon­nais. Je dis­pute les matchs mais je ne peux pas m’en­traî­ner. Ce n’est pas nor­mal de prendre quatre ou cinq com­pri­més avant de ren­trer sur le ter­rain. Mais je veux jouer, et l’en­traî­neur me met dans l’équipe...” L’an­cien Lyon­nais croit bien faire. Il se trompe. Comme Da­niel Ag­ger, autre dé­fen­seur pas­sé par An­field. Le Da­nois a tou­ché le fond en mars 2015, lors du der­by Brond­by IF-FC Co­pen­hague. Su­jet à des dou­leurs ar­ti­cu­laires chro­niques ain­si qu’au pé­nible re­li­quat d’un disque ver­té­bral dé­pla­cé –après une chute en 2008 pen­dant un stage de pré­sai­son en Thaï­lande– , le Scan­di­nave tient de­bout à l’aide d’an­ti-in­flam­ma­toires non sté­roï­diens, consi­dé­rés comme non do­pants et dis­po­nibles sans or­don­nance. Le ma­tin du New Firm, il avale deux com­pri­més. Puis deux autres à son ar­ri­vée au point de ras­sem­ble­ment de Brond­by. Dans le bus qui mène les siens à Par­ken, il s’en­dort un pe­tit quart d’heure, puis son co­équi­pier Martin Orns­kov le ré­veille pour consta­ter qu’il est to­ta­le­ment dé­pha­sé. Ag­ger tente alors de se re­quin­quer avec un caf­feine shot, un gel éner­gé­tique gé­né­ra­le­ment uti­li­sé pen­dant un ef­fort d’in­ten­si­té forte. À l’échauf­fe­ment, il mé­lange le tout avec une autre bois­son éner­gi­sante. Un cock­tail

Mo­lo­tov qui le trans­forme en zom­bie. “Je ne pen­sais qu’à res­ter dans le ves­tiaire après l’échauf­fe­ment, rem­bo­bine le Da­nois. Fi­na­le­ment, j’ai en­fi­lé mon maillot et j’ai dé­ci­dé de jouer.” Ca­pi­taine, il livre un speech d’avant match in­com­pré­hen­sible, puis lutte contre lui-même à chaque mou­ve­ment sur le pré. Dans The Guar­dian, il est écrit à pro­pos de sa pres­ta­tion que “sa vi­sion n’était pas syn­chrone avec les évé­ne­ments au­tour de lui.” Ag­ger est rem­pla­cé à la 29e mi­nute du match. Com­plè­te­ment déso­rien­té, il doit être ai­dé par quelques co­équi­piers pour re­joindre les vestiaires. Au­jourd’hui, le dé­fen­seur a per­du tout sou­ve­nir de ce triste mo­ment qu’il met sur le compte des AINS. “J’ai pris trop d’an­ti-in­flam­ma­toires dans ma car­rière. Je le sais trop bien, et ça craint.” Re­con­ver­ti dans le ta­touage, Ag­ger n’es­père rien à ga­gner à faire ces con­fi­dences, si ce n’est “pous­ser d’autres ath­lètes à prendre une ou

deux pi­lules de moins.” Car le Da­nois n’est pas dupe, il fait par­tie de la norme. Un grand nombre de joueurs a dé­jà ad­mis avoir pris des an­ti-in­flam­ma­toires non sté­roï­diens au-de­là des quan­ti­tés pres­crites, pour pou­voir pas­ser outre la dou­leur et jouer. Un phé­no­mène non-cir­cons­crit au Royaume-Uni et aux der­bys da­nois.

La dis­tri­bu­tion de bon­bons

“Des joueurs ac­crocs aux an­ti-in­flam­ma­toires? Je n’en connais pas per­son­nel­le­ment, seule­ment des mecs ac­crocs au Stil­nox, un puis­sant psy­cho­trope pour les ai­der à dor­mir. Mais ils re­fu­se­ront de vous par­ler.” L’aveu de ce rou­tier de la ligue 2 fran­çaise tranche avec le dé­bal­lage d’un de ses confrères de ligue 1, lui aus­si

un vieux de la vieille. “Des an­ti-in­flam­ma­toires, j’en prends tous les jours, parce que tous les jours j’ai mal quelque part. Là, mon pied est tout gon­flé parce qu’à l’en­traî­ne­ment, un joueur me l’a écra­sé. Pour pou­voir jouer, on m’a fait des in­fil­tra­tions, sous forme de pe­tites pi­qûres, et je ne le sens plus. De­main en re­vanche, je ne sais pas si je pour­rai mar­cher, je vais ga­lé­rer.” Pas­sé

par quatre clubs de la ligue 1, ce joueur, tou­jours en ac­ti­vi­té, évoque même une prise or­ga­ni­sée au ni­veau de son équipe ac­tuelle, là où la plu­part des dif­fé­rents mé­de­cins du sport in­ter­ro­gés avan­çaient que le pro­blème était plu­tôt in­di­vi­duel de ce cô­té-ci de la Manche: “Chaque jour, le mé­de­cin du club passe dans le ves­tiaire et dis­tri­bue des an­ti-in­flam­ma­toires comme si c’était des smar­ties: ‘Toi, tu veux quoi? J’ai aus­si de l’Ibu­pro­fène, qui en veut?’ Parce que cha­cun a un pro­blème quelque part. Ça va tel­le­ment loin qu’on nous donne aus­si des mé­di­ca­ments pour évi­ter qu’on se dé­truise l’es­to­mac avec les an­ti-in­flam­ma­toires. Quand je vais ar­rê­ter ma car­rière, je ne sais pas com­ment je vais faire.”

Même en équipe de France, les pi­lules an­ti-in­flam­ma­toires ont leurs en­trées, comme le confie l’an­cien in­ter­na­tio­nal Vi­kash Dho­ra­soo, qui dit avoir sur­tout tour­né au Vol­ta­rène en pi­lules. Pour lui, qui consacre tout un pa­ra­graphe de sa ré­cente au­to­bio­gra­phie Comme ses pieds à la dou­leur, AINS et

foot­ball de haut ni­veau vont de pair. “C’est un sport dur, avec des contacts, on de­mande beau­coup à l’or­ga­nisme. Comme un ma­çon va prendre des an­ti­dou­leurs pour pou­voir conti­nuer à por­ter des charges lourdes, l’une des condi­tions pour pou­voir être foot­bal­leur, c’est d’ac­cep­ter la dou­leur per­ma­nente et les mé­di­ca­ments pour l’at­té­nuer, ap­prend l’an­cien joueur du PSG. Si­non tu fais un autre mé­tier, comme comp­table. C’est moins phy­sique, mais il y au­ra sû­re­ment d’autres contre­par­ties, une autre forme de stress.” Sa re­la­tion avec la souf­france phy­sique a com­men­cé à 12 ans, avec une pu­bal­gie, et il n’a eu be­soin de per­sonne pour lui ex­pli­quer “la né­ces­si­té de prendre des ca­che­tons”, mal­gré une

hy­giène de vie op­ti­mi­sée pour du­rer. “Car quand on a fait au­tant de sa­cri­fices en amont, on ne va pas s’ar­rê­ter de­vant des an­ti-in­flam­ma­toires.”

La grand-mère du Doc­teur Pa­clet et Ro­nal­do

Long­temps, il a été dif­fi­cile d’avoir des chiffres sur l’usage d’an­ti-in­flam­ma­toires par les foot­bal­leurs et les struc­tures pro­fes­sion­nelles, et en­core plus de­puis que Ji­ri Dvo­rak s’est in­té­res­sé au su­jet. Ré­cem­ment évin­cé de la Fi­fa alors qu’il en­quê­tait sur les soup­çons de dopage or­ga­ni­sé dans le foot­ball russe, l’an­cien chef de la com­mis­sion mé­di­cale de l’ins­tance di­ri­geante du foot a été le pre­mier à com­man­der et fi­nan­cer une étude. C’était après le mon­dial sud-afri­cain. Le rap­port a été pu­blié par le Bri­tish Jour­nal of Sports Me­de­cine. Son in­ti­tu­lé? “L’abus de mé­di­ca­ments du­rant la com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale de 2010”. Un constat dres­sé à par­tir des listes de mé­di­ca­ments ad­mi­nis­trés aux joueurs 72 heures avant les matchs, que re­çoit la com­mis­sion mé­di­cale. À l’époque, le mé­de­cin tchèque

“L’une des condi­tions pour pou­voir être foot­bal­leur, c’est d’ac­cep­ter la dou­leur et les mé­di­ca­ments pour l’at­té­nuer. Si­non tu fais un autre mé­tier, comme comp­table” Vi­kash Dho­ra­soo, an­cien in­ter­na­tio­nal fran­çais

“Chaque jour, le mé­de­cin du club passe dans le ves­tiaire et dis­tri­bue des an­tiin­flam­ma­toires comme si c’était des smar­ties: ‘Toi, tu veux quoi?’” Un joueur de Ligue 1 en ac­ti­vi­té

avan­çait ce chiffre: avant chaque match, ils étaient 39% –soit quatre joueurs sur dix– à prendre un an­tal­gique. Avant d’en re­mettre une couche en 2017 sur la BBC, sta­tis­tiques plus four­nies à l’ap­pui: 50% des joueurs sé­lec­tion­nés pour les coupes du monde entre 1998 et 2014 ont pris des an­ti-in­flam­ma­toires non sté­roï­diens quo­ti­dien­ne­ment. Mi­chel D’Hoo­ghe, suc­ces­seur de Dvo­rak à la tête de la com­mis­sion mé­di­cale de la Fi­fa, en parle comme du “pro­blème phar­ma­co­lo­gique

ma­jeur” du foot­ball. Au-des­sus du dopage? “Le dopage, c’est 0,5% de cas po­si­tifs, alors que pour les AINS, il n’est pas rare que les 23 joueurs d’un ef­fec­tif soient concer­nés, ex­plique-t-il. Cer­tains vont même jus­qu’à prendre trois an­ti-in­flam­ma­toires dif­fé­rents en même temps, ce qui n’a au­cun sens.” Dans bien des cas, les an­ti­dou­leurs sont aus­si pris par pré­cau­tion. Comme des pla­ce­bos. Mé­de­cin de l’équipe de France entre 1993 et 2008, le doc­teur Jean-Pierre Pa­clet a ain­si vu dé­fi­ler pas mal de ma­lades ima­gi­naires, mais parle de “ré­flexe ras­su­rant, un peu comme pour ma grand­mère qui pré­tend avoir mal par­tout si on ne lui donne pas sa dose de pa­ra­cé­ta­mol.” Inof­fen­sif, à pre­mière vue. Moins à la deuxième. Car le pro­blème avec la consommation d’AINS en l’ab­sence de vraie pa­tho­lo­gie sur­vient jus­te­ment le jour où il y en a une qui ap­pa­raît vrai­ment. “Si vous vous faites une en­torse de la che­ville, le mé­de­cin va vous pres­crire un an­ti-in­flam­ma­toire

car c’est né­ces­saire pour la gué­ri­son, rap­pelle l’an­cien membre du staff de Ray­mond Do­me­nech. Mais sou­vent, les joueurs en prennent pour pou­voir pas­ser outre la dou­leur et jouer, alors que la meilleure so­lu­tion mé­di­cale

se­rait autre, no­tam­ment le re­pos.” Soi­gner la dou­leur ne soigne pas le mal. Au contraire. Les si­gnaux d’alertes en­voyés par le corps sont dis­si­pés par les mé­di­ca­ments. Les joueurs, de­ve­nus in­sen­sibles, fi­nissent ain­si par ag­gra­ver les lé­sions mus­cu­laires ou li­ga­men­taires non ci­ca­tri­sées. Et un jour, ils se cassent. Le cas du Bré­si­lien Ro­nal­do et de son ge­nou gauche, en son temps, en est la plus écla­tante illus­tra­tion.

Foé et Klas­nic, vic­times po­ten­tielles?

Les joueurs pro ont-ils conscience de jouer avec leur santé? Non, ré­pond clai­re­ment Vi­kash Dho­ra­soo. Mal­gré le fait qu’il ait fré­quen­té le fa­meux Mi­lan Lab, il pointe du doigt, “une ab­sence de pré­ven­tion sur les risques réels.” Il est re­joint sur ce point par un an­cien

mé­de­cin de ligue 1 qui confirme en off “qu’en de­hors des ef­fets gas­triques, les joueurs ne savent rien des ef­fets se­con­daires des an­ti-in­flam­ma­toires sur leur or­ga­nisme.”

Ni même, iro­nie de la chose, qu’en cas de sur­dose, il n’y a que les ef­fets se­con­daires qui aug­mentent. À cet égard, la liste que dresse le doc­teur D’Hoo­ghe donne froid dans le dos: pro­blèmes gas­tro-in­tes­ti­naux,

uro-gé­ni­taux et po­ten­tiel­le­ment, –des études sont en cours–, cer­tains cas de pro­blèmes car­dio-res­pi­ra­toires. Sans pour au­tant mettre sur le dos du Di­clo­fé­nac et de l’Ibu­pro­fène les dé­cès de Marc-Vi­vien Foé ou Cheikh Tio­té, ce qui ne se­rait “que pure spé­cu­la­tion à ce stade”, se­lon le chef de la com­mis­sion mé­di­cale de la Fi­fa, la Food and Drug Ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine a pour­tant sou­li­gné à deux re­prises, en 2005 et 2015, les risques de crises car­diaques ac­cen­tués par la prise d’AINS pro­lon­gée. Phar­ma­cienne de­puis 20 ans, Lu­cie, dont le pré­nom a été mo­di­fié, as­sure que là où elle tra­vaille, “la consigne est d’évi­ter au­tant que pos­sible de don­ner des an­ti-in­flam­ma­toires, en par­ti­cu­lier aux per­sonnes fra­giles du coeur.” Trop tôt pour ti­rer des conclu­sions fermes, mais la ques­tion mé­rite d’être po­sée sur la table, es­time le doc­teur Ber­nard Jé­gou, di­rec­teur de re­cherche à l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la santé et de la re­cherche mé­di­cale. Co-res­pon­sable d’une étude fran­co-da­noise sur les risques liés à la consommation ex­ces­sive d’AINS, sor­tie très ré­cem­ment, il met en garde les joueurs pros: “Sur la du­rée d’une sai­son ou d’une com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale, les ef­fets né­ga­tifs sont avé­rés. Le spor­tif de haut ni­veau qui uti­lise les an­ti-in­flam­ma­toires comme mé­de­cine pré­ven­tive ou de confort, il ne sait pas où il va avoir un sou­ci, mais il peut être cer­tain qu’il va en avoir un quelque part.” Po­ten­tiel­le­ment au ni­veau des reins, où l’abus d’an­ti-in­flam­ma­toires est no­toi­re­ment ca­pable d’en­gen­drer une in­suf­fi­sance ré­nale. “Ivan Klas­nic a dé­jà su­bi trois greffes ( jan­vier 2007, mars 2007,

oc­tobre 2017, ndlr), c’est évident qu’il a trop pris d’an­ti-in­flam­ma­toires”, as­sure le doc­teur Marc Dau­ty, mé­de­cin du sport au CHU de Nantes, qui a connu le joueur en 2009, an­née où il a pris ses fonc­tions chez les Ca­na­ris (avant de les quit­ter la sai­son der­nière). Le Croate a failli y res­ter, quand d’autres risquent de de­ve­nir in­fer­tiles à cause d’une chute de la production de tes­to­sté­rone. Beau­coup de ques­tions sont en­core à po­ser, la plus im­por­tante à ce stade étant de sa­voir “à qui la faute ?”.

Marche ou crève

Pour Mi­chel D’Hoo­ghe, la ré­ponse est lim­pide: “Ce sont les mé­de­cins de clubs qui doivent convaincre les joueurs.” Pas si simple, se­lon Pa­clet. “Ils pré­fèrent don­ner, his­toire d’avoir un vrai sui­vi, que de ris­quer que le joueur se

four­nisse lui-même dans leurs dos.” Et en­core, c’est la ver­sion idéale quand il a son mot à dire. L’an­cien mé­de­cin de ligue 1, qui parle au­jourd’hui en off, es­time ain­si que son avis ne pe­sait pas face à l’en­traî­neur.

“Neuf ath­lètes sur dix, tu peux leur

dire ‘voi­ci une pi­lule rose qui peut vous faire ga­gner la mé­daille d’or mais vous fe­ra cre­ver dou­lou­reu­se­ment dans cinq ans’, ils pren­dront la pi­lule car leur vie a été orien­tée sur la per­for­mance de­puis tou­jours” Dr Jean-Pierre Pa­clet, mé­de­cin des Bleus de 1993 à 2008

Même chose face au ki­né qui était là à plein temps, contrai­re­ment à lui, seule­ment en contrat à 20%. Un té­moi­gnage qui va dans le sens contraire de l’ar­ticle 2.4 de la Charte du mé­de­cin de club de foot­ball em­ployant des joueurs pro­fes­sion­nels, cen­sée être ap­pli­quée en ligue 1. Cette der­nière sti­pule que le mé­de­cin doit co­or­don­ner et contrô­ler le per­son­nel du ser­vice mé­di­cal, in­cluant “mas­seurs-ki­né­si­thé­ra­peutes, in­fir­miers ou in­fir­mières, se­cré­taires mé­di­cales ou tout autres pa­ra­mé­di­caux: dié­té­ti­ciens, psy­cho­logues, pé­di­cures, dont il est le su­pé­rieur hié­rar­chique de fait.” En pra­tique, la struc­ture mé­di­cale cen­sée veiller à la santé des joueurs n’au­rait pas vrai­ment son mot à dire. “Les en­jeux sont im­por­tants et les ordres viennent sou­vent d’en haut, du pré­sident et des en­trai­neurs, confirme le doc­teur Dau­ty. Le coach, dans cer­tains clubs, c’est un chef de meute qui im­pose la prise d’an­ti-in­flam­ma­toires parce qu’il veut que le joueur puisse être ali­gné” Quand l’in­té­res­sé ne se force pas lui-même. Greg Ro­bers­ton, an­cien in­ter­na­tio­nal écos­sais, a pui­sé dans l’ar­moire à phar­ma­cie pen­dant ses qua­torze ans de car­rière et ses 360 matchs pro en Cham­pion­ship et League Two an­glaises. Et ce, dès l’âge de 17 ans. Il ex­plique son rai­son­ne­ment: “On ne veut pas les prendre, ces mé­di­ca­ments, mais entre ne pas les prendre et res­ter en tri­bunes, ou les prendre et pou­voir te­nir sa place, moi j’ai tou­jours choi­si d’in­gé­rer les an­ti-in­flam­ma­toires.” Les

mo­ti­va­tions? “Ga­gner, avoir du suc­cès, ou sim­ple­ment conti­nuer à ga­gner beau­coup d’ar­gent en pro­lon­geant sa car­rière.” Cé­der sa place, c’est prendre ef­fec­ti­ve­ment le risque que le rem­pla­çant as­sure. Im­pos­sible, quand on sait à quel point une car­rière tient à tel­le­ment peu de choses. Les joueurs comme De­jan Lo­vren se contentent donc de ti­rer sur la corde et de “sa­cri­fier leur vie

d’après pour la car­rière”, ce qu’un Mé­cha Baz­da­re­vic, dé­sor­mais

en­traî­neur et “confron­té chaque se­maine à au moins un joueur qui veut jouer sans être en état”, com­prend par­fai­te­ment. “J’ai fait six mois sous Vol­ta­rène pour qua­li­fier Sochaux en coupe UEFA et jouer la coupe du monde. Lors d’une de­mi-fi­nale de coupe de France, j’ai même dit au mé­de­cin, ‘donne-moi n’im­porte quoi, tant que je joue’.” Ce qui fait dire au doc­teur Pa­clet, que quand bien même on in­for­me­rait en dé­tails les joueurs des risques en­cou­rus, tous ou presque conti­nue­raient dans leurs tra­vers: “Neuf ath­lètes sur dix,

tu peux leur dire ‘voi­ci une pi­lule rose qui peut vous faire ga­gner la mé­daille d’or mais vous fe­ra cre­ver dou­lou­reu­se­ment dans cinq ans’, ils pren­dront la pi­lule car leur vie a été orien­tée sur la per­for­mance de­puis tou­jours.” In­sen­sé? Pas vrai­ment.

Le bu­si­ness des en­tre­prises phar­ma­ceu­tiques

Comme d’ha­bi­tude, le foot­ball n’est qu’un re­flet de la so­cié­té. Et les chiffres le montrent: La consommation d’an­ti-in­flam­ma­toires et d’anal­gé­siques ex­plose par­tout dans le monde. Les Fran­çais, cham­pions du monde de la consommation de mé­di­ca­ments, sont évi­dem­ment en tête de pe­lo­ton. Le pire, c’est que rien ne semble en­rayer cette fré­né­sie puisque la gé­né­ra­li­sa­tion de l’au­to­mé­di­ca­tion ar­range tout le monde: les ac­crocs au médocs, la sé­cu­ri­té so­ciale, qui n’a plus be­soin de rem­bour­ser, mais aus­si les en­tre­prises phar­ma­ceu­tiques, qui font du chiffre... Un sys­tème per­ni­cieux que re­grette le doc­teur Jé­gou. “Les mé­di­ca­ments ont per­du leur cadre mé­di­cal. En tant que ci­toyen je m’in­ter­roge: on sait tous que le Di­clo­fé­nac ou l’Ibu­pro­fène ont des contre-in­di­ca­tions, mais si on in­ter­dit tout, on de­vient une so­cié­té ré­pres­sive.” Fau­drai­til alors pros­crire les pla­cé­bos aux foot­bal­leurs? Mi­chel D’Hoo­ghe ren­voie la balle vers l’Agence Mon­diale An­ti-dopage (AMA), seule ins­ti­tu­tion ha­bi­li­tée à ins­crire de nou­velles sub­stances sur la liste des pro­duits in­ter­dits, mais qui pour­rait dif­fi­ci­le­ment le faire avec des pro­duits dis­po­nibles sans or­don­nance mé­di­cale. Dans ce dé­bat com­plexe, la seule qui semble avoir tran­ché, c’est l’épouse de Da­niel Ag­ger, vi­si­ble­ment plus in­té­res­sée par le bien-être de son ma­ri que l’ar­gent qu’au­rait pu lui rap­por­ter un der­nier gros contrat avec l’aide d’an­ti-in­flam­ma­toires. “Elle m’a dit et ré­pé­té que

je de­vais ar­rê­ter d’en prendre, sou­rit le Da­nois. Mais à l’époque, ça ren­trait par une oreille et ça res­sor­tait par l’autre. Alors quand j’ai ar­rê­té de jouer, elle était heu­reuse. Car j’avais trop souf­fert et pris • trop de choses sim­ple­ment pour te­nir de­bout.” TOUS PRO­POS RE­CUEILLIS PAR NJ, SAUF MEN­TIONS

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